L’armée rouge des danseuses chinoises

Presque tous les soirs, un coin calme de la ville de Shantou s’anime. Une « piste de danse de rue » s’improvise, empiétant sur la  « zénitude » à la chinoise du quartier. Le spectacle quotidien va commencer. 

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Chinoises dansant le Guangchangwu. Crédits photo : Flickr/CC/Keith Roper

La lumière du soir transperce difficilement le feuillage touffu des arbres, gardiens de l’humidité étouffante. L’averse est finie, n’empêchant pas la température d’avoisiner les 28 degrés en cette fin de journée. La saison des pluies est presque terminée, et les beaux jours reviennent. Les rues reprennent vie, les parcs se remplissent, et avec eux le calme si apprécié redevient maître de l’atmosphère.

Un jardin chinois et son calme apparent

Au Zhongshan parc, l’un des plus grands de la ville de Shantou, la végétation luxuriante et la tranquillité omniprésente – poussant presque chaque promeneur à une méditation silencieuse – parviennent presque à faire oublier son emplacement, au cœur de cette ville de plus de 5 millions d’habitants. C’est comme si les brouhahas incessants des moteurs, les odeurs de kérosène ou les cris des vendeurs du marché ambulant – aux étales remplis d’ananas mûrs – n’existaient plus. Prennent alors le dessus le chant des criquets mêlé à celui des nombreux oiseaux colorés du parc, tandis que discrètement les humains tentent de trouver leur place dans ce parc où la nature semble maître.

Un groupe d’hommes sexagénaires, débardeurs blancs noués au dessus de l’estomac et téléphones portables accrochés à la ceinture, disputent une partie de cartes, tandis que plus loin, deux personnes improvisent une partie de badminton sans filet. Sous un arbre, une femme âgée gazouille une chanson traditionnelle chinoise, dans un micro grésillant, tandis qu’un autre homme s’attèle lui à sa gymnastique de santé, le Tai chi, dans la plus grande des sérénités.

Rien ne semblerait pouvoir briser la quiétude qui domine cette chaude soirée ; et pourtant, au milieu du parc se prépare l’activité artistique quotidienne qui vient bousculer cette « zénitude ». La place centrale va bientôt être occupée par une petite horde de Chinoises, toutes âgées de plus de cinquante ans, qui la transformeront en «piste de danse de rue ».

Âgées de 50 ans, elles dansent pour la Chine

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Femmes dansant le Guangchangwu. Credits photo : Flickr/CC/Rebeca Lucía Galindo

Le vieux poste radio, posé sur un banc, se met en marche. La musique commence. C’est une chanson bien connue de tous les Chinois dont les paroles glorifiant l’ère communiste passée, nous font remonter le temps. En lignes, les danseuses se mettent alors à bouger en rythme, les bras en l’air, avec une coordination remarquable. La chorégraphie, répétée scrupuleusement des dizaines de fois, est connue de toutes, au mouvement près ; c’est avec le sourire que les danseuses la reproduisent.

Elles dansent le Guangchangwu.

Pratiquée, d’après la chaîne de télévision nationale CCTV, par plus de 100 millions de personnes en Chine, la danse de place ou Guangchangwu, est une danse très populaire en République Populaire de Chine. Se déroulant sur les places, dans les parcs, ou encore sur les parvis des résidences, cet art de rue a pris possession des espace publics si bien que tôt le matin ou en fin d’après-midi, de nombreux groupes de danseuses se réunissent pour le pratiquer. C’est une routine presque quotidienne.

Sous Mao, la primauté du corps social

9676816183_8776d61f37_oUne armée de danseuses. Crédits: Flickr/CC/Phil Wang

Ancrée dans la culture chinoise depuis plusieurs centaines d’années, c’est à partir de la Révolution Culturelle Chinoise et du Grand Bond en Avant, durant la deuxième partie du 20ème siècle, que petit à petit, la pratique du Guangchangwu s’est progressivement répandue.

Sous le règne communiste de Mao Ze Dong, l’individu s’efface, et laisse place à la primauté du groupe, par la force. L’utilisation commune des espaces publics, pour les activités du cercle privé comme le dîner, devient la règle. Les danses populaires sont alors remodelées par le Parti Communiste Chinois et servent ainsi d’outil de propagande. Les femmes dansent sur des morceaux aux paroles hautement politiques, glorifiant l’idéologie du Parti. Séquelles d’une période communiste toujours bien présente, ces « chansons rouges » sont encore utilisées aujourd’hui par ces danseuses ayant généralement vécu sous l’aire maoïste.

Un esprit sain dans un corps sain

S’agitant sur le tempo de la musique, les danseuses sont positionnées en lignes. A en croire l’aisance avec laquelle elles exécutent la chorégraphie, les danseuses formant la première ligne sont les plus aguerries : elles guident le groupe. Pour une cotisation d’un peu moins de 30 yuans par an, cet exercice physique permet aux femmes chinoises de se dépenser, mais également de conserver une sorte de sociabilité, alors que l’âge de la retraite avoisine souvent la cinquantaine. Une activité quotidienne aux points positifs nombreux à en croire les danseuses.

Le bruit du passé

Et pourtant, le Guangchangwu a vivement été critiqué en Chine ces dernières années. Nombreux sont ainsi les riverains des parcs ou places publiques transformés en piste de danse, qui ne voient en le Guangchangwu qu’une pollution sonore et défendent leur droit au « calme et à la tranquillité ». Le volume de la musique dérange, pouvant dans certains cas être très haut lorsque le groupe de danse est composé de plusieurs dizaines de danseuses.

Malgré cela, en 2016, ces dancefloors improvisés sont surtout le reflet d’une société chinoise qui tente tant bien que mal d’échapper au monstre de l’urbanisation. La pratique du Guangchangwu est ainsi le miroir des tensions opposant la manière dont la ville moderne chinoise du 21ème siècle est conçue et désirée et la réalité des choses, la ville chinoise remodelée et occupée par le commun des mortels.

Anaïs Vassallo.

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