Un Kirghize nait dans une yourte et meurt dans une yourte

Pour parler du cimetière, notre correspondante a choisi la fiction. Ce récit émerge d’un travail de recherches : interviews croisées de quatre Kirghizes et de Français sur place, ainsi que lecture de l’essai « Régimes politiques et pratiques funéraires dans le Kirghizstan du nord », par Svetlana Jacquesson.

Hier, grand-mère est morte. Ou peut-être était-ce avant-hier, je ne me souviens plus bien : les minutes passent et se ressemblent dans la yourte sombre où je la veille, installée dans la cours de notre immeuble à Bishkek.

Elle repose dans la partie gauche, partie réservée aux femmes de leur vivant comme après. Le temps passe, les gens défilent. D’abord la famille : Maman, la tête couverte d’un fichu tombant dénoué sur ses épaules, Papa, les cousins et cousines. Ensuite les alliés – proches, amis et famille éloignée, se succèdent, venus faire un dernier hommage à ma grand-mère ou peut-être plutôt venus profiter du festin donnés à la fin du deuil des 40 jours. A cette occasion certains de ses vêtements seront distribués à la famille et aux proches, pour que chacun garde un souvenir et une partie de sa vie, de son âme ; qu’elle puisse partir en paix et laisser sa trace. Sa petite valise était prête depuis quelques mois, elle avait sans doute senti la mort arriver.

Cela doit maintenant faire un jour et demi que grand-mère est morte, qu’on lui a fermé les yeux et que l’imam est venu faire les prières pour la laver de ses péchés. Pour grand-père la veillée avait duré 3 jours ; ce n’est pas qu’il était plus aimé, juste que les coutumes changent, et vite. Les imams poussent à hâter les enterrements, c’est contraire à l’Islam de garder le mort 3 jours, ou plus encore, comme avant. Maintenant certains morts n’ont plus droit à la yourte, ils sont enterrés dans les heures qui suivent leur décès ; pourtant, on dit toujours que « un Kirghize nait dans une yourte et meurt dans une yourte »…

Un jour et demi depuis que grand-mère est morte et l’on se dirige vers le cimetière. Elle a été mise dans le bus, enveloppée dans un linceul ; on le suit à plusieurs voitures – le cimetière est en périphérie de la ville, sur un versant de colline – terre hivernale. Tous les cimetières sont sur ce type de terrain, plus rare et valorisé que les terres estivales où les troupeaux paissent en été. C’est plus dur, en hiver, de trouver un terrain propice aux pâturages : nos morts sont bien soignés, avec une belle vue sur les montagnes d’en face.

Le cimetière sur la route de Baïtik, à 20 min de Bishkek: entre traditions et Islam. Crédit photo: CrossWorlds/Margot Holvoet.

Le cimetière sur la route de Baïtik, à 20 min de Bishkek: entre traditions et Islam. Crédits photo: CrossWorlds/Margot Holvoet

 

Le cimetière, on le voit de loin. Il est joli avec toutes ses petites maisons au-dessus des tombes et ses croissants de lune les surplombant, symboles de l’Islam. Les constructions sont différentes en fonction de qui est enterré : les imams ont comme de petites mosquées, les chasseurs ont des aigles dessinés, beaucoup ont des armatures de yourtes en fer.

On s’approche par l’Est, et tous les visages des défunts nous regardent, photos gravées en noir et blanc sur les stèles – l’imam dit que les visages ne doivent pas être représentés, mais on ne l’écoute pas toujours. Pas de pierre tombale au pied des stèles – un monticule de terre peu à peu recouvert d’une maigre végétation. Sur les stèles, des inscriptions aussi bien en russe qu’en kirghize ou arabe – c’est un cimetière musulman exclusivement, les non croyants dorment ailleurs.

La tombe de ma grand-mère l’attend, dans la même cavité que mon grand-père. Mais lui est enterré au milieu, dans une vaste ‘chambre’ ; ma grand-mère a une place sur le côté. Elle est déposée au fond, glissée à sa place. L’Imam parle, on entame des chants kirghizes; une poignée de sable est jetée dans le trou puis les fossoyeurs (des oncles, qui seront gratifiés par certains des meilleurs morceaux des moutons) commencent à le remplir.

Le cimetière sur la route de Baïtik, à 20 min de Bishkek: entre traditions et Islam. Crédit photo: CrossWorlds/Margot Holvoet

Le cimetière sur la route de Baïtik, à 20 min de Bishkek: entre traditions et Islam. Crédits photo: CrossWorlds/Margot Holvoet

 

Pendant encore près de 40 jours nous porterons le deuil : nos vies continueront mais la tête des femmes de la famille resteront couvertes de foulards. Et puis, il y aura le festin, des bêtes seront sacrifiées, moutons et chevaux ; les vêtements seront distribués, l’âme de ma grand-mère s’envolera – rejoindra-t-elle l’âme de mon grand-père ? Maman dit que non, celle de grand-père est devenu un esprit ancestral, comme celle de tous les hommes.

D’ailleurs, pour grand-mère, la fête sera moins grande. Moins de gens viendront, la cérémonie coûtera bien moins cher. Pour les hommes, avant, les os du cheval du défunt étaient déposés près de la tombe pour qu’il parte avec son cavalier, plus maintenant : les choses changent, dans le Nord du Kirghizistan. Nos traditions changent, avec l’Islam bien sûr, mais aussi avec pressions du gouvernement, les modes et les saisons. Nous sommes un peuple nomade, nous sommes un peuple qui change.

Margot Holvoet

4 réflexions au sujet de « Un Kirghize nait dans une yourte et meurt dans une yourte »

  1. Tu as lu plus Nobel que Svetlana Jacquesson, chere Margot. Merci beaucoup pour cette petite histoire kirghize. Je te souhaite plein d’aventures!

  2. Pour moi qui n’ai rien lu du tout, j’aimerais bien savoir quelles sont les sources de ce « reportage » intéressant…. Je suis historienne et j’aime toujours savoir si ce que je lis relève de la réalité ou de la fiction.
    D’autant plus que ce récit m’a beaucoup plu
    Merci.

  3. Je n’aime pas les carrés pour les mulsumans, pour les protestants, pour les catholiques, en fait je n’aime pas les cimetières, symbole éternelle des inégalités. C’est quand même un récit très poètique.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *