Le train en Autriche : trait d’union entre « Mélange » et « Schnapps »

Des rails, 10 pays, 10 regards. Découvrez l’article de notre correspondante en Autriche et montez à bord d’un train local, véritable trait d’union entre le monde urbain et le monde rural, le temps d’une mélodie du bonheur.

L’Autriche d’aujourd’hui, nostalgique de son passé impérial, se cherche une nouvelle identité. En politique, Sébastian Kurz, 31 ans, devient le plus jeune chancelier de l’histoire d’Autriche après sa victoire aux législatives le mois dernier. Culturellement, Vienne réinvente sa vie nocturne et cherche à concurrencer sa sœur hongroise, Budapest.

Mais socialement parlant, le clivage villes-montagnes persiste et structure l’imaginaire collectif. Alors qu’à l’échelle globale, la population rurale a baissé de 20 points depuis les années soixante selon la Banque mondiale, elle a baissé d’un point seulement en Autriche. Ce taux si stable traduit l’attachement des Autrichiens à leurs régions, parfaitement reliées entre elles grâce à la densité et la qualité des connexions ferroviaires.

Les trains créent un trait d’union entre le monde urbain et le monde rural, deux univers parallèles qui conservent jalousement leurs particularités.

A bord, on observe les changements de décor et de costumes des acteurs, citadins ou montagnards, qui jouent ici leurs propres rôles.

© CrossWorlds / Lorraine Vaney

Panorama valloné au sommet du Minrnock, Autriche. © CrossWorlds / Lorraine Vaney

Rien ne sert de courir

La compagnie nationale ferroviaire d’Autriche s’appelle la Österreichische Bundesbahnen – utile pour les parties de scrabble, mais difficile à prononcer. On préférera donc sa version courte, soit ÖBB. Selon leur site officiel, cette compagnie serait l’une des plus ponctuelles d’Europe, avec 96% de trains à l’heure.

Mais leur ponctualité ne rattrape pas leur lenteur : à titre d’exemple, le train le plus rapide d’Autriche, qui relie Vienne à Salzburg, n’atteint que 144km/h. En comparaison, dans un voyage en TGV entre Paris et Strasbourg, la ligne plus rapide de France, les 490km sont avalés en 1h46, avec une pointe à 320 km/h. Entre Vienne et Graz, la vitesse de croisière ne dépasse pas les 90 km/h.

Pourquoi cette lenteur ? Premièrement, parce que la hauteur du paysage empêche les trains de filer. Les Alpes couvrent en effet plus des deux tiers du pays et forcent les rails à slalomer entre les monts et les vallées.

Les citadins ne se lassent pas de profiter de ce spectacle bucolique en buvant un Mélange, spécialité de café viennois servis dans le train au même prix qu’en ville. Deuxièmement, le train ne semble n’ignorer aucune gare : il s’arrête très régulièrement pour laisser monter quelques passagers ; aucun ne porte de grosses valises car pour ces habitués du train, le séjour hors de leur ville, leur Heimat (mot allemand désignant avec affection la terre natale), sera court.

Grimpeurs en sueur

Plus le train s’aventure vers les montagnes, plus les viennois et leurs Mélanges perdent du terrain au profit des grimpeurs et de leurs gourdes. Car le sport outdoor, c’est la spécialité nationale. Alors de 7 à 77 ans, on se barde de matériels de pointe et on rejoint les montagnes en trains pour s’évader un weekend. Les wagons sont envahis par des cordes, des bâtons de marches, des tentes, des imperméables de toutes les couleurs et des sacs de marques allemandes.

Randonneurs autrichiens . © CrossWorlds / Lorraine Vaney

Randonneurs à l’assaut du Mirnrock, Autriche . © CrossWorlds / Lorraine Vaney

 

Ces passagers sportifs et encombrants agacent les passagers déjà assis. Pour éviter d’être dérangés, certains s’installent sur deux sièges, voire quatre, et jettent des regards noirs aux randonneurs. « Non, cette place n’est pas libre, j’en ai besoin pour mes affaires » (en l’occurrence, un sac à main de marque), lance une dame d’âge moyen à une randonneuse. Plus loin, un homme âgé a accroché sa veste sur les portants ; elle pend, inerte certes, mais garde cette place convoitée. Dépités, des groupes entiers se retrouvent assis par terre entre deux wagons.

Car grâce, ou à cause, du Sommerticket ou Pass Eté, tous les trains sont surbookés. Avec ce pass 3 mois, qui coûte l’équivalent d’un trajet de 2h, chaque détenteur peut embarquer dans tous les trains du réseau sans réservation. L’aubaine fait le désespoir, exagéré, des habitués de ces lignes, qui ont quitté la ville pour rendre visite à leur famille pour quelques jours.

La tension croît entre ces deux Autriches ; d’une part les randonneurs en groupe, qui fleurent bon la sueur et l’adrénaline, prêts à tester leur force et leur endurance, et de l’autre, les citadins solitaires, un peu timides, un peu rigides, un peu trop sophistiqués. Ceux-là finissent par descendre avant le terminus, point de départ des randonnées.

Le cortège déraille

Les sièges laissés par les citadins sont vite remplacés par d’autres passagers, bien plus exubérants. Ils portent avec fierté l’habit traditionnel : Dirndl pour les filles, Lederhosen pour les garçons. Les poitrines des femmes débordent des corsets blancs, et les fesses des hommes se dessinent dans leurs pantalons de cuir, jamais lavés comme le veut la coutume. On se croirait dans une partie fine champêtre.

On se prépare pour les fêtes de villages en descendant goulument des packs de bières et du vin blanc sec. Ça sent la charcuterie, l’orge et les parfums poudrés. Tous les sens sont assaillis par cette culture traditionnelle colorée. L’air frais et la perspective d’un séjour loin de l’ennui du quotidien stimule les plaisirs éthyliques et charnels.

Des habitants de ... en habits traditionnels. © CrossWorlds / Lorraine Vaney

Des habitants de Kitzbühel en habits traditionnels. © CrossWorlds / Lorraine Vaney

 

Comme le paysage de l’autre côté des vitres, le volume sonore aussi prend de la hauteur ! Les Autrichiens chantent, ou plutôt hurlent, des chansons paillardes, ou Schlagermusik. Le wagon devient le théâtre de rituels inchangés par la fin de l’Empire, la Guerre Froide ou la globalisation.

L’une de ces coutumes consiste notamment à faire tenir entre ses seins une bouteille de Jägermeister et de se pencher pour en faire boire les hommes ; une autre est de se taper les cuisses et les talons avec force pour créer du rythme et combler le silence de ceux que la bière a épuisé. L’ultime pirouette enfin, consiste à faire tenir sur son nez un bouchon de flasque de Schnapps tout en buvant l’intégralité de son contenu. Il est temps que le train finisse sa course car en termes de degrés d’alcool, on a atteint la limite.

A l’extérieur, les montagnes s’enchaînent. On voit les sommets défiler, les lacs s’étaler et les vaches brouter.

La mélodie du bonheur n’est pas qu’un meme sur les internets, c’est une réalité ; une joie simple dans une nature généreuse.

Embarquer dans un train autrichien, c’est donc assister à la mise en scène de l’Autriche, de ses mœurs, ses goûts et ses différences. C’est aussi prendre part à une reconstitution historique bruyante, alcoolisée et fardée. On y observe à la dérobée ces passagers en transit vers le monde d’hier où le temps a ralenti, et fait demi-tour.

Lorraine Vaney 

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