« Je suis malais, musulman et je bois de l’alcool »

Jeudi soir, 20h. A Changkat, quartier réputé de Kuala Lumpur pour sa vie nocturne, il prend une bière avec ses collègues de travail. La happy hour touchant à sa fin, ils changent de bar. Lui reste à l’entrée du suivant. Le massif videur a souhaité vérifier sa carte d’identité : il est musulman. Pas de musulmans dans ce bar. Passez votre chemin.

Des bistros dans le quartier de Changkat Bukit Bintang à Kuala Lumpur en Malaisie, le 22 février 2008. Crédits photo: projectNADA

Des bistros dans le quartier de Changkat Bukit Bintang à Kuala Lumpur en Malaisie, le 22 février 2008. Crédits photo: Flickr/CC/projectNADA

 

Lui, c’est Ali. Il habite Kuala Lumpur, est musulman, mais ne pratique que peu et s’autorise même parfois une bière ou deux. Normal me direz-vous, mais ici Ali est un délinquant. Il y a deux semaines, il a subi six coups de rotin pour avoir été surpris éméché à une heure tardive, une bière à la main, dans une rue de Kuala Lumpur. Si la peine doit normalement être formulée par un tribunal après un procès, lui n’a eu le temps que de se mettre à terre et de recevoir son dû.

Ici, la loi islamique est (très) bien respectée. Si tu es Malaisien et musulman, ne te hasarde pas à aller acheter de l’alcool. Ou à entrer dans établissement contrôlé. Car oui, Ali a un tampon « muslim » sur sa carte d’identité. Pour nous autres européens, ca rappelle de piètres souvenirs, ici ca paraît normal. On ne contrôle plus ta carte d’identité pour vérifier ton âge mais ta religion.

Les autorités sont très strictes avec le droit islamique, et ce encore plus dans les Etats du Nord. Deux d’entre eux, le Kelantan et l’État de Terengganu, sont les plus musulmans de Malaisie. Là-bas, inutile de chercher de l’alcool dans votre supermarché : l’alcool est tout simplement interdit à la vente. Plus facile de contrôler la consommation en amont qu’en aval. Mais se pose vite la question des îles Perhentian, situées dans l’État de Terengganu, et tombant donc sous sa législation stricte : le fleuron touristique du pays ne saurait se priver des revenus liés à la vente d’alcool aux touristes. C’est là que surgit tout le génie du serveur, qui à la fin de votre commande, en tournant les talons, vous proposera une bière. Invisible sur la carte officielle du restaurant, cette dernière est pourtant bien réelle. Une manière comme une autre de détourner la loi – ou de ravir les touristes, au choix.

Ces touristes, ils ne le verront pas, le désenchantement légal d’une bière musulmane. A Kuala Lumpur, ils sont rois, et pour un peu que la capitale soit qu’une étape sur leur trip-backpack-asiatique, leur jugement n’en sera que plus positif. Retour à Changkat. Les femmes y ont un accès gratuit à tout ce qui est alcoolisé, de la simple bière au cocktail des plus sophistiqués. Au Zouk, boite renommée de la capitale, il suffit de montrer sa couleur de peau pour avoir de l’alcool sans vider son portefeuille. On est bien loin des coups de rotins pour la consommation d’alcool dans un espace public, ici on encourage les européens à consommer, on les veut enjoués et amusés à Kuala Lumpur.

Finalement, pour un pays qui pointe à la dixième place mondiale des pays les plus consommateurs d’alcool, la bière et plus largement l’alcool sont à l’image de la société. Cloisonnées, les religions ont leur propre droit sur leurs pratiquants. Les paradoxes sont partout, et le choc est d’autant plus fort quand on met côte à côte notre pauvre Ali et l’Australienne lambda qui ne marchera plus droit sur les coups de minuit.

Amaury Hauchard – Article publié en novembre 2013

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *