Japon : les deux faces de l’eau

De Suijin à Susanoo, de l’eau qui dort aux tempêtes dévastatrices, l’archipel nippon est sans doutes l’un des pays où l’eau – Omizu – revêt les visages les plus variés, les plus inconstants, amenant les Japonais à avoir une gestion exemplaire des ressources en eau potable mais aussi des infrastructures pour prévenir les catastrophes naturelles.

La dualité du vécu de l’eau par la société japonaise est frappante : violence des assauts de la Nature, usage d’une eau empreinte de quiétude dans les rizières, disciplinée dans l’art du jardin. C’est une eau contrariante : elle paraît attaquer sans raison, au hasard de son coeur libre ; mais aussi contrariée : la société japonaise aime à la charrier où elle le désire et où elle en a besoin.

De l’eau, toujours de l’eau, encore de l’eau

Dans l’imagination et beaucoup dans la réalité, le Japon c’est vert et bien irrigué.  L’eau est présente dans tous les aspects de la vie au pays du soleil levant.

Milieu de la rivière Kamo qui traverse la ville de Kyoto, Décembre 2015

Milieu de la rivière Kamo qui traverse la ville de Kyoto. Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

La tradition shinto est en grande partie responsable de l’importance de cet élément dans la vie quotidienne des Japonais. Quand on vit à Kyoto, la vie tourne autour de la rivière Kamo. On y joue enfant, on y fait du sport, on y boit, mange et fait ses rendez-vous galants jeune, on s’y balade et on y dessine vieux. L’organisation du monde dans un équilibre des éléments naturels est au centre de la vie culturelle.

Onsen de Kurama, nord de Kyoto, Novembre 2015.

Onsen de Kurama, nord de Kyoto. Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Le Japon est le fief de la culture de la baignade, fameux pour ses sources chaudes régies par des règles strictes, pour conserver la pureté du lieu. Ici, on se lave avant d’entrer dans le bain, qu’il soit public ou privé, et il est impossible d’entrer dans sentos (bains publics) ou onsens (sources d’eau thermale) avec un tatouage, associés à la mafia japonaise (les yakuzas) même s’il est en forme de licorne.

Jardin de Shoren-in, Kyoto, Octobre 2015.

Jardin de Shoren-in, Kyoto, Octobre 2015.

La riziculture installe aussi l’eau au cœur de l’imagerie nippone : si le pays importe plus de la moitié de la nourriture qu’il consomme, il parvient à être auto-suffisant en riz, produit de première nécessité très gourmand en eau.

De l’Hikebana – art de la mise en scène florale – au jardin zen en passant par les représentations graphiques de la mer et des rivières, on peut dire qu’au Japon de l’eau il y en a, et sous toutes les formes.

 

 

Eau tranquille, eau hostile

Mais l’archipel doit gérer une eau aussi imprévisible que sauvage. Venant du Nord de la France, je me croyais immunisée contre la peur des pluies torrentielles, les «draches» comme on aime à les appeler, et pourtant ma première pluie kyotoïte, je l’ai sentie passer. Ici, on ne chante pas sous la pluie : de juin à mi-juillet, les précipitations sont tellement fortes qu’on les appelle tsuyuu, «pluies de prunes», et c’est bien parce que les gouttes font l’effet d’une chute de fruits à noyaux lorsqu’elles nous touchent qu’on les appelle ainsi.

La météo ne fait pas qu’être peu clémente, elle est surtout violente. Récemment, le 10 septembre 2015, lorsque la région de Tokyo est touchée par le typhon Etau : plus de 100 000 personnes sont évacuées des villes d’Oyama, d’Utsunomiya, du quartier de Tochigi au nord de Tokyo, ou encore de Joso où l’on récupère les riverains par hélicoptère face à la vitesse de la montée des eaux. Ou encore le plus tristement célèbre 11 mars 2011, quand un séisme de magnitude 9 au large de Honshu provoque un tsunami qui touchera la côte du Tohoku sur la face Pacifique du Japon, causant la destruction de 600km de littoral et la catastrophe de Fukushima.

Les solutions japonaises

Dans cette dynamique d’attraction/répulsion mettant en parallèle une nécessité et un attrait pour l’eau face aux dangers qu’elle représente, le Japon a su mettre en place ce que beaucoup de personnes considèrent comme le meilleur système de gestion de l’eau au monde.

Un accès à de l’eau de qualité 

Si 85% des Japonais sont satisfaits de la qualité de leur eau, c’est parce que son accès direct est très aisé et de qualité. A Tokyo, près de la moitié des habitants trouvent que l’eau du robinet a meilleur goût que l’eau en bouteille, et à Kyoto il n’est pas une seule personne interrogée dans la rue qui m’ait dit acheter des bouteilles d’eau. A peine assis dans un restaurant, des verres d’eau sont apportés gratuitement, dans chaque parc et à presque tous les coins de rue on trouve des fontaines à eau potable.

Port d'Otsu au bord du lac Biwa, l'une des plus grosses sources d'eau potables du Japon, Septembre 2015.

Port d’Otsu au bord du lac Biwa, l’une des plus grosses sources d’eau potables du Japon. Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Cet apport colossal en eau est tout d’abord permis par un système de distribution hydraulique énorme et presque sans accrocs. Pour cela on entretient à la fois les sources – les trois-quarts de l’eau potable provient de sources de surface – les forêts et les conduites d’eau – qui mises bout à bout font environ 27000km de long à Tokyo selon Kiyokazu Sato, le responsable du Bureau de l’acheminement de l’eau à Tokyo – par des recherches nocturnes au stéthoscope d’éventuelles fuites dont le taux est l’un des plus bas au monde (2% contre 10% dans une ville de même acabit). A tout cela s’ajoute un traitement spécial des eaux des rivières qui en plus de la filtration usuelle supprime les odeurs et impuretés grâce à des équipements au carbone bio-actif et à l’ozone.

Un «réservoir citoyen» contre la sécheresse 

Pourtant, même avec d’abondantes précipitations (1 714 mm/an) et de nombreux réservoirs, le Japon a connu de fortes périodes de sécheresses l’ayant poussé à développer des instruments de recyclage et d’économie de l’eau inventifs pour répondre à la demande d’eau potable dans des villes de plus en plus grandes. Depuis l’épisode des 287 jours de sécheresse à Fukuokaii en 1978, les habitants et la région se sont lancés dans une entreprise solidaire et coopérative de conservation de l’eau, surveillant les canalisations, optimisant la distribution de l’eau partout dans la ville avec pour objectif un «Réservoir Citoyen» où serait placés 10L par jour et par habitant économisés dans la vie quotidienne.

Des gadgets qui économisent l’eau 

Alliant technologie et écologie, les Japonais sont très friands d’appareils peu gourmands en eau et surtout la recyclant d’une manière ingénieuse. Si au premier abord on ne comprend ni le fonctionnement ni la viabilité des toilettes modernes à la japonaise, avec foule de jets d’eaux et le fameux bruit de chasse d’eau pour agrémenter les séances les plus ternes, l’eau utilisée dans ces « toilettes intelligentes » est en fait issue du recyclage.

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Au Japon, les toilettes sont intelligentes et utilisent de l’eau recyclée. Ici, les toilettes de la station de train ? de Kyoto. Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

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Le boitier qui va avec les toilettes intelligentes. Notez l’option « chanson de la princesse » et les différents types de jets. Crédits photo : CrossWorlds/Hannah Bidoire

 

Le pommeau de douche Toto, qui mélange de l’air à l’eau pour en utiliser moins, l’eau du bain réutilisée pour la lessive ou encore le moins sophistiqué mais très célèbre lavabo-chasse d’eau totalement démocratisé ici (l’eau usée pour se laver les mains va dans le réservoir de la chasse d’eau directement) sont un aperçu des gadgets utilisés pour sauver de sa consommation. L’eau semble avoir de longs jours devant elle au Japon où la nécessité de sa préservation est bien intégrée dans la conscience collective.

Hannah Bidoire

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