Le destin brisé de la monumentale gare d’Auckland

Des rails, 10 pays, 10 regardsDécouvrez l’article de notre binôme de correspondants en Nouvelle-Zélande.
Le hall de la gare, en direction des quais. On distingue ici la symétrique quasi-totale du bâtiment, du sol au plafond. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

Le hall de la gare, en direction des quais. On distingue ici la symétrique quasi-totale du bâtiment, du sol au plafond. © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

Narender habite la chambre 18B. Arrivé d’Inde en janvier dernier, il s’y est installé il y a quatre mois. « Des parents se plaignent, leurs enfants ne peuvent pas prendre de douche pendant la journée, il n’y a pas assez d’eau chaude », raconte-t-il. Mais, avec le sourire et encore un écouteur dans les oreilles, le jeune homme précise : « C’est très bien ici, le loyer n’est pas cher car c’est un vieux bâtiment. » Depuis le banc où nous sommes assis, nous distinguons quatre horloges et autant d’horaires à dormir debout : 1h54, 10h05, 5h28, 2h41.

Une bâtisse imposante

Sur la façade monumentale, l’inscription « Railway Station » s’impose. Située à quelques encablures des grattes-ciel, l’ancienne gare d’Auckland détonne. Rouge de brique, énigmatique et symétrique, le bâtiment de 1930 s’est transformé il y a vingt ans en une résidence étudiante, avant d’être réinvesti en appartements privés à bas coûts. Les trains ne s’y arrêtent plus, seul résonne dans le quartier le crissement strident des roues dans le virage qui contourne l’ancien terminus.

La façade de la gare, vue du parc attenant. À droite, un sans-abris est allongé dans un duvet. « Je les aide, affirme Sau, tu ne vois plus de bouteille d’alcool ici. » © CrossWorlds / Ulysse Bellier

La façade de la gare, vue du parc attenant. À droite, un sans-abris est allongé dans un duvet. « Je les aide, affirme Sau, tu ne vois plus de bouteille d’alcool ici. » © CrossWorlds / Ulysse Bellier

 

Sean Millar, passionné de rails depuis ses trois ans et auteur de Auckland’s Britomart Transport Centre : a brief history and pictorial tour (2015), se souvient de la gare avant sa transformation en appartements, du quai numéro 1, là où il louait des coussins car « les sièges n’était vraiment pas confortables » dans le « Limited », l’un des deux trains de nuit pour Wellington, la capitale, 600 km au sud. Au fil du temps, ces 14h de trajet n’ont pas résisté à l’avion, et surtout à la voiture, reine en Nouvelle-Zélande. « Alors la gare a été fermée. Mais en réalité, elle n’a jamais été utilisée à fond, car elle était trop grande », à l’image de ses toilettes :

«Les toilettes hommes étaient au sous-sol. Ce sont les plus grands que j’ai jamais vus dans le pays, une armée pouvait uriner en même temps.»

Un témoignage de la mutation de la ville

Aujourd’hui, un épais tapis de poussière recouvre le sol en mosaïque de ces toilettes hors d’âge et d’usage. « La prochaine étape, rêve George Song, le gestionnaire des appartements actuels, c’est la transformation en un vrai hôtel, avec bar, sauna, spa… Et on pense à un restaurant avec un petit train qui amènerait les plats aux clients. »

Pour l’instant, ces appartements à bas prix sont parmi les moins chers de la ville et accueillent nombre de travailleurs immigrés. « Il y a très peu de Kiwis [surnom des Néo-zélandais] ici mais des gens du Sri Lanka, d’Inde, du Népal… et des étudiants, qui vivent parfois à 5 ou 6 par chambre » précise Narender, cuisinier au grand Pullman Hôtel du centre-ville.

La laverie. Il faut payer en pièce 3 dollars (2 euros) pour la machine, la même chose pour le sèche-linge. « Mais ils vont bientôt installer un système pour payer avec une carte » se félicite Narender (ce n’est pas lui sur la photo). © CrossWorlds / Ulysse Bellier.

La laverie. Il faut payer en pièce 3 dollars (2 euros) pour la machine, la même chose pour le sèche-linge. « Mais ils vont bientôt installer un système pour payer avec une carte » se félicite Narender (ce n’est pas lui sur la photo). © CrossWorlds / Ulysse Bellier.

 

Auckland, ville cosmopolite — plus du tiers des habitants sont nés à l’étranger, un quart sont asiatiques — subit une tension immobilière massive. Nombre de travailleurs sont contraints de s’entasser dans ce type d’appartements, à accepter « leurs fuites d’eau »  et « les vols »  comme Narender les évoque.

Morceau d’Histoire pour jeune pays

Alors que l’on finit de discuter, un homme aux dents très abîmées et à la veste de sport usée s’approche et, le regard circonspect, nous demande ce que l’on fait là. Il dit être venu il y a dix ans pour « nettoyer, c’était le foutoir, les gens buvaient devant l’entrée ». Employé par le gestionnaire pour assurer la sécurité du bâtiment, l’homme veut nous transmettre une meilleure image du lieu, « parce que c’est la vérité ». Sau se dit fier de travailler ici.  Il nous invite à monter dans les étages et nous montre une photo du quartier de la gare à la fin du XIXe siècle : « La Nouvelle-Zélande est un jeune pays qui n’a pas d’histoire, comme vous, en Europe, avez un passé ». Alors pour lui, cette gare transformée en appartements que tous souhaitent quitter, « c’est l’Histoire », répète-t-il à plusieurs reprises.

Dans la salle des pas-perdus où ces quatre horloges se sont arrêtées, Sau nous salue et s’en va. La rumeur de la gare d’antan, des couples qui se séparent et des soldats qui s’égarent s’est tue.

Un train de banlieue roule en direction de Britomart, la gare du centre-ville, près des anciens quais de 1930. Au fond, la tour Skycity, symbole architecturale d’Auckland. © CrossWorlds / Ulysse Bellier.

Un train de banlieue roule en direction de Britomart, la gare du centre-ville, près des anciens quais de 1930. Au fond, la tour Skycity, symbole architecturale d’Auckland. © CrossWorlds / Ulysse Bellier.

 

Ulysse Bellier et Gabrielle Hoarau

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