Jimmy Morales, l’acteur-président du Guatemala

Chaque année, CrossWorlds s’emploie à vous faire découvrir le monde à travers de nombreuses paires d’yeux. Suivez les yeux d’une dizaine de nos correspondants, rivés sur la télévision dans leur pays.

Le 25 octobre 2015, le Guatemala a élu Jimmy Morales à la tête du pays. Si aujourd’hui il est un homme politique, il n’en a pas toujours été autant. Avant d’être un vrai président, Jimmy Morales a d’abord été un faux président dans un de ses films. En effet, Jimmy Morales a la particularité d’être avant tout un acteur, plus précisément un acteur comique. Un président assez atypique et un vote populaire qui peut paraître farfelu à première vue.

Mais si l’on connaît l’omniprésence de la télévision au Guatemala, on s’aperçoit vite que ce n’est finalement pas si étrange. Une télévision trône dans un coin de la plupart des restaurants et cafés, chaque famille ou presque en possède au moins une, et il n’est pas rare que l’écran plat soit la seule marque de modernité dans certains foyers très modestes. Elle occupe donc une place importante dans la vie des guatémaltèques. Tellement importante qu’ils ont choisi pour président une star du petit écran.

Jimmy Morales lors d’un discours. Crédit photo : AP Photo/Luis Soto

Jimmy Morales lors d’un discours. Crédit photo : AP Photo/Luis Soto

 

Les Moralejas de Jimmy Morales

Jimmy Morales s’est fait connaître en produisant et en jouant dans son émission Moralejas. Ce mot désigne une petite histoire avec un but pédagogique et une morale à la fin, comme une fable ou un conte. Jimmy Morales a intitulé son émission ainsi, jouant sur la ressemblance du mot avec son nom de famille. Ce programme consistait en une courte séquence humoristique d’environ 10 minutes. Jimmy et son frère Sammy s’y déguisaient en différents personnages et évoluaient dans des situations cocasses. Une de ses apparitions grimé en Noir a d’ailleurs été à l’origine d’un scandale. Scandale qui, d’après Veronica, une infirmière de 35 ans, semble s’être développé plutôt à l’étranger qu’au Guatemala. Selon elle, les gens ici n’y ont rien vu de particulièrement choquant, seulement l’humour un peu potache de Jimmy Morales : “C’était simplement une imitation, juste pour faire rire les gens. Il n’y avait absolument rien de raciste là-dedans” m’explique t-elle.

Jimmy Morales dans la fameuse séquence polémique, capture d’écran de la vidéo Youtube

Jimmy Morales dans la fameuse séquence polémique, capture d’écran de la vidéo Youtube

 

La télévision, Jimmy Morales et les guatémaltèques : une histoire d’amour

Depuis un peu plus de 15 ans, les Moralejas sont diffusées le dimanche soir sur une chaîne qui peut se regarder sans être abonné au câble, ce qui est loin d’être anecdotique dans ce pays où 51% de la population vit en zone rurale et n’y a souvent pas accès. Et dans un pays où 53% de la population vit sous le seuil de pauvreté, la télévision reste la distraction numéro un pour bon nombre de personnes n’ayant pas accès à d’autres forme de divertissement. Un programme télé peut prendre beaucoup d’importance. Ce programme est donc devenu au fil des ans un véritable rendez-vous familial. “C’est aussi une des meilleures productions du Guatemala” ajoute Victor, un fan du show qui a travaillé pendant de nombreuses années pour une chaîne de télévision nationale, Canal 3. En effet, en terme de production, le Guatemala ne propose que les noticieros (le journal télévisé), les matchs de football et quelques émissions type talk-shows. Tout le reste vient de l’étranger (surtout du Mexique qui règne en maître dans toute l’Amérique latine, et des États-Unis). C’est donc une fierté de regarder un programme élaboré au Guatemala, par des guatémaltèques, pour les guatémaltèques.

Jimmy Morales, faux cowboy puis vrai président

C’est son côté indéniablement “populaire” qui plait le plus à mes interlocuteurs guatémaltèques. Tout chez lui est populaire : de ses origines à son humour, de ses références culturelles à sa façon de parler et de travailler. Il est né dans une famille pauvre à Guatemala Ciudad. Après la mort de son père lui et son frère, alors âgés d’une dizaine d’années, accompagnaient leur grand-père vendre des bananes sur les marchés. Il a aussi l’image de quelqu’un qui a construit son empire audiovisuel en travaillant d’arrache pied et qui aide sa famille en l’incluant dans ses succès. Il est aussi très croyant (chrétien évangélique) et n’hésite pas à parler de sa foi, ce qui dans un pays aussi religieux que le Guatemala plait énormément.

Il possède sa propre maison de production qui tourne entre autres des spots publicitaires. Il a également produit et joué dans plusieurs films, notamment dans Un presidente de a sombrero (« un président au chapeau »), un film scénario drôlement prémonitoire. Jimmy y interprète un cowboy qui finit par devenir président. Son personnage se demande d’ailleurs s’il peut faire partie des “hommes capables de gouverner cette belle nation” (“Los hombres capaces de gobernar a esta linda nación”). Ou quand la réalité rejoint la fiction …

Affiche du film Un Presidente de a Sombrero. Jimmy et son frère Sammy Morales.

Affiche du film Un Presidente de a Sombrero. Jimmy et son frère Sammy Morales.

Au bon endroit au bon moment

C’est en 2011 que Jimmy Morales entre pour la première fois dans la sphère politique en se présentant aux élections municipales de Mixco, une commune située à quelques kilomètres de Guatemala Cuidad. Ce sera un échec mais les portes sont ouvertes. En 2013, il est élu à la tête du parti de droite FCN (le Front de Convergence Nationale) qui a été fondé en 2008 par un groupe de militaires. Dans le même temps, la population est excédée par la classe politique empêtrée dans des scandales de corruption et de détournement de fonds. Une bonne partie de l’ancien gouvernement est d’ailleurs aujourd’hui en prison. C’est dans ce contexte de contestation et de rejet des figures politiques traditionnelles que Morales se fait élire. Les gens veulent quelqu’un qui ne fasse pas partie de ce système, quelqu’un du peuple qui leur ressemble… Et c’est exactement ce que Jimmy Morales incarnait à ce moment précis. Qui de mieux donc qu’un acteur ultra populaire sans aucune expérience politique ?

La comédie de la politique

C’est ainsi que le 25 octobre 2015, Jimmy Morales, de son vrai nom James Ernesto Morales Cabrera, est élu président du Guatemala. Le slogan de sa campagne était « Ni corrompu ni voleur ». Jimmy Morales aime rappeler son parcours et évoquer son passé d’acteur. Il répète d’ailleurs souvent que sa vie de comédien lui a apprit que la comédie était quelque chose de sérieux, permettant d’aborder des problèmes sérieux de façon légère.

Depuis qu’il est président, Jimmy Morales n’a pas perdu son franc-parler cher aux Guatémaltèques. Il n’hésite pas à dire par exemple qu’il est totalement opposé au mariage gay, “contraire aux valeurs de la religion catholique”, et à l’avortement qui est “contraire à la pensé guatémaltèque”. Il n’est pas politiquement correct et peut avoir un comportement assez inhabituel pour un président, comme lorsqu’en avril dernier lors d’une interview filmée pour la chaîne TV Azteca, il a carrément quitté le plateau à la suite d’une question qui ne lui plaisait pas. Il lui arrive aussi régulièrement de faire de l’humour lors de ses interventions publiques. En 2016, à l’occasion d’un entretien avec un journaliste du New York Times, il avait par exemple ironisé au sujet de la proposition d’un mur frontalier par Donald Trump, déclarant que le Guatemala pouvait mettre à disposition une main d’oeuvre bon marché pour l’aider à le construire. Face à la polémique qu’a suscité ses propos, il a fini par s’excuser publiquement quelques jours plus tard. L’année dernière lors d’un déplacement dans le pays et devant une foule hilare, il déclarait sur le ton de la plaisanterie qu’à Zacapa, un département du Guatemala, les hommes sont machos et que les femmes, connues pour leurs accès de violence, le sont encore plus. Si certains trouvent son attitude totalement inapproprié pour un président, d’autres apprécient justement ce côté naturel et impulsif.

Il ne laisse en tout cas pas indifférent et fait l’objet de nombreux memes. Il n’hésite pas non plus à être assez théâtral et certaines de ses interventions pourraient être de parfaites répliques de films, comme quand il répond à une journaliste lui demandant s’il possède une arme : “Non, mon unique arme, ce sont les mots.” (“¿Lleva arma ? No. Mi única arma es la palabra. »).

Un des mèmes populaires sur les réseaux sociaux. Jimmy Morales avant, maintenant et dans le futur.

Un des mèmes populaires sur les réseaux sociaux. Jimmy Morales avant, maintenant et dans le futur.

Un mandat qui finit mal

Beaucoup de Guatémaltèques ont été déçus par Jimmy Morales lors de son mandat. Son manque d’expérience politique, autrefois un atout, a fini par se retourner contre lui. Sa gestion de la crise humanitaire suite à l’éruption du volcan Fuego en juin 2018 fut très critiquée : soupçons de détournements de fonds et mauvaises gestions des blessés lui ont été reprochés. Par ailleurs, le FCN a été épinglé pour ses finances de campagnes qui seraient paraît-il douteuses. En 2018, des manifestations appelant à sa démission ont eu lieu et pas plus tard qu’en janvier dernier, la population descendait dans les rues de la capitale pour montrer son refus de la corruption et son rejet de la politique de Jimmy Morales. Celui-ci a en effet tenté de mettre fin à la mission anticorruption de l’ONU qui enquêtait justement sur le financement de sa campagne électorale de 2015. Un comble pour celui qui s’était fait élire en grande partie pour sa volonté de mettre fin à la corruption généralisée dans le pays. Le moins que l’on puisse dire c’est que Jimmy Morales n’a pas tenu ses promesses.

Son mandat touche presque à sa fin, les prochaines élections présidentielles ayant lieu en juin. Jimmy Morales n’y est pas candidat. Dans ce pays qui souffre de pauvreté (54% de la population vit sous le seuil de pauvreté), de corruption, de narcotrafic et de violence, ces élections sont cruciales. Comme le dit Pablo, la quarantaine, propriétaire d’un bar à Guatemala Ciudad, peu importe si le prochain président est une femme ou un homme, jeune ou vieux, il doit seulement être capable d’apporter les changements nécessaires au pays.  

Pauline Moulis

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