Le téléphone arabe : d’où viennent les murmures du Moyen-Orient ?

Vous rappelez-vous avoir déjà joué au téléphone arabe ? Ce jeu où l’ensemble des participants s’assoient en cercle, et se répètent, en se murmurant à l’oreille, un message initial progressivement transformé. Le message répété à voix haute à la fin du jeu ne ressemble alors plus que de loin à ce qu’il était au début. Mais connaissez-vous l’origine véritable de son appellation, « téléphone arabe » ? Je suis allée demander aux principaux intéressés ce qu’ils en pensaient.

Fadi* est un jordanien francophone, qui organise des visites touristiques dans la capitale du Royaume Hachémite. Entre deux explications sur les colonnes corinthiennes qui dominent la colline de la Citadelle, il m’explique avec fierté que la langue française, y compris certaines de ses expressions, dérive de l’arabe.

« Le téléphone arabe, tu connais ? »

Nous pensons qu’ « élixir » vient du latin « elixir », mais le latin lui-même tire son origine de l’arabe « al-iksyr » que nous pouvons traduire par « pierre philosophale ». De même le « café » vient de l’arabe « qahwa », le « sirop » de « sarab », le « sucre » de « sukkar », et ainsi de suite. Puis au détour d’une longue suite de mots que Fadi me liste entre les biographies des coempereurs Marc Aurèle et Lucius Verus, il me lance « le téléphone arabe, tu connais ? ».

Il me semblait savoir que l’expression remontait au XXème siècle lors de la période coloniale, alors que les français s’étonnaient de la vitesse de circulation des informations par bouche-à-oreille dans les pays nord-africains colonisés, sans outil de communication élaboré. Mais Fadi a une autre explication. Selon lui l’expression viendrait du fait qu’avant l’arrivée des technologies modernes, notamment concernant le système d’acoustique, les croyants ne pouvaient pas tous entendre le prêche de l’imam à la mosquée. Certains d’entre eux étaient donc chargés de répéter les paroles du chef religieux à la communauté des croyants rassemblés dans la mosquée par bouche-à-oreille, au fur-et-à mesure de la prière.

Le récit de Fadi m’intrigue, je n’en avais jamais entendu parler auparavant. Je commence alors à en parler autour de moi pour tenter de clarifier l’origine de cette expression. Mais mes recherches s’annoncent ardues alors qu’une grande partie de mes interlocuteurs n’en ont jamais entendue parler. La provenance de cette expression, qui désigne un phénomène de rumeur, ne serait-elle pas victime elle-même… de fausses rumeurs ?

 

Deux femmes dans un parc à Amman. Crédits photo : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel.

Deux femmes dans un parc à Amman. Crédits photos : CrossWorlds/Maÿlis de Bantel.

 

« Je n’ai rien compris. Tu veux que je te dise ce qu’on utilise comme mots en arabe au téléphone ici ? »

Omar travaille dans une organisation humanitaire à Amman. Jordanien, il n’a jamais entendu parler de cette expression, ni de sa traduction « Chinese whispers ». Car oui, pour les Anglais les murmures sont chinois. Et l’expression ne fait cette fois pas référence à un mode de communication, mais à un état de confusion général qui a emprunté son nom à l’Empire du Milieu, la langue chinoise leur apparaissant comme la moins compréhensible existant.

Je tente tout de même d’expliquer à Omar le sens de l’expression française « téléphone arabe », devenue aujourd’hui un jeu de société : « c’est un mode de communication particulier, le phénomène du bouche-à-oreille, soit la transmission d’une information de personne à personne par la voie orale  », d’après le dictionnaire le Larousse. « Je n’ai rien compris. Tu veux que je te dise ce qu’on utilise comme mots en arabe au téléphone ici ? » Raté. Au-delà de la déception, je dois faire face à une cruelle remise en question de mon niveau d’anglais. Mais passons. Cela en intéressera peut-être quand même certains de savoir qu’en Jordanie, les mots les plus utilisés au téléphone sont : « Alo », « Keefak », et « Mashee », soit respectivement « allo », « comment ça va » et « okay ».

« Tu ne peux rien cacher à personne, les gens parlent beaucoup ici ! »

Je reprends ma petite enquête après un détour par le traducteur en ligne Reverso, sûre cette fois de mon explication, et de sa traduction. Et ça marche… ou presque. Tareq, Jordanien d’origine palestinienne qui a passé toute son enfance et son adolescence au Danemark, s’exclame très vite : « Oui, je connais ! ». Mais très vite je dois me résigner, je n’en apprendrai pas plus aujourd’hui. « C’est un jeu où des gens se répètent à l’oreille un message je crois, on y joue au Danemark », m’explique Tareq. Mais il ne savait pas que ça désignait également une expression. Toutefois, après s’être informé sur son sens, il devine vite ce qui pourrait en être l’explication.  « Bon, prenons ‘téléphone’ déjà. C’est assez simple à comprendre, le principe c’est que l’information circule très vite entre les gens, comme s’ils étaient au téléphone. » Pour ce qui est du qualificatif « arabe », Tareq a deux explications. Tout d’abord, il m’explique que le « bouche-à-oreille » est un phénomène très courant dans la région. « Tu ne peux rien cacher à personne, les gens parlent beaucoup ici ! ». Et très vite il ajoute en riant : « Pourquoi la rumeur est-elle arabe ? C’est simple, les gens adorent pimenter leurs journées en dramatisant leurs histoires et en colportant des ragots ! ».

« La région est connue pour sa tradition orale»

Sadallah, lui, connaît déjà l’expression. Certainement parce qu’il a vécu plusieurs années en France. Et s’il m’avoue ne pas en connaître l’origine, il trouve une certaine logique au fait de qualifier d’ « arabe » un mode de communication orale. « La région est connue pour sa tradition orale, elle a joué un rôle primordiale dans la transmission de la religion musulmane et elle est toujours importante aujourd’hui. » Mais contrairement au jeu, qui suggère la déformation du message transmis, la parole transmise n’est pas toujours une rumeur. « La parole qu’on nous transmet a du sens, on doit savoir écouter ce que les autres nous racontent ».

Et aujourd’hui ?

Pour Omar, la rumeur est un phénomène social qui perdure dans la région. La circulation de l’information entre les habitants peut encore étonner par sa rapidité, seulement elle ne se fait plus par voie orale mais bien par téléphone. Car aujourd’hui le téléphone arabe a la même tête que celui qui nous sert de prothèse en Europe.  « Ici en Jordanie, les rumeurs se diffusent rapidement sur les réseaux sociaux, comme sur Facebook où les gens aiment bien partager tout et n’importe quoi sans savoir si c’est vrai ou pas ».

 

Un bédouin pianotant sur son téléphone portable au milieu du désert du Wadi Rum. Crédits photos : Crossworlds/Maÿlis de Bantel

Un bédouin pianotant sur son téléphone portable au milieu du désert du Wadi Rum. Crédits photos : Crossworlds/Maÿlis de Bantel

 

Le téléphone arabe en 2016 c’est donc un iPhone, un Samsung ou un Blackberry. D’ailleurs, selon un sondage sur les attitudes mondiales du Pew Resaearch Center, 9 personnes sur 10 possèdent un téléphone en Jordanie, et pour plus de 40 % de ces usagers, il s’agit d’un smartphone. Ce phénomène ne se limite pas à la capitale puisque le réseau téléphonique s’étend désormais jusque dans le désert du Wadi Rum. Et la 4G ne sert pas seulement aux touristes. Souvent vêtus d’une longue tunique traditionnelle appelée dishdasha, et coiffés d’un keffieh rouge et blanc, les Bédouins ne se séparent pas de leur petit écran. Toute la journée leurs doigts pianotent sur leur portable, animant leur compte Facebook, ou discutant avec des amis et de la famille sur Whatsapp. Du haut d’une de ces magnifiques montagnes de grès, au cœur d’un paysage désertique, un jeune me fait remarquer tout sourire : « Life is cool without highschool ». J’aurais tendance à compléter : « Life is cool without highschool… and a smartphone to tell about it » ?

Maÿlis de Bantel.

 

*Le prénom a été modifié.

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