Les démons de minuit de Córdoba

Reggaeton, rock, cumbia… En Argentine, on se déhanche sur ces rythmes endiablés dans tous les boliche (boites de nuit) du pays. Mais à Cordoba, le « cuarteto » fait, plus que les autres, la fierté des habitants.

Le cuarteto, un dancefloor populaire

Pas facile d’avoir des informations cohérentes sur le cuarteto. Spécialité et exclusivité cordobes, ce genre musical est né dans les années 1940 mais s’est réellement popularisé dans les années 1990. Héritage d’une fusion entre la musique des immigrants italiens et espagnols comme le pasodoble ou la tarantela, le Cuarteto est majoritairement écouté dans les quartiers les plus défavorisés de Cordoba, les villas.

Les premiers à nous avoir conseillé de nous rendre à un baile, lieu où se danse donc le cuarteto, sont des élèves de la Universidad Catolica, donc payant une université privée et d’extraction plutôt aisée :

« Vous devriez y aller, c’est super. A la Sala del Rey, il y a La Mona qui joue. Moi, je n’y suis jamais allé mais il faut que vous connaissiez avant de rentrer en France ! Par contre, n’y allez pas seules, deux filles là-bas, étrangères, c’est pas une bonne idée. »

La Mona ? Il est l’artiste de cuarteto le plus connu de Cordoba, et donc, du monde. C’est un chanteur, dont le pseudonyme complet est « la Mona Jimenez », surnom qu’il doit à son mono-sourcil.  Il joue dans différentes salles de la ville, plusieurs fois par semaine, et notamment à la Sargento Cabral.

Le pas de danse fétiche de la Mona et son costume - Crédits photo : Flickr/Damian Zanini

Le pas de danse fétiche de la Mona et son costume – Crédits photo : Flickr/Damian Zanini

 

Sur le chemin du baile…

La suite de l’enquête est une série de déprogrammations qui manque de nous décourager. Entre les menaces de vols « n’emmenez surtout pas de téléphone, d’argent, de bijoux », les restrictions stylistiques « pas de maquillage, pas de robes, pas de jupes, pas de crop top », les couvre-feux « sortez avant 4h parce qu’à partir de 4h30, il y en a qui attendent à l’extérieur où ils récupèrent des couteaux cachés dans les arbres pour attaquer les ‘barrios’ [ndlr : quartiers] adverses » ; entre les craintifs « j’y ai jamais été, je suis trop blanc, je me ferais tuer », les avertissements carrément inquiétants « les filles, si elles sont jalouses, elles vous lacèrent le visage » et les rebelles « Mais c’est trop bien ! Arrêtez de leur dire que c’est dangereux. C’est pas des sauvages ! », le lieu intrigue autant qu’il inquiète. 

A Emi, un ami argentin, d’ajouter sa voix à la chorale des rumeurs sur le baile : “La Mona est complètement accro à la cocaïne. Il joue tous les week-ends. Personne ne fait ce qu’il fait, il est unique. Le jour où il meurt, Cordoba va prendre feu, les gens vont casser des voitures”, rit-il. 

« Les filles sont complètement folles ! »

Dès l’arrivée au “Monumental Sargento Cabral”, cathédrale du cuarteto, rachetée par La Mona qui y joue tous les week-ends de 1h à 5h, une fouille au corps poussée nous déconcerte. La policière nous a donc brusquement soulevé l’armature du soutien-gorge et littéralement agrippé les fesses. Les garçons, eux, sont fouillés de manière superficielle et vident simplement leurs poches. Et Emi, notre ami argentin, de l’expliquer en nous déclarant : « C’est parce que les filles, c’est les pires, elles sont complètement folles ! ».

De l’exagération des rumeurs à la réalité

Et puis une fois dans la salle, déception : pas de couteaux en vue, pas de sauvages se bagarrant, et pas de furies sautant à la gorge de potentielles concurrentes. On est dans un immense hangar pas encore plein, avec des buvettes installées dans les coins, des toilettes indiqués par des enseignes un peu vulgaires, noyés dans une foule de gens impatients de voir La Mona revenir sur scène et qui l’interpellent en sifflant. Les pires voyous sont sans doute ceux qui fument à l’intérieur de la salle et ont réussi à faire passer leur briquet malgré les contrôles de la police…

En ce qui concerne les mises en garde vestimentaires, nous sommes clairement les seules à les avoir prises en compte. Mini-jupes au-delà du moulant, talons-plateforme de 8 cm, cheveux longs lissés et bijoux dorés bling bling… On se croirait dans un clip de Tribal King, tout droit sorti des années 2000.

La moyenne d’âge est plus élevée que ce qu’on avait imaginé. On s’attendait à voir des jeunes d’une vingtaine d’années, on rencontre nombre de trentenaires et quarantenaires. Le contexte nous parait bon enfant, avec ce quelque chose des bals de village de nos campagnes françaises : même canette de bière à la main, et sa version argentine, la brique de mauvais vin découpée en haut pour faire un verre de rouge d’un litre, même nuage de fumée au-dessus des têtes, même hangar immense et même population enjouée.

La Mona au baile, ou quand Patrick Sébastien anime le bal des chasseurs

 La Mona fait son entrée sur scène, sous les applaudissements et cris de la foule. On reconnaît le personnage à ses cheveux bouclés lui collant au visage, à son pas de danse fétiche (et dépourvu de sens: paume vers le haut, paume vers le bas, et encore et encore, sans rien bouger d’autre) et à son incroyable costume trois pièces pattes d’éléphant aux motifs arlequin qui fait cohabiter jaune citron, bleu ciel et vert pomme sans complexe. On ne nous avait pas menti : il y a quelque chose de clownesque dans le personnage dont l’enthousiasme est communicatif.

La "selfie" de la Mona sur scène - Crédits photo : Flickr/Damian Zanini

La « selfie » de la Mona sur scène – Crédits photo : Flickr/Damian Zanini

 

Et là, la musique commence. 1, 2, 1, 2,  Tout le monde danse : seul, à deux, à trois, à quatre, garçons avec filles, garçons avec garçons ou filles avec filles. La Mona est le premier à se déhancher avec brio, en dépit de sa soixantaine bien tassée.

Il chante mal, et ça, tout le monde le sait. Et nous, on confirme. Ses musiciens sont tout aussi approximatifs, tout comme la régie qui abuse légèrement de la réverbe et autres effets stylistiques. L’écoute est difficile, même pour les moins mélomanes. Mais peu importe, c’est la Mona Jimenez, le roi du Cuarteto, il fait le show et tout le monde l’aime pour ça. Le public lui fait passer des verres sur scène, attrape sa main et l’artiste se prête au jeu avec un entrain empli de “buena onda” à l’Argentine. De temps en temps, il crie le nom d’un quartier de Cordoba, et les mains se lèvent bien haut pour montrer le signe de leur barrio et lui faire honneur.

Tout le monde reconnait la Mona, se moquant parfois gentiment du personnage dont les costumes évoquent ceux de Patrick Sébastien, et lui porte un attachement inexplicable sans doute dû à ses quarante ans de carrière et au fait qu’il appartienne au paysage musical de Cordoba depuis plusieurs générations. Et comme les bals des chasseurs, les bailes rassemblent tous les âges autour de bières en pagaille, la bonne humeur est la règle et personne ne rechigne à esquisser quelques pas de danse, même vacillants. 

Peut-être parce que les fouilles sont effectivement poussées, peut-être parce que les lumières restent allumées dans la salle, peut-être parce que ceux qui ne sont jamais allés à un baile en exagèrent la réputation, tout s’est bien passé pour nous : pas d’agression, pas de vol, pas de réflexion désagréable, le baile est loin de ressembler aux murmures qui le décrivent.

Le plus dangereux dans ces soirées serait sûrement de perdre tout sens du rythme et de se mettre à danser un cuarteto endiablé avec son voisin, de pasarla bien et d’oublier le poids des classes sociales qui influe sans aucun doute sur ce qu’on entend sur le baile. Il nous faudrait encore quelques bailes pour crier à notre tour, comme Rodrigo, chanteur de cuarteto emblématique décédé en 2000 : “Je suis Cordobes, j’aime le vin et la fête et je le bois sans soda parce que ça me saoule plus vite… De la ville des femmes les plus belles, du Fernet, des levés de soleil accompagnés d’une bière…”. Un faible risque à prendre, au moins une fois, juste pour voir…

Alicia Arsac et Marine Segura.

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