La fausse carte d’identité, un marché en plein essor aux Etats-Unis

Le vin, 6 pays, 6 regards. Découvrez l’article de notre correspondante aux Etats-Unis.

« Commence à vivre aujourd’hui ! N’attends pas une minute de plus ! Nous rendons les choses faciles pour toi et tes amis ». Comment ? Une photo bien dimensionnée, « c’est tout ce dont tu dois te préoccuper ». Voici comment IDGod a su appâter et rassurer le client, et s’impose aujourd’hui comme une référence dans le marché florissant de la fake lD (fausse carte d’identité) aux Etats-Unis.

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« Avoir 18 ans aux États-Unis, ça veut dire pouvoir mourir pour sa patrie, mais ne pas avoir le droit d’acheter une bouteille de vin. » Brett*, 20 ans, étudie à l’Université de Caroline du Nord, à Chapel Hill. Comme « l’immense majorité de [ses] connaissances », il s’est procuré une fausse carte d’identité depuis son arrivée à l’université.

Lynn*, en troisième année, a fêté son 21ème anniversaire en janvier. Elle peut « enfin entrer légalement dans les bars pour boire un verre, sans utiliser de fausse carte ». Dans les villes-campus telles que Chapel Hill, en Caroline du Nord, la consommation massive d’alcool ou binge drinking se pratique couramment, même chez les mineurs. 60% des Américains de 18 à 22 ans étudiant à l’université auraient consommé de l’alcool le mois dernier, selon l’agence fédérale de recherche sur l’alcool et la santé (NIAAA), et deux tiers d’entre eux auraient pratiqué le binge drinking (consommation massive et rapide d’alcool) sur la même période.

21 ans, vraiment ?

Depuis 1984 et le passage du National Minimum Drinking Age Act, les États-Unis détiennent l’un des âges réglementaires les plus élevés au monde pour se procurer de l’alcool. La loi fédérale avait pour objectif de limiter le nombre de morts pour cause de conduite en état d’ébriété, fréquente chez les jeunes, en interdisant l’achat et la possession publique d’alcool avant 21 ans.

La consommation n’est pas interdite telle quelle par la loi fédérale — la vente, oui— et peut être soumise à quelques exceptions, mais la plupart des États, dont la Caroline du Nord, ont étendu la prohibition à toute ingestion. Le nombre de décès a bien diminué suite à la mise en place de cette loi, mais difficile de déterminer si son adoption est la cause de cette baisse car une tendance similaire a été observée dans des pays n’ayant pas augmenté l’âge légal pour boire. Malgré cette loi vieille de plus de trente ans, l’alcool est toujours vu comme un facteur d’inclusion sociale aux États-Unis.

« Quand je suis arrivée en première année à l’université, et que je voulais faire la fête, le seul endroit où je pouvais avoir de l’alcool était les soirées organisées par les fraternités », ces sortes de confréries composées d’étudiants masculins d’une même université, vivant sous le même toit, souvent dans le but d’étendre leurs réseaux et relations sociales, explique Lynn. « C’est à ces soirées que je me suis habituée au binge drinking, je pensais que c’était normal parce que je n’avais jamais eu la possibilité d’essayer de boire autrement, avec modération. »

Marché juteux, marché douteux

Pour se détacher des fraternités, acheter ses propres bouteilles de façon autonome, ou pouvoir entrer dans les bars, les Américains contournent la loi. La fake ID, ou fausse carte d’identité, est la solution à laquelle la plupart des étudiants underage (ayant moins de 21 ans) finissent par avoir recours. Les jeunes s’organisent ; les falsificateurs aussi.

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Le site internet idgod.ph ressemble à un banal site de shopping en ligne, mais il vend des fausses cartes d’identité. L’utilisateur peut y lire « Obtiens ta nouvelle carte d’identité. Rejoins la foule ! »

 

« Mon groupe d’amis et moi avions fait des recherches sur différents forums, comme Reddit, et tous étaient unanimes: idgod.ph est la meilleure solution », explique Brett. Il se souvient juste avoir envoyé sa photo, communiqué son nom, et d’autres informations de son choix, comme une signature, une fausse adresse, le poids et la taille.

Une banale commande « made in China »

Difficile de savoir qui est vraiment ce « Dieu de la carte d’identité », mais son mode opératoire semble bien ficelé. Comme pour n’importe quelle commande en ligne, le client choisit son produit parmi une large gamme de cartes et de prix, allant de 40 à 200 dollars pour deux cartes « au cas où la première serait confisquée », précise Brett.

Plus la carte de l’État américain sélectionné est difficile à falsifier et la réplique est perfectionnée, plus son prix est élevé. Brett et ses amis avaient opté pour des cartes de Floride, « car à l’époque, l’État n’avait pas actualisé le système de sécurité de ses cartes d’identité depuis longtemps ». Pour quarante dollars, il s’agissait de la solution la moins chère, même si tous « avaient conscience que la qualité serait moindre ».

Idgod propose des réductions d’au moins 40% pour des commandes de plus de 4 personnes. Lynn avait commandé sa carte avec près de 40 personnes : « C’est plus simple et rassurant. Les fraternités et sororités [équivalent féminin des fraternités, ndlr] s’occupent aussi en secret de faire des commandes chaque année pour les nouvelles recrues ».

Le paiement, bien plus douteux, trahit l’illégalité des opérations. IDgod offre deux options : le Bitcoin, ou le transfert d’argent liquide. « C’est comme ça que nous avons appris que les producteurs sont basés en Chine pour éviter les poursuites aux USA. Nous avons envoyé des milliers de dollars à un parfait inconnu basé à Shanghai, nous avions juste son nom et une adresse », dit Brett, à-demi gêné. Impossible de connaître la nationalité du producteur opérant depuis la Chine.

Résultat crédible, sous condition(s)

Après un à deux mois de silence radio, les clients reçoivent leurs cartes dans des colis farfelus, destinés à détourner l’attention des douanes.

« Notre commande a été livrée avec une boîte de cartes Pokémon », sourit Brett.

D’après le New York Times, d’octobre 2013 à septembre 2014, 4585 fausses cartes venues de Chine ont été interceptées aux États-Unis. Difficile de quantifier le reste passé entre les mailles du filet, mais Brett et Lynn ne connaissent personne n’ayant jamais reçu sa carte.

« Ces IDs ne sont pas infaillibles », assure Brett, qui considère malgré tout « en avoir eu pour son argent ». Son plus gros problème ? « Le verso de ma carte était imprimé à l’envers, même si l’ensemble paraissait crédible. » Lynn, Brett, et tous les utilisateurs de Fake IDs, développent des stratégies pour maximiser leur taux de réussite, malgré les imperfections de leurs cartes.

Le choix du lieu d’achat ou de consommation compte pour beaucoup, selon Lynn : « Certains bars que les étudiants majeurs n’aiment pas fréquenter vont fermer les yeux sur l’utilisation des fausses cartes, car les mineurs leur rapportent beaucoup d’argent. Ils deviennent rapidement populaires auprès des étudiants underage, ce qui les rend profitables ».

Brett recommande les petits commerces familiaux pour se procurer ses propres bouteilles : « il vaut mieux éviter les magasins de chaîne, très stricts sur les IDs ». Il en a d’ailleurs fait les frais personnellement : « J’ai été bien trop ambitieux quand j’ai voulu acheter du vin et de la bière un dimanche, dans une des plus grandes enseignes des États-Unis. Ce jour-là, la caissière a commencé à examiner ma carte , et a réussi à arracher le plastique qui recouvrait la carte ».

« Plus de peur que de mal »

La Caroline du Nord reconnaît comme délits l’utilisation de fausse carte d’identité et la tentative de consommer de l’alcool avant 21 ans. Théoriquement, un jeune jugé coupable pourrait voir son permis de conduire révoqué pendant un an, et encourt une amende allant jusqu’à 200 dollars.

Les conséquences, pourtant, restent bien souvent mineures. La caissière a laissé Brett partir sans appeler la police. Lynn a déjà été sévèrement questionnée deux fois sur sa carte, et refusée une fois, « mais le videur m’a simplement dit de rentrer chez moi ». Elle s’estime chanceuse puisqu’elle utilisait sa carte presque tous les week-ends.

Dans le pire des cas, le videur ou le vendeur peut décider de confisquer la carte, et n’appelle que très rarement la police. « On ne sait jamais ce qu’ils en font, mais on suppose qu’ils finissent par les jeter », explique Brett. Quelques situations ont donné lieu à des amendes et quelques semaines de travaux d’intérêt général, lorsque la police se trouve impliquée. « Mais cela dépend beaucoup du choix de l’agent de police. Parfois, la personne n’aura qu’un simple avertissement », précise Brett, qui ne connaît qu’une personne ayant eu à faire face à cette situation.

Les refus ont surtout tendance à diminuer la confiance des étudiants dans leur utilisation de fake IDs. « Je ne veux plus avoir à vivre cette situation embarrassante, donc depuis ce jour, j’essaye d’utiliser ma carte le moins possible. J’aurai 21 ans dans quelques mois, et ça serait vraiment bête de me faire avoir si près du but », affirme Brett.

« Tout le monde le sait »

« Tout le monde sait que les étudiants boivent à l’université. » Lynn l’affirme. Pourquoi, alors, ces jeunes ont-ils besoin de se cacher et de mentir pour le faire ? « La société américaine peut être très prude quand il s’agit de parler d’alcool. Je pense que les Américains oublient que 21 ans est juste un nombre arbitraire qui a été choisi dans les années 1980. »

La marche arrière semble peu probable. Certains Américains, comme les parents de Lynn, « ont intégré cette loi et sont fortement opposés à la consommation d’alcool avant 21 ans, y compris dans un repas de famille, même si eux-mêmes pouvaient boire à 18 ans », ce qu’elle trouve « naïf et régressif ».

Pourtant, depuis que Lynn a 21 ans et accès aux bars, elle dit « boire beaucoup moins et de façon plus responsable », à raison d’un verre de vin avec ses colocataires quelques soirs par semaine, et quelques verres dans les bars une fois par semaine.

Lynn et Brett, ainsi que tous les étudiants interrogés pour cet article, déclarent que leur rapport à l’alcool serait plus sain s’ils n’avaient pas à se cacher pour boire, et qu’ils consommeraient probablement moins d’alcool s’ils pouvaient le faire dans des lieux publics et encadrés.

Raphaëlle Aubert

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