« Its fucked up » ou « C’est ma culture » : la polygamie divise les Sud-Africains

L’histoire débute dans l’un des nombreux parcs naturels dont l’Afrique du Sud regorge, où j’ai fait la rencontre d’un lion, et de lionnes. Un groupe paresseusement installé à l’ombre, que mon guide m’a tout de suite présenté sur un ton jovial : « C’est Zuma et ses femmes ! ». Zuma en réalité est le président sud-africain, et l’on ne peut pleinement comprendre la plaisanterie que si l’on sait qu’il est aujourd’hui marié à quatre femmes.

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« Look at him, Zuma and his wives ! » Crédits photo : CrossWorlds/Esther Meunier

Un casse-tête juridique

La polygamie en Afrique du Sud est autorisée dans le cadre de la « customary law », c’est-à-dire les lois coutumières sud-africaines. Elles régissent les communautés traditionnelles africaines – Zulu, Xhosa, Ndebele… – et sont traitées à égalité avec le droit commun et le droit romano-hollandais, dans le cadre d’un système légal pluraliste. Elles font donc pleinement partie de la législation sud-africaine et la Constitution, dans le cadre du droit de chacun à exercer sa culture, en a rendu l’application obligatoire par les juges.

Tout mariage conduit selon la coutume, bien qu’il ne soit pas acté par l’Etat, est donc reconnu dans le cadre du Recognition of Customary Marriage Act, entré en vigueur en 2000 afin de permettre à la loi coutumière et au droit commun de coexister. Cela permettait aussi de corriger des inégalités concernant le statut des femmes mariées dans le cadre de la loi coutumière, qui étaient jusqu’alors considérées comme mineures.

Les mariages coutumiers doivent depuis respecter quelques règles. « Le mari doit produire un contrat matrimonial concernant la répartition de l’héritage avant chaque nouveau mariage » me précise M. Hebela, professeur de droit spécialisé dans le droit coutumier.

La question du consentement des autres épouses s’avère quant à elle complexe. Selon M. Hebela, « tout est dans l’interprétation de la loi ». « Certains juristes très traditionnels considèrent que l’on doit uniquement se référer à la loi coutumière », or selon les cultures, le consentement des premières femmes n’est pas obligatoire pour former un nouveau mariage. « Mais on peut aussi estimer que la constitution prévaut et donc qu’en vertu du Bill of Rights, peu importe la situation, le consentement doit être obtenu ».

La polygamie comme forme de prestige

Lorsque l’on vient à parler de polygamie avec des Sud-africains, les exemples fusent. « Zuma a quatre femmes !”, “Le roi du Swaziland est aussi polygame”, “Chez les Vendas si tu es le roi d’un village, tu as plusieurs femmes », et la liste est encore longue. Un aspect ressort souvent de ces conversations : ce sont les hommes de pouvoir, le plus souvent, qui ont plusieurs femmes.

« C’est un moyen de renforcer leur statut, leur prestige », m’explique le Professeur Viviers, qui enseigne les religions africaines à l’Université de Johannesburg. Avoir plusieurs femmes est en effet d’abord un signe de richesse, car cela signifie que le mari polygame peut subvenir aux besoins de cette famille nombreuse.

C’est aussi le signe qu’il avait les moyens de payer plusieurs lobolo, c’est-à-dire plusieurs dotes, une tradition toujours très ancrée dans les communautés noires sud-africaines.

Un sujet qui divise la société sud-africaine

Entrer en contact avec des familles polygames est difficile, du fait du prestige de ces familles, mais aussi car la pratique « n’est pas si commune », affirme le professeur Hebela. Du côté des monogames, le sujet divise. Maria, 25 ans, se marie en septembre prochain. Pour elle, la polygamie, c’est « fucked up ! », autrement dit « c’est n’importe quoi ! ». Elle-même n’acceptera pas que son futur mari prenne une deuxième femme, et reste très ferme sur l’importance du consentement de la ou des femmes déjà mariées lors d’un hypothétique nouveau mariage.

Tout le monde n’y est pas aussi farouchement opposé. Maria me parle ainsi d’un ami à elle : « Il a deux copines, qui se connaissent et sont amies, et acceptent de le partager en quelque sorte ». Une de mes camarades de classe pense aussi que : « Tant que les femmes sont d’accord, il n’y a aucun problème ».

Plusieurs avancent l’argument de l’hypocrisie du mariage monogame. « Beaucoup d’hommes ont des maîtresses, la polygamie c’est la même chose sauf qu’au moins le mec assume », explique un étudiant de l’Université de Johannesburg au cours d’un débat. Et Maria confirme : « ce qui est triste – je ne vais pas mentir – c’est que ça disparaît effectivement, mais que les infidélités, elles, augmentent ».

M. Viviers pense aussi – malgré sa désapprobation générale – que certaines personnes y trouvent un « confort logistique ». « Chaque femme peut s’occuper de certaines tâches ménagères de cette manière ». Pour d’autres, « le mariage peut permettre d’échapper à la pauvreté, peu importe les conditions ».

Pour autant, selon un sondage TNS datant de 2010, les Sud-africains sont une majorité à être contre la polygamie – avec une différence marquée selon le genre. 64% des hommes et 83% des femmes s’y disaient défavorables. Ce sondage avait été commandé à l’époque d’un nouveau mariage du président Zuma.

Le président cependant a toujours défendu le fait que « Cela fait partie de [sa] culture » et que « Ca n’affecte pas [sa] croyance en l’égalité de genre ». Mais pour le professeur Viviers, cette tradition questionne justement cette égalité. « Les jeunes femmes sont éduquées sur les inégalités de genre et questionnent cette tradition, d’autant plus que la polyandrie (le fait qu’une femme ait plusieurs maris) n’est pas autorisée, ce qui est encore plus injuste ». »

Esther Meunier.

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