La viande en Inde, un régime qui passe mal ?

Dans l’imaginaire collectif, l’Inde est perçue comme un haut lieu du végétarisme. Cette image fantasmée est en réalité très loin de la situation actuelle : une diversité alimentaire due aux multiples identités qui cohabitent sur le même territoire… non sans que surgissent parfois des tensions.

En Inde, les vaches se promènent librement dans l’espace public. Jodhpur, Rajasthan, Octobre 2018 ©CrossWorlds/ Aurélie Loek

En Inde, les vaches se promènent librement dans l’espace public. Jodhpur, Rajasthan, Octobre 2018. © CrossWorlds / Aurélie Loek

 

Que l’on mange à l’extérieur ou que l’on veuille acheter des aliments en magasin, impossible de se tromper. Chaque restaurant se qualifie de « non-végétarien », « végétarien » ou « pur végétarien ». Des pastilles vertes ou rouges sur chaque emballage alimentaire attestent de la présence ou de l’absence de viande. Il est donc facile pour les Indiens et Indiennes d’adopter un régime végétarien, et l’Inde est l’un des pays les mieux classés par le Guardian dans une étude de 2013 sur cette question. Pourtant, une grande majorité du milliard de personnes vivant sur le sous-continent consomme de la viande. L’Inde est loin d’être un pays végétarien.

« Je dirais plus qu’il y a des personnes qui mangent de la viande et d’autres, pour beaucoup, qui n’en mangent pas », explique Shakriya, étudiante en pharmacie. Elle est sikh et, pour sa part, strictement végétarienne. Himani, étudiante en communication, parlerait plutôt d’une proportion à 50-50. Taranjit, entrepreneur, et surtout passionné par la cuisine et par la découverte de nouveaux plats à Delhi, porterait le chiffre de végétariens à 40%. La consommation de viande en Inde ne correspond donc pas aux stéréotypes occidentaux. La perception de cette denrée au sein même du pays est plurielle.

Le Punjab est réputé pour ses nombreuses spécialités à base de poulet. Octobre 2018, © CrossWorlds/ Aurélie Loek

Le Punjab est réputé pour ses nombreuses spécialités à base de poulet. Octobre 2018. © CrossWorlds/ Aurélie Loek

 

Une réalité culturelle et religieuse loin des idées reçues

 

Selon une estimation de l’anthropologue Balmurli Natrajan et de l’économiste Suraj Jacob, le taux de végétariens et végétariennes au sein de la population indienne se situerait plutôt autour de 20%. C’est ce qu’ils révèlent dans l’étude publiée dans la revue américaine Economic and Political Weekly en mars dernier.

Il y a donc un fossé entre les représentations collectives et les pratiques quotidiennes. Par exemple, dans la religion hindou, la vache est un animal sacré, qu’il est prohibé de tuer. L’interdiction de consommer du bœuf, selon plusieurs textes définissant les principes de cette communauté, s’étend à tout type de viande quand il s’agit des Brahmans, la plus haute caste selon la hiérarchie hindoue. Cependant, Vidhu, étudiant indien dont la famille fait partie des Brahmans, nuance cette règle :

« Si les Brahmans ne respectent pas ces règles, ils sont censés être bannis de leur caste. Mais beaucoup d’entre eux mangent de la viande malgré tout. »

Lui-même n’est pas végétarien par conviction, il ne supporte tout simplement pas le goût de la viande. Toujours selon l’étude des chercheurs Balmurli Natrajan et Suraj Jacob et contrairement à ce qu’on pourrait penser, les Hindous qui composent 80% de la population sont donc majoritairement des consommateurs de viande. Même malgré l’injonction pesant sur la caste la plus privilégiée, seulement un tiers en est végétarienne.

La consommation de bœuf interdite

 

On voit donc à quel point les pratiques quotidiennes diffèrent des règles imposées par la religion et la société. Pour les chercheurs, cette différence s’expliquerait par des pressions culturelles et surtout politiques. Par exemple, en fin d’année 2017, la municipalité de Delhi Sud a proposé d’interdire toute exposition de nourriture non-végétarienne dans la rue. Dirigée par des membres du parti du peuple indien (BJP), le parti au pouvoir nationaliste et hindou, l’objectif était, entre autres, de ne pas heurter la sensibilité des passants végétariens. Ces pressions s’exercent particulièrement pour la consommation de bœuf.

« L’Inde est un pays à majorité hindouiste et la vache est sacrée pour nous, c’est donc normal que la consommation de bœuf soit interdite », estime Naresh, habitant du Penjab, hindou mais consommateur de viande, excepté de boeuf. « Autrement, il est très facile de se procurer de la viande, il y a seulement pour le bœuf que ce n’est pas possible. »

Le BJP dirigé par le premier ministre Narendra Modi met considérablement en avant le régime végétarien. Lors de son déplacement au Mexique en 2016, l’ancien président Enrique Pena Nieto le conduisit personnellement dans un restaurant local mexicain pour un dîner, mexicain certes… et végétarien.

Surtout, le parti au pouvoir défend la protection de la vache : en mai 2017, il a même fait passer une circulaire interdisant la vente de bovins destinés à l’abattoir. La Cour suprême indienne a suspendu la circulaire en juillet de la même année car, selon elle, cette interdiction affectait des secteurs économiques importants.

Mais malgré ça, seuls quelques États comme le Kerala ou le Bengale Ouest n’opposeraient aucune restriction à la vente de cette viande. Même là où la législation permet la vente et possession de viande de boeuf, des violences sont commises contre les personnes qui en font un commerce, comme me le raconte Antonio, chef d’un restaurant à Goa :

« Encore la semaine dernière, un homme transportait du boeuf et ils l’ont tué, c’est terrible. »

Dans leur étude, Balmurli Natrajan et Suraj Jacob expliquent que sous le mandat de Modi, des groupes informels pour la protection des vaches ont tué en toute impunité des personnes qui transportaient du bétail.

Vache se promenant dans les rues de Calangute, Goa, Novembre 2018 © CrossWorlds / Aurélie Loek

Vache se promenant dans les rues de Calangute, Goa, Novembre 2018 © CrossWorlds / Aurélie Loek

 

La vache, symbole de crispations

 

Cette pression à éviter de consommer du bœuf, voire de la viande tout court, pose problème et ranime des tensions entre les communautés, notamment entre les hindous et les musulmans.

Cette règle empêche tout régime alimentaire différent, remettant en question la légitimité et la liberté de se revendiquer d’une autre religion ou culture, que ce soit pour les musulmans, les adivasis, les néo-bouddhistes ou les chrétiens. Elle donne l’impression qu’une religion, l’hindouisme, est plus respectée et donc plus importante qu’une autre. Or pour Himani, c’est très clair :

« Je suis hindou donc je respecte les règles de cette religion et donc, je ne mange pas de bœuf. Mais si quelqu’un d’autre mange du bœuf, je ne serai pas contre. Même si je ne crois pas connaître d’endroit où on puisse en manger à Chandigarh. »

Malgré tout, les connaisseurs et connaisseuses pourront trouver les endroits où apprécier du bœuf. « Officiellement, c’est interdit mais en Inde, il y a les règles et mes règles », plaisante Taranjit, fin connaisseur des cuisines de Delhi. « Les Indien·ne·s trouvent toujours des moyens de contourner ce qu’on leur impose et si tu connais les coins, tu sais où tu peux trouver des endroits où manger du bœuf. » Ainsi, malgré cette interdiction, toujours selon l’enquête publiée dans Economic and Political Weekly, 180 millions de personnes consommeraient de la viande de bœuf en Inde.

Distinction sociale

 

L’interdiction de la viande de bœuf et la mise en avant du végétarisme pose surtout problème pour les populations les plus pauvres. L’Inde est un pays touché par la malnutrition. En 2010, près d’un·e Indien·ne sur trois vivait sous le seuil de pauvreté, rappelle Le Monde. C’est aussi ce qu’Amit Sengupta constatait dans une tribune pour le journal indépendant indien Dailyo, en 2017.

« Une majorité de personnes dans les pays en développement comme en Inde ne peut même pas se permettre d’avoir deux vrais repas, encore moins composés de nourriture nutritive. »

Ainsi, ce journaliste explique que la viande reste un aliment essentiel pour les populations les plus pauvres et notamment les personnes qui exercent un travail difficile et sans qualification. Comme les tireurs de rickshaw, les porteurs de bagages aussi appelés coolies, ont besoin de cette énergie pour faire face à leur charge de travail.

Vache sur les marches d’un ghât, escalier conduisant au bord du Gange. Varanasi, Uttar Pradesh, Novembre 2018 ©CrossWorlds / Aurélie Loek

Vache sur les marches d’un ghât, escalier conduisant au bord du Gange. Varanasi, Uttar Pradesh, novembre 2018 © CrossWorlds / Aurélie Loek


Et les communautés végétariennes sont celles qui ont un revenu plus élevé
, souligne l’étude de Balmurli Natrajan et Suraj Jacob quand les Dalits (ou intouchables) et les populations tribales sont, pour la plupart, des consommatrices de viande. En effet la viande leur est relativement accessible : outre le fait qu’elle soit peu chère, ils sont aussi ceux qui ont la charge de l’élevage puisque cette tâche est considérée comme impure par les castes supérieures.

La viande représente toute la complexité de ce pays bercé par de nombreuses traditions et cultures qui se confrontent sans cesse, qui divisent sa société mais qui en font aussi toute sa richesse. Aujourd’hui, la politique du gouvernement est orientée principalement par des raisons religieuses. Mais cela n’est pas du goût de tout le monde. Comme le résume Shakriya, « c’est à chacun de décider de ce qu’il veut manger, je n’ai rien à dire sur ce que quelqu’un d’autre mange ».

Aurélie Loek, correspondante à Chandigarh

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