L’armée féline du marché chinois de Shantou

Un marché chinois. Des paniers tressés en osier, tâchés par la boue recouvrant le trottoir. Des odeurs de brochettes grillées. Des choux, endives, salades exposés sur une charrette. La lumière des lampadaires urbains qui rougeoie. Des miaulements de chats errants mêlés aux ventes à la criée du marché voisin. Des œufs triés par couleur de coquille, entassés dans de vieux bannetons jaunis par le soleil.

Ces visions pittoresques se retrouvent à chaque croisement de rues de Shantou, où palper le charme d’une ancienne Chine, généralement gommé par la modernité du 21ème siècle, est encore faisable. Ce qui attire l’attention dans ce marché prosaïque, presque beau, ce sont les quelques chats, tenus en laisse, devant les étals.

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Marché de rue de Shantou, octobre 2015 – Crédits photo : CrossWorlds/Alexandra Balaresque

Gardiens de boutiques

Sous les tréteaux qui servent de présentoir à l’épicerie ambulante de quartier, deux petits yeux aux pupilles dilatées suivent avec attention les va-et-vient des passants. L’œil guetteur est à l’affût de la moindre proie. Ce grand prédateur tapi dans l’ombre n’est autre que le chat du vendeur. Lorsqu’il daigne sortir de sa tanière, c’est pour venir se frotter aux jambes des passants, tout en ronronnant. Attaché par une cordelette à l’étal de son maître, près de sa gamelle débordant de croquettes, ce joli félin gris n’est ici, dans ce marché de Shantou, qu’un animal utilitaire. Sa seule valeur : ses qualités de chasseur. Le vendeur se l’est procuré pour tenir éloignés les insectes, rongeurs, et lézards rodant.

Des portraits impériaux aux assiettes

Sous la dynastie de Song (920-1279), le chat était perçu comme le protecteur des moissons, statut qui lui a valu de figurer sur de nombreux portraits impériaux. Mais, contrairement à la culture japonaise dans laquelle le chat est encore perçu comme étant un animal porte bonheur ou plus récemment comme cajoleur, le chat en Chine a perdu de son statut sacré. Regards de travers, coups de pieds au derrière ou passage à la casserole : voilà une vie de chat en Chine. C’est ainsi ce qui arrive chaque année, dans la région autonome du Guangxi, et plus particulièrement dans la ville de Yulin, lors du solstice d’été, les 21 et 22 juin. Une ville entière se réunit pour célébrer un festival au cours duquel déguster de la viande de canidé et de félin tout en mangeant des fruits frais et en buvant de l’alcool fort est une pratique bien ancrée dans les moeurs. Ainsi, exposés et entassés pendant plusieurs jours dans de minuscules cages en fer, les chiens et chats sont abattus sur place, pour être par la suite vendus et dégustés. Les chiffres officiels parlent de 10 000 chiens et de 4 000 chats massacrés en cette période, tandis que d’après les associations locales de défenses des animaux comme DuoDuo Animal Welfare Project (DDAWP), plus de 40 000 chiens et 10 000 chats seraient tués. Nombreux sont les militants de la protection animale qui s’opposent à ces pratiques en affrontant directement les habitants de Yulin, ou virtuellement en partageant le hashtag #StopYulin2015, comptant en 2015 plus de trois millions de publications sur Twitter pour un million sur Instagram.

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Marché de rue Shantou, septembre 2015 – Crédits photo: CrossWorlds/Anaïs Vassallo

À vendre

En tournant au croisement de deux rues du marché, une section « vente d’animaux » apparaît. Chiens, chats, lapins, oiseaux, poules, hamsters… Il y en a pour tout le monde, et pour tous les goûts. Au fond d’un vieux carton déchiré, une portée de petits chatons miaulent bruyamment. Ils sont destinés à être vendus pour devenir à leur tour gardien de boutiques, mais ne seront ni lavés, ni vaccinés, ni un jour proprement identifiés. Et pourtant, ils seront en contact avec les aliments vendus dans ce marché.

Ce morceau de viande sera découpé sous les coups de feuille de boucher au milieu des poulets plumés et vidés à même le trottoir, et des chats tenus en laisse sous le comptoir, tandis que ces coquillages et poissons seront nettoyés sans gants, dans une vieille bassine à l’eau trouble. La sécurité alimentaire reste un défi majeur en Chine, où la première loi en la matière fut promulguée en 1965. Concernant principalement la production alimentaire dans les entreprises d’État, elle n’est pas appliquée dans ce marché populaire de Shantou. Aujourd’hui, malgré les nombreuses lois relatives à l’hygiène alimentaire, cette dernière reste douteuse en Chine, où la vente d’aliments avariés et autres conditions de fabrication non hygiéniques restent au cœur des débats. Les maladies dues à l’alimentation sont un danger majeur pour la santé publique.

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Chatons dans un carton, novembre 2015 – Crédits photo : CrossWorlds/Alexandra Balaresque

En continuant la balade du marché et en se faufilant dans les rues étroites de Shantou, un monde aux antipodes de l’aseptisation et de la pasteurisation se dévoile ainsi sous nos yeux : un marché folklorique, où mouches et pucerons volent autour des étals de viandes et de poissons, tandis que la restauratrice du boui-boui d’à côté prépare ses soupes sans se méfier du rat se promenant paisiblement sur son toit en tôle… Un chat ne doit pas rôder très loin.

Anaïs Vassallo 

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