Jeux interdits en Palestine : l’Oasis Casino de Jéricho, un pari controversé

La période des fêtes vient de s’achever et nos correspondants vous invitent à découvrir la fonction des jouets dans leurs pays d’accueil. En Palestine, l’aventure de deux ans de l’Oasis Casino de Jéricho lève le voile sur un univers insolite, celui des jeux d’argent et de hasard dans le pays.

Quel meilleur endroit qu’au pied du Mont des Tentations pour construire un casino ?

C’est là, au cœur de la ville de Jéricho, que se dresse ce qui reste de l’Oasis Casino, unique établissement de cette nature dans les Territoires Palestiniens.

Le casino Oasis Casino en plein désert de Palestine © site du Casinos Austria International

Le casino Oasis Casino en plein désert de Palestine © site du Casinos Austria International

 

Fruit d’une coopération entre l’Etat d’Israël, l’Autorité Palestinienne, la Jordanie et de l’exploitant autrichien Casinos Austria International, l’Oasis Casino a ouvert  ses portes le 18 janvier 1998. Il est alors, avec un montant de 92 millions de dollars, le plus important investissement privé jamais entrepris dans les Territoires Palestiniens.

Ce pari ambitieux fût toutefois éphémère : en octobre 2000, après deux années d’exploitation, le début de la Seconde Intifada oblige les néons des machines à sous à s’éteindre, et le Casino à fermer. Aujourd’hui, le complexe reste à l’abandon, et sa réouverture conditionnée à l’évolution de la situation politique. Une aventure donc brève, mais qui permet de lever le voile sur un univers insolite, celui des jeux d’argent et de hasard en Palestine.

Un interdit religieux

Dès l’ébauche du projet, l’Oasis Casino suscite au sein de la société palestinienne une vive opposition, ou tout du moins, une franche surprise. Et pour cause : les jeux de hasard, dès lors qu’ils comportent un enjeu financier, sont interdits en Palestine.

Une telle prohibition plonge ses racines dans la religion musulmane : plus qu’une simple interdiction (mamnou3, ممنوع), le jeu d’argent est considéré comme un péché (haram, حَرَام). Le Coran enjoint en effet le croyant à se détourner des jeux d’argent, au même titre que l’alcool ou les idoles impies : « L’alcool, le jeu d’argent, les bétyles et les flèches divinatoires ne sont qu’une abomination, œuvre du Diable. Écartez-vous-en, afin que vous réussissiez » (sourate 5, verset 90).

Cet interdit dépasse la sphère religieuse pour se transposer en règle de droit effective, dans un pays où la shari’a reste la principale source juridique selon la loi fondamentale du 18 mars 2003 : le Code Pénal jordanien, en vigueur en Cisjordanie, prévoit ainsi des sanctions financières pour les individus s’adonnant à de tels passe-temps. Les propriétaires et gérants d’établissements de jeux, eux, voient leur amende se doubler d’une peine de prison.

Pour justifier une telle mise au tapis des jeux d’argent, divers arguments sont avancés. D’un point de vue religieux, l’accent est mis sur les risques de dépendance et d’addiction, qui éloigneraient le croyant de la foi, de même que sur les divisions et ressentiments entraînées par les questions pécuniaires : « Le Diable ne veut que susciter parmi vous, à travers l’alcool et le jeu d’argent, l’hostilité et la haine, et vous détourner d’invoquer Dieu et de prier. Allez-vous donc y mettre fin ? » (sourate 5, verset 91).

L'intérieur de l'Oasis Casino en plein désert de Palestine © site du Casinos Austria International

L’intérieur de l’Oasis Casino en plein désert de Palestine © site du Casinos Austria International

 

Un tabou moral

Une autre interprétation, elle, fait appel au concept de mérite. Ainsi, Islam, une jeune étudiante musulmane de l’Université d’Al-Quds, explique que « le jeu de hasard est haram, parce que nous ne méritons pas l’argent qu’il nous fait gagner. Cette somme, elle ne vient ni de notre travail, ni de nos efforts, mais seulement du hasard ».

« Ce n’est pas moral de garder un gain obtenu de cette façon. »

C’est surtout cette dernière justification qui explique la solide condamnation des jeux d’argent dans les mentalités palestiniennes contemporaines, y compris chez les jeunes, pourtant souvent moins religieux que leurs aînés. Hassan, par exemple, étudiant palestinien de vingt-cinq ans, regrette avoir dilapidé son argent lors de parties de poker, en Suisse, il y a quelques années. « Même en Suisse, j’avais une sensation de culpabilité lorsque je jouais. J’avais toujours ce sentiment de ne pas mériter l’argent que je gagnais, que ce n’était pas moral. En plus, c’est vrai que l’on devient très vite dépendant, et je suis heureux de ne plus jouer aujourd’hui. »

L’interdit religieux a ainsi imprégné les moeurs actuelles. Miser au poker, parier sur des courses, faire tourner la roulette relève d’un véritable tabou, de pratiques socialement inacceptables. En apparence, tout du moins…

Le dessous des cartes

Car le fossé entre la théorie et la pratique existe. Les jeux en général, et les jeux de hasard en particulier, occupent une place déterminante dans la civilisation arabe. Le ludique, que ce soient les dés, les échecs ou les cartes, reste aujourd’hui une pratique sociale fondamentale dans l’ensemble du monde arabe, autant chez les adultes que chez les enfants, chez les hommes comme chez les femmes, chez les nouvelles générations comme chez les plus anciennes.

C’est à la lumière d’un tel contexte que peut se comprendre la résistance des jeux d’argent :

tout interdits qu’ils soient, ils n’ont en réalité pas disparu au sein des Territoires Palestiniens, mais sont simplement devenus bien plus discrets.

En effet, c’est toute une autre facette, souterraine, qui se révèle à travers le bouche-à-oreille. Une petite enquête auprès de mon entourage me permet de découvrir que, en toute discrétion, des jeux d’argent sont organisés de temps à autres dans divers lieux, le plus souvent au domicile de riches particuliers.

De telles pratiques sont l’apanage d’une élite aisée, tel que l’oncle de Raken, propriétaire d’un magasin de souvenirs à Bethléem : « Je sais que mon oncle joue, il a les moyens pour le faire. Vendre des souvenirs aux touristes lui permet d’avoir des revenus plus que confortables, et de même pour ses compagnons de mise. Il n’en parle jamais, pourtant. Personne, sauf les participants, ne doit être au courant… ».

Mohamed, 19 ans, fait, lui aussi, partie de la classe aisée palestinienne : ses parents possèdent des magasins de vêtements à Ramallah, et ont vécu plusieurs années aux Etats-Unis. Mohamed participait de manière régulière à des tournois de poker, mais a arrêté de jouer aujourd’hui. A ma demande de rencontrer des joueurs et d’assister à un tournoi, celui-ci m’oppose l’impératif de confidentialité :

« Personne ne voudra te parler de cela, ici. Pas question de prendre le risque que les informations remontent jusqu’à la police, c’est dangereux. Les gens jouent, mais en secret ».

Loin d’être tombés aux oubliettes, les jeux d’argent continuent ainsi de fleurir, sous la surface.

L’Oasis Casino : un bluff controversé

C’est donc dans ce contexte très particulier que s’est donc ouvert, en 1998, l’Oasis Casino, dans la ville de Jéricho, tout proche de la frontière jordanienne. L’investissement est porté à bout de bras par l’Autorité Palestinienne nouvellement créée, en partenariat avec une compagnie autrichienne.

L'intérieur de l'Oasis Casino en plein désert de Palestine © site du Casinos Austria International

L’intérieur de l’Oasis Casino en plein désert de Palestine © site du Casinos Austria International

 

Deux mille huit cent mètres carrés de salles de jeux, trente-cinq tables de poker et plus de deux cents machines à sous : c’est la première fois, en Palestine, que les jeux d’argent bénéficient d’une telle vitrine, et brise l’habituelle discrétion.

L’établissement suscite bien entendu la controverse, et la vigoureuse opposition des populations avoisinantes. L’entrée au casino est interdite aux Palestiniens, même si leurs concitoyens les plus riches et ceux détenteurs d’un passeport étranger ne se privent pas pour y jouer des fortunes.

Pourquoi un tel projet a-t-il alors vu le jour ? L’établissement est en réalité destiné aux étrangers de passage et, surtout, au public israélien, qui représente 95% des clients, selon le quotidien britannique The Guardian. Les jeux d’argent sont en effet interdits en Israël, dans la mesure où le Talmud les assimile à une forme de vol (asmakhta). De ce fait, les nombreux aspirants devaient s’envoler pour la Turquie ou les pays limitrophes afin de pouvoir miser. L’Oasis Casino vise ainsi à combler cette demande, tout en respectant l’interdiction nationale, puisque Jéricho se trouve sous autorité palestinienne.

Bénéfique pour ces Israéliens friands de l’établissement, le Casino présente aussi de nombreux avantages pour l’Autorité Palestinienne : manne financière, il fait office de figure de proue d’un renouveau économique dans le sillage des accords d’Oslo, et vise à encourager les investissements privés dans la région.

D’un point de vue politique, enfin, le Casino est mis en avant comme un pas vers la réconciliation, en ce qu’il résulte d’une coopération entre les deux adversaires. Pari réussi, puisque le Casino  connaît un vif succès : ouvrant désormais 24h/24 et 7 jours/7, il engrange au bout d’un an d’exploitation plus d’un million de dollars de recettes par jour, devenant dès lors rentable, et apparaît comme le plus gros employeur privé de la Cisjordanie. Un succès qui tourne cependant court, puisque le début de la Seconde Intifada et les affrontements ayant lieu dans la région de Jéricho conduisent l’établissement à fermer ses portes après deux années d’ouverture.

Maïa Pherbun

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