Italie, Japon, Algérie… Confinés, à leurs fenêtres, ils ont découvert un autre monde

 

Avant, on l’ouvrait surtout pour aérer ou laisser entrer la lumière. Rarement pour applaudir. Avec le confinement, les fenêtres sont devenues un lieu de réunion et de solidarité, parfois aussi de protestation.
Dans le monde entier, où près de trois milliards de personnes sont confinées en pleine pandémie de nouveau coronavirus, c’est à travers les carreaux que l’on redécouvre l’extérieur. De l’Italie jusqu’au Japon en passant par l’Allemagne, l’Espagne, la France et l’Algérie, tour d’horizon de petites lucarnes sur le monde.
A San Sebastian, en Espagne, la famille Odriolaza à sa fenêtre, discute avec Sophia et Jonas, juchés à leur propre fenêtre ©

A San Sebastian, en Espagne, la famille Odriozola à sa fenêtre, discute avec Sophia et Jonas, juchés à leur propre fenêtre © Photo envoyée par Sophia Klingler, avec autorisation.

 

Espagne : un drone d’amitié

 

Depuis leur rencontre avec leurs voisins d’en face, au début du confinement, il ne se passe pas une journée sans que Sophia Klinger et Jonas Staib ne leur parlent par balcons interposés.

Munichois d’origine, ils ont emménagé à San Sebastian, sur la côte basque espagnole, en septembre dernier. Elle est professeure d’anglais pour un organisme indépendant, lui fait son stage de fin d’études. À peine six mois après leur arrivée, ils se sont retrouvés confinés dans leur appartement.

Sur la cour intérieure de leur immeuble en forme de U, chaque appartement dispose d’un petit balcon. Comme en France, tous les soirs à 20h, Sophia et Jonas s’y postent pour applaudir et discuter avec leurs voisins d’en face.

« Au début, c’était vraiment juste les applaudissements », se souvient Sophia. « Puis on a commencé à se faire coucou, puis à parler, tantôt en espagnol, tantôt en anglais. Et enfin on a échangé nos numéros de téléphones pour se prendre en photos mutuellement. »

Désormais, c’est une conversation quotidienne, de balcon à balcon.

Lorsque Pâques est arrivé, Sophia ne voulait pas renoncer aux traditions. « J’ai toujours eu l’habitude de faire une chasse aux oeufs », nous explique-t-elle. « Quand je suis allée faire mes achats, j’ai pensé aux voisins et à leurs trois enfants. »

Le petit colis de Pâques prêt, plutôt que de le déposer devant leur porte, elle a préféré leur envoyer directement de son balcon, là où tout a commencé entre les deux familles.

« On a un petit drone dont on s’est servi pour installer une corde entre nos deux rambardes. Tous les voisins nous regardaient faire. »

Une fois le système mis en place, ils ont pu envoyer leurs présents et recevoir, en retour, un petit sac de produits à déguster de la part de la famille Odriozola.

L'échange des cadeaux de Pâques entre Jonas et Sophia et leurs voisins, la famille Odriozola. Avril 2020 © Photo envoyée par Sophia, avec autorisation

L’échange des cadeaux de Pâques entre Jonas et Sophia et leurs voisins, la famille Odriozola. Avril 2020 © Photo envoyée par Sophia, avec autorisation

 

Une amitié qui durera après le confinement ? Le déconfinement progressif a débuté le 2 mai en Espagne. Sophia a hâte de rencontrer ses voisins et nouveaux amis “pour de vrai” quand cela sera permis : « Ils sont vraiment gentils, ils nous ont directement proposé de venir dîner chez eux ».

Japon : « Je m’imagine la vie des voisins »

 

A des milliers de kilomètres de là, Martin Holden et Takuya Hayashi sont confinés ensemble dans leur trois pièces de Tokyo.

Avant le confinement, leurs rideaux et fenêtres restaient clos toute la journée. Une vie bien remplie, passée essentiellement à l’extérieur de l’appartement, entre travail et sorties avec des amis. Depuis, les deux amis ont pris de nouvelles habitudes.

« Maintenant, tous les matins j’ouvre mes rideaux et ma fenêtre », raconte Takuya, Japonais de 26 ans. « On a vraiment besoin de prendre l’air, de voir l’extérieur maintenant », acquiesce Martin, expatrié âgé de 24 ans.

Le jeune Français, résidant depuis trois ans et demi au Japon, a commencé à télétravailler il y a plus d’un mois. De la fenêtre de son bureau, où il est installé, Martin observe les allers-et-venues de ses voisins.

Vue de la fenêtre de Martin, à Tokyo. Avril 2020 ©

Vue de la fenêtre de Martin Holden, à Tokyo. Avril 2020 © Photo envoyée par Martin, avec autorisation

 

« Au 3e étage à gauche c’est un vieux monsieur avec un dame », décrit-il. « Au 1er étage, un monsieur seul. Il fait sécher ses chemises blanches, toutes identiques les unes à côté des autres. Je me dis que ça doit être un salaryman, l’employé typiquement japonais. »

Une activité à laquelle à il s’adonne avec plaisir pendant les quelques pauses qu’il s’octroie dans la journée.

« Je regarde par la fenêtre. Je guette leur présence. Surtout le soir, je vois la lumière de la personne du deuxième à travers ses rideaux. Je m’imagine leurs vies en ombres chinoises. »

Pourtant, Martin ne s’imagine pas rencontrer ses voisins « pour de vrai » une fois les mesures de distanciation sociale levées. Les saluer, oui, mais pas de là à devenir amis. « C’est la culture japonaise qui veut ça, par respect on garde ses distances avec eux », estime Takuya.

France : fenêtres engagées

 

En France, des fenêtres et balcons servent de vitrines politiques. Camille, 26 ans,  est confinée en banlieue parisienne chez des amis. Lorsque les premiers applaudissements retentissent à 20 heures, au tout début du confinement, une envie « d’exprimer autre chose » les prend. Ne pouvant descendre dans la rue, en plein confinement, ils décident de réaliser des banderoles aux messages politiques, qu’ils accrochent à leurs balcons :

« Plutôt que d’applaudir, arrêtez d’être de droite. »

ou encore « Vos milliards d’économie. Vos millions de mort.e.s », en référence aux moyens réclamés par l’hôpital public depuis des mois.

Suspendues à leurs balcons, à la vue de tous et de leurs voisins, “ces banderoles laissaient la possibilité – ou non – de se sentir concerné par le message”, estime Camille. Mais ses voisins ne l’entendent pas de cette oreille et invoquent le règlement de la copropriété pour faire retirer les bannières.

« D’une certaine manière, le message était passé », souligne Camille, qui regrette toutefois la tournure que les choses ont prises. « On a ensuite été contrôlés et verbalisés dans la cour de notre immeuble où tout le monde vient s’aérer de temps en temps. » Motif : ils n’avaient pas d’attestation sur eux justifiant leur présence à cet endroit. Mais hormis la colocation aux banderoles, personne n’a eu d’ennui, affirme Camille, suspectant une initiative des voisins.

« Cette action, on l’a faite parce que ça avait du sens pour nous », nous explique-t-elle. « C’était une manière d’exprimer ce qu’on pensait, sans prétendre changer la vie. »

Algérie : vide et méditation

 

A Oran, en Algérie, habituellement, les rues grouillent de monde. Depuis son balcon perché au 9e étage d’un immeuble, Samia Bouziri, 24 ans, a une vue plongeante sur un stade et une école. Ce balcon, elle « l’adore et l’occupe beaucoup ». Surtout depuis que l’hôtel dans lequel elle travaille a fermé à la fin mars.

Depuis quelques semaines, le vide a élu domicile dans cette cour d’ordinaire pleine de vie. « Avant, sur le stade, il y avait les petits jeunes qui jouaient au foot, maintenant il y a que des pigeons », regrette-elle.

« Ça m’occupait de regarder les enfants s’amuser. J’aimais beaucoup ça. Maintenant on sent qu’il y a un vrai manque de vie. C’est mort. »

Le stade et l'école, en bas de l'immeuble de Samia, à Oran en avril 2020. Le stade et l'école, en bas de l'immeuble de Samia, à Oran ©

Le stade et l’école, en bas de l’immeuble de Samia Bouziri, à Oran en avril 2020. © Photo envoyée par Samia, avec autorisation

 

A quelques kilomètres de là, Mélanie, 25 ans, fait le même constat. La vie s’est retirée de l’espace public. Le marché sur le pas de son immeuble est encore ouvert mais n’attire plus la même foule qu’avant le début de l’épidémie.

« Ma famille regarde les informations, moi je regarde par la fenêtre. C’est méditatif. Ça aide à prendre des décisions et à prendre mes distances avec certaines personnes. »

De sa porte-fenêtre, elle observe les rares passants qui osent encore s’aventurer à l’extérieur et profite des couchers de soleil sur la Santa Cruz.  « Je fais beaucoup plus de photos », raconte-t-elle, comme une invitation à redécouvrir des passe-temps délaissés, des vues que l’on ne regardait plus.

Allemagne : extérieur « anxiogène »

 

À Berlin, Tina (prénom d’emprunt) passe le confinement dans son appartement du quartier de Wedding qu’elle partage avec deux colocataires. Habituellement, ils sont cinq. Les deux chambres désertées au début du mois de mars sont désormais des lieux de vie commune. L’une d’elles dispose d’un balcon.

Les rares fois où Tina l’utilise, « c’est vraiment pour s’isoler ». Au petit loggia, elle préfère la fenêtre de sa chambre. En face d’elle, un immeuble bariolé en travaux et une petite épicerie qui sert encore le café à quelques habitués.

Face à sa fenêtre, elle est pleine d’émotions ambivalentes. « Ça m’intrigue de voir ce qu’il se passe dehors. J’essaie de garder ma fenêtre ouverte pour laisser passer l’air, pour faire entrer l’extérieur. »

Ce même extérieur, angoissant parfois. « Je me dis que je suis bien là où je suis. Ça reste anxiogène quand on sort. »

« Quand je vois de loin tous les gens qui continuent de prendre des cafés en bas, je me dis que je suis bien, en sécurité, chez moi. C’est mieux ainsi. »

Italie : comme une « voix du ciel »

 

L’Italie a été le premier pays européen à imposer un confinement strict. Depuis le 8 mars dernier, plus de soixante millions d’Italiens sont assignés à résidence.

Erica, 28 ans, habite dans une ville près de Venise, dans la région de la Vénétie. Situé au nord-Est de l’Italie, ce territoire a été l’un des plus touchés du pays. Employée en marketing d’une entreprise jugée « essentielle », elle continue à se rendre au travail le matin. Mais depuis bientôt deux mois, c’est sur sa terrasse qu’elle passe tous ses après-midis, avec sa famille.

De sa terrasse, Erica voit les fenêtres et balcons de ses voisins éloignés. Certains ont accroché aux leurs des drapeaux de l’Italie et de la Vénétie. « C’est pour souhaiter bon courage à tout le monde », estime-t-elle.

D’autres, des drapeaux faits par des enfants : des arcs-en-ciel, peints sur des draps blancs. « La première fois que j’ai vu ces drapeaux, j’étais en train de rentrer à la maison. C’était au début de cette ‘situation' », se souvient-elle. « On ne parlait que des morts. Je suis croyante ».

« Pour moi, ces drapeaux ont été comme une voix du ciel qui me disait : ‘Tout ira bien, Erica. Ne t’en fais pas trop, ça va aller' ».

Olga Lévesque

 

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