La force tranquille de la télé en Catalogne française

Chaque année, CrossWorlds s’emploie à vous faire découvrir le monde à travers de nombreuses paires d’yeux. Suivez les yeux d’une dizaine de nos correspondants, rivés sur la télévision dans leur pays.

Embarquez dans l’inébranlable univers de René

Je regarde peu la télévision. Certainement l’angoisse de voir courir un temps à jamais perdu, laissée pour KO devant l’écran.
Cet article parle de mon oncle René. Pourquoi René ? Parce qu’on a beau avoir le même sang lui et moi, notre rapport quotidien à la télévision est exactement opposé.

René habite dans une petite ville sur la côte méditerranéenne en Catalogne française. Plutôt à tendance casanier, il s’est imposé comme amateur de musique et de cinéma. Longtemps gérant d’un magasin de sonos appelé Fidelio, c’est poussé par le désir d’aller à la rencontre des légendes du rock des années 70 que René a entrepris la plupart de ses voyages de jeunesse. Passionné avant d’être aventurier, internet et la télévision lui offrent aujourd’hui toute la découverte et la diversité désirées sans avoir besoin aucun d’affronter le monde extérieur.

© Julie Maman

© CrossWorlds / Julie Maman

On est au mois d’octobre, la température est douce, l’après-midi est certes un peu venteux, mais l’Otan, ce vent du sud-est, châsse paraît-il les nuages. Alors il fait beau. Toute la journée.

Le salon depuis lequel j’écris s’ouvre sur la mer. Il fait face au Levant et sur 180° s’étend l’horizon.

René, lui, c’est à l’ouest qu’il regarde, et ce n’est pas pour admirer le Soleil couchant. Non ! Car déjà, ce matin au réveil il regardait à l’ouest. Et à midi ? Toujours à l’ouest !

Non, sa vie n’est pas rythmée par le mouvement de l’astre vital comme l’est celle de tout être vivant sur cette Terre. Sa barque à lui, c’est au flot des ondes hertziennes qu’elle navigue, contrainte de faire face à un flot ininterrompu de séries américaines à suspens ou à romance.

Été comme hiver, ici ou ailleurs, il plonge éperdument son regard dans l’écran. Il le regarde fixement, gravement ou parfois tendrement, partageant avec ardeur la vie frénétique et millimétrée de ces protagonistes magnétiques.

Hier encore, il me l’a dit, c’est à Chicago qu’il amarrait. L’avantage, c’est que l’instant d’après, nous commentions les envolées périlleuses des kyte-surfeurs autours d’un café.
Il peut-être là bas, et l’instant d’après, une fois le générique terminé, rigoler avec moi.

Ces personnages fictifs deviennent des repères, des références, leur lieu de travail semble même familier, et leurs expressions attachantes. La journée de René sera rythmée par le scénario parfaitement ficelé qu’aura imaginé la brillante équipe de production payée pour divertir la population. Brillante car en mesure de tenir en haleine des millions de spectateurs dévoués et au rendez-vous.

Les années passent, les épisodes s’enchaînent, et René observe passivement évoluer et se rider leurs personnages éternels. L’écran devient un compagnon qui lui renvoie, agressif, sa lumière blafarde en plein visage.

Parfois, les paupières lourdes, il se met à sombrer, les échos dans ses oreilles venant faire danser ses songes.

La mer, la plage, le voyage, ça René, ça ne l’intéresse pas, ça ne l’intéresse plus. Choisissant la maturité et la raison, il a peu à peu déserté le milieu déluré de la fête et du rock pour se tourner vers une traversée plus paisible de la vie. Et d’ailleurs, il en a bien le droit. Le vent dehors, il est agressif. On est si bien, confortablement lové dans la chaleur du foyer. Compagnie virtuelle mais compagnie quand même. Et puis ça ne l’empêche pas René, même commodément installé dans son assise coquillage, de s’occuper de tout, ne perdant jamais maîtrise de la situation. Toujours prêt à rendre service, il s’est avéré, grâce au télétravail, exceller dans l’art de la gestion et de l’organisation.

La liberté reste encore notre droit le plus grand. Celle de voyager, d’explorer ou même de repousser ses limites, mais aussi celle d’un confort, d’une horizontalité, d’une tranquillité au quotidien.

Car devant la télé René, c’est aussi la force tranquille.

Julie Maman 

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