Le monde comme un dancefloor !

DancefloorCW

Crédits dessin : CrossWorlds/ Marguerite Boutrolle

 

L’enquête commence par une froide soirée d’avril à New York. Dans le noir d’Union Square, en plein cœur de Manhattan, on aperçoit une masse étrange de silhouettes qui gigotent, lèvent les bras au ciel, secouent leurs têtes et lancent de temps à autre des « Wouhou ! ». La nouvelle trouvaille du monde de la nuit : la boite « outdoor ». Armés de simples casques fluo débitant en simultanée le son du DJ, les noctambules dansent, en extérieur, au rythme du même morceau, sans risque d’être arrêtés pour tapage nocturne.

Le système est ingénieux mais la gêne prédomine. Un premier constat implacable s’abat dans le vent glacial d’Union Square : un dancefloor sans musique, ça touche au ridicule.

Un dancefloor sans musique

Forts de cette certitude, on embarque pour Shantou, en Chine. Depuis des années, chaque week-end, des femmes se réunissent pour réaliser leur choré. C’est une question de répétition et de synchronisation, dans une société où le groupe a longtemps primé sur l’individu, où la personnalité s’efface dans la force en mouvement du collectif.

En Australie, une troupe de danseurs excelle dans cette harmonie de groupe. Chacun de leur pas est une négociation de l’espace avec le corps de l’autre, car celui-ci est leur premier repère. Sourds-muets, ils ne sont pas guidés par le son. Ils ressentent les vibrations. Observent leurs partenaires. Leur talent fait du bruit dans les médias.

C’est bien l’essence de l’art qui se lit dans leurs mouvements si précis et subtils, dessinés dans le silence de leur intimité. Et notre observation d’Union Square qui s’effondre sous leurs pas, pleins de grâce…

Matinal

Finalement, ces corps en mouvement, tous ensembles, sur la place d’Union Square, ont quelque chose d’harmonieux. On s’avance vers leur « piste de danse » mais on n’y entre pas encore. Il reste suspect, ce dancefloor en plein air. C’est presque aussi bizarre que ces « morning raves » anglaises dont nous parle notre correspondante à Londres, où des fêtards fatigués par les folles virées nocturnes de la City ont décidé de créer des soirées… le matin.

Novateur

L’influence doit venir de la Hipster des Hipsters : Berlin. Quitte à se jeter à l’eau, pourquoi ne pas partir quelques jours dans la capitale allemande ? Mais notre correspondant
sur place riposte. Il a mené l’enquête : les Berlinois en ont assez de voir leur scène électro traînée dans la boue par les agences de voyage et le nouvel ordre installé par les compagnies low-cost. Les jeunes venus de toute l’Europe ne cherchent plus que le même type de soirée, dans les mêmes boites avec le même type de compagnons de ribote.

A Kyoto, grande ville japonaise, les boites de nuit sont aussi devenues commerciales, à la longue… Mais un certain nombre d’entre elles innovent et promeuvent de jeunes DJ pour attirer un autre public. Notre correspondante les a rencontrés.

Une uniformisation des genres et des goûts qui agace aussi nos amis colombiens de Cali. La ville revendique depuis toujours son indépendance artistique et culturelle concernant son dancefloor. Que ce soit le merengue, la bachata, la cumbia, le reggaeton ou la fameuse salsa colombienne, ces genres ont été teintés par l’identité de la ville et sentent donc bon le terroir caleño.

Fort bien, le dancefloor peut donc surgir sans musique, il peut même exister pendant la journée, il est à la fois universel et épicé de saveurs locales. Mais malgré tout, on ne peut nier que la grand-mère de Shantou, le clubber de Kyoto et le latin-lover de Cali ont en commun la danse. Certes, les pas exécutés diffèrent mais qu’importe pourvu que l’on ait l’ivresse du plaisir de se trémousser.

Choyé par ses rois

A Córdoba, les dancefloor de cuartetos font l’objet de tout un tas de rumeurs sordides : entre couteaux dissimulés dans les buissons et jalousies entre gangs de quartiers rivaux. Nos correspondantes sont allées vérifier. On y trouve finalement un dancefloor bon enfant avec pour figure de proue le légendaire « La Mona », ses cheveux bouclés, son pas de danse fétiche et son incroyable costume trois pièces pattes d’éléphant aux motifs Arlequin.

Il existe des rois du dancefloor. De ces personnalités qui permettent à la foule de s’épanouir, de se dépasser. Notre correspondant en Ouganda nous raconte le quartier de Kabalagala où résonne encore les notes du regretté Papa Wemba, prince de la nuit, roi de la sape congolaise.

Parfois en larmes, parfois en armes

A Kabalagala, on danse pour le fun oui, mais aussi pour expier les démons. Ceux du passé que l’on a cherché à fuir pour se protéger. Des associations se servent de la danse comme vecteur d’intégration pour ces réfugiés entre deux terres. Danser pour exister.

Beaucoup plus grave qu’on ne pouvait l’imaginer, ce dancefloor. De retour de notre enquête internationale, on reste là, immobile, l’air un peu bête, la fine pluie de Manhattan s’abat sur nos têtes refroidies. On hésite, fait un pas en arrière. Nos pensées sont brouillées par le bruit assourdissant des fanfares. Sur la frontière indo-pakistanaise, la battle fait rage. Face à face, les armées font dans la surenchère. Toujours plus complexes, toujours plus bruyantes, les parades militaires indienne et pakistanaise mènent leur guerre psychologique. Danser pour s’intimider.

Etincelle

Comme l’art de rue qui devient si à la mode de nos jours, la danse bénéficie d’un caractère véritablement éphémère, elle est dans l’ici et le maintenant. Vous l’avez vue ou pas mais elle ne laissera aucune trace. Seuls les lieux où elle passe peuvent être témoins de ce mouvement furtif. Ces dancefloors qui ont vu l’étincelle irrépressible s’emparer des cœurs et des corps de quidams. Elle monte également en nous. Et sur le granit humidifié par le crachin de la place d’Union Square, on esquisse un premier pas, puis deux…

En piste ?

Paul Divet

 

SOMMAIRE

Jeudi 5 mai 2016
Edito de Paul Divet, illustré en dessin par Marguerite Boutrolle
et en vidéo par Marianne Getti

En Argentine, à Córdoba,
Les démons de minuit de Córdoba
Marine Segura et Alicia Arsac

Vendredi 6 mai 2016
En Allemagne, à Berlin
La « easy-jet » des dancefloors berlinois
Etienne Behar

Dimanche 15 mai 2016
En Australie, à Melbourne
Bush doofs australiens : où l’on « rave » d’un autre monde
Elise Levy

Jeudi 19 mai 2016
En Colombie, à Cali
Ville dansante, ville bruyante : Que vive Cali Pachanguera !
Marie Thorn

Dimanche 22 mai 2016
En Angleterre, à Londres
Morning Gloryville ou la fête « healthy » de Londres
Clara Hernanz

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