Les toilettes dans les nuages de Triund : reflets de la difficulté d’accéder au trône en Inde

Les toilettes, 8 pays, 8 regards. Découvrez l’article de notre correspondante en Inde.

En 2014, plus d’un.e Indien.ne sur deux n’avait pas accès à des toilettes et faisait ses besoins dans la nature. C’est le résultat d’une enquête menée par le Center for Policy Research en Inde, renouvelée entre 2015 et 2016. Le Burundi, affichant un PIB par habitant six fois inférieur à celui de l’Inde en 2016, peut se targuer de garantir un accès à des toilettes privés ou publics à 97% de ses habitant.e.s. Le problème n’est donc pas celui de la richesse en elle-même mais bien de sa répartition.

En milieu rural en Inde, 72% de la population doit se soulager en pleine nature selon l’UNICEF.

En 2014, le premier ministre Narendra Modi a lancé la campagne «Swachh Bharat Abhiyan», plus connue sous sa traduction anglaise de « Clean India », afin de financer à hauteur de 18 milliards d’euros en cinq ans la construction de toilettes dans chaque foyer indien.

Dans le sous-continent indien, chaque geste se paye du prix de la patience. Quand il s’agit d’aller au petit coin dans le hameau de Triund (Himachal Pradesh), comme dans le reste de l’Inde, trois ans après le lancement de la campagne « Clean India », cette qualité se révèle essentielle.

9 kilomètres jusqu’aux toilettes de Triund

La route vers les toilettes dans les nuages débute à Mc Leod Ganj. Plus connue sous le nom de Little Tibet, c’est une des 35 terres d’accueil indiennes des milliers de réfugiés tibétains en provenance du pays annexé par la Chine en 1950. Le calme et l’atmosphère de béatitude de la ville où ont élu domicile le gouvernement tibétain en exil et le quatorzième Dalaï lama contrastent avec l’agitation et le chaos des autres villes indiennes.

C’est le dernier lieu de vie avant Triund, hameau perdu au milieu des montagnes, faisant la joie des aventurier.ère.s. Pour s’y rendre, adieu rickshaws, vélos taxis ou même taxis tout court. Entendu ! Les neuf kilomètres jusqu’au campement se feront à pied. Mais avant de partir, rien de tel qu’une tasse de thé gingembre-citron-miel, spécialité locale pour prendre des forces.

La marche démarre. Il s’agit, dans un premier temps, de rejoindre Dharamkot, dernier village avant de s’embarquer dans un trek de plusieurs heures. Vous iriez bien aux toilettes avant de partir mais l’odeur des cabinets du restaurant vous rebute. En effet, deux ans après le lancement du programme « Clean India », seulement 1,2 milliards d’euros ont été dépensés pour construire des latrines dans des foyers qui ne bénéficient pas toujours de l’arrivée d’eau nécessaire, comme le souligne Nitya Jacob, analyste et consultant des politiques de l’eau pour diverses ONG telles que WaterAid India, dans un article du Huffington post indien. Il arrive que les canalisations, quand elles sont présentes, rompent sous leur propre poids, empêchant de venir à bout du problème de salubrité publique.

Comme beaucoup de toilettes en Inde, ceux-ci ne bénéficient pas d’arrivée d’eau. Un sot d’eau croupie permet d’évacuer les excréments par un trou dans le sol. © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

Comme beaucoup de toilettes en Inde, ceux-ci ne bénéficient pas d’arrivée d’eau. Un sot d’eau croupie permet d’évacuer les excréments par un trou dans le sol. © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

De graves problèmes de santé et de sécurité

Les choses sérieuses commencent en se perdant dans la brousse montagneuse. Votre vessie gonfle au fil de vos pas. Le thé au gingembre n’était peut-être pas la meilleure des idées. A peine le temps d’éviter la course d’un âne, qu’il faut repartir. Sinon, impossible de rejoindre le campement avant la tombée de la nuit.

Le manque de toilettes en Inde entraîne des problèmes sanitaires représentant 54 milliards de dollars en 2010 selon le Water and Sanitation program de la Banque Mondiale. La défécation en plein air, résultant du manque de latrines, favorise le développement de vers et de bactéries qui, par contact direct ou ruissellement, affectent les zones agricoles.

La population en contact avec ces bactéries est touchée par diverses maladies telles que des diarrhées chroniques, à l’origine de retards de croissance. Ce manque entraîne aussi des problèmes de sécurité pour les femmes qui doivent parfois faire plusieurs kilomètres seules, la nuit, afin de trouver les toilettes les plus proches.

Le 18 août 2017, le tribunal familial du Rajasthan a autorisé le divorce demandé par une femme, procédure pourtant limitée dans le pays, au motif que son mari n’était pas parvenu à équiper leur domicile de toilettes en cinq ans de vie commune. Le juge a considéré que ce manquement s’apparentait à une torture. Le manque de toilettes publiques sévit également dans les écoles qui sont alors désertées par les filles, comme le souligne l’ONG Sulabh, à l’initiative de la construction d’un million de toilettes en Inde avant 2014.

Une ascension périlleuse pour accéder aux toilettes les plus proches

Il faut marcher près de quatre heures dans les montagnes entre pins, rochers, flaques d’eau, chevaux, singes, vaches afin de rejoindre le campement et ses toilettes. Parce que oui, après les deux premières heures de marche, chaque pas, chaque inspiration, chaque marche, exerce une pression insupportable sur votre vessie. Les marcheur.se.s répètent tout au long du chemin que les toilettes les plus proches se trouvent à Triund.

Il n’est pas rare de devoir arrêter sa marche pour laisser passer vaches, chèvres et chevaux sauvages. © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

Après trois heures de marche intensive, votre imagination s’emporte. Comment seront ces toilettes, cabinets tant attendus ? Est-ce que qu’ils seront aussi à la turque, auquel cas, vous regretteriez d’avoir fait le/la difficile à Dharamkot ? Est-ce que, comme partout en Inde, exit le papier toilette et place au sceau d’eau et à la brosse ?

Le papier toilette : un bien coûteux

Si le coût de la vie en Inde est 65% inférieur à la France, le prix du papier toilette déroge à la règle. La précieuse feuille est érigée au rang de bien de luxe et son prix peut dépasser les 300 roupies (4 euros). Cette spécificité indienne semble si surprenante que le site internet Wikihow, construit sur le modèle de Wikipedia et se voulant la plus grande base de données d’instructions au monde, a consacré un tutoriel complet à l’utilisation des toilettes en Inde à destination des Occidentaux.ales.

Capture d’écran 2017-12-10 à 21.24.43Pour retrouver l’ensemble des conseils, cliquez ici.

 

Petit à petit, la difficulté de l’ascension l’emporterait presque sur la difficulté à retenir votre envie pressante. La marche sur les rochers se transforme en escalade. La vue et les paysages sont de plus en plus étourdissants. Les marcheur.se.s sont encourageant.e.s : plus qu’une heure, trente minutes, quelques mètres. Un peu plus haut dans les nuages. Et là, instant de grâce, climax d’une marche de quatre heures :

Triund.

Il n’est pas rare de devoir arrêter sa marche pour laisser passer vaches, chèvres et chevaux sauvages. © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

Il n’est pas rare de devoir arrêter sa marche pour laisser passer vaches, chèvres et chevaux sauvages. © CrossWorlds / Cécile Marchand Ménard

 

Aman, gestionnaire du campement principal, est formel : ce soir, on pourra voir les étoiles. Chose assez rare pour être soulignée en Inde du fait des nuages, de la pollution atmosphérique et lumineuse. Attendez ! Vous ne vouliez pas aller aux toilettes depuis tout ce temps ? Aman vous montre du doigt l’extrémité du campement. Et voilà ! Vous avez tout gagné ! Tous ces efforts pour finir par uriner en plein air. En vous approchant, en slalomant entre les vaches, les chevaux et les preuves matérielles de leur bonne digestion, vous distinguez une cabane en tôle dans les nuages.

Vous apercevez, au loin, une cabane en tôle. © Crossworlds / Cécile Marchand Ménard

Vous apercevez, au loin, une cabane en tôle. © Crossworlds / Cécile Marchand Ménard

 

Entre temps, Naresh vous accoste. Amical, il vous explique que son refuge a été construit en un an. Tous les jours de cette année-là, il a fait l’aller-retour entre la vallée et Triund avec ses chevaux afin de ramener le matériel nécessaire. Depuis, il ne descend en ville que deux fois par mois afin de rendre visite à sa famille et ses ami.e.s, les provisions étant acheminées par des chevaux et des ânes. Le reste du temps, il médite et rencontre des voyageurs venu.e.s des quatre coins du monde.  

Il confirme que les seuls sanitaires de Triund sont bien droits devant.

Après cette parenthèse charmante, quelques mètres de grimpe entre herbe et rochers et oui ! C’est bien ce que vous croyez : la cabane au fond du jardin !

Cabinet de fortune unique pour les habitants et touristes de Triund. © Crossworlds / Cécile Marchand Ménard

Cabinet de fortune unique pour les habitant.e.s et touristes de Triund. © Crossworlds / Cécile Marchand Ménard

 

Les « Intouchables » chargés de la vidange

Vous ouvrez la porte et vous vous rendez compte que ces toilettes, à l’occidentale certes, débouchent sur un trou dans la terre. A Triund, on ne trouve ni eau, ni électricité, ce qui veut dire pas d’évacuation des eaux usées.

Comment sont évacués les excréments des dizaines de personnes passant la nuit à Triund chaque jour ? Comme souvent en Inde, cette question est intrinsèquement liée à la logique ancestrale des castes. En effet, la plus déconsidérée d’entre elles est chargée de la vidange des sanitaires non desservis par une arrivée d’eau.

Bien que la loi indienne interdise formellement la vidange manuelle pour des raisons d’hygiène et de santé évidentes, celles et ceux appelé.e.s les « Intouchables » sont contraint.e.s par les castes supérieures de s’atteler à cette tâche ingrate. En 2014, un article de BBC news India dressait le portrait de femmes « Intouchables » vidangeuses manuelles. Elles ne sont pas payées mais travaillent sous la menace de se voir retirer les terres appartenant aux castes supérieures, où leurs familles habitent et élèvent quelques bêtes pour survivre.

Une marge de progression importante d’ici 2019

Point final de cette épopée, les toilettes dans les nuages de Triund sont, sans hésitation, les sanitaires qui méritent le mieux le sobriquet de « trône ».  Votre patience est amplement récompensée. Néanmoins, ce récit anecdotique pour les non-initié.e.s se révèle être le lot quotidien de milliers d’Indiens et d’Indiennes n’ayant toujours pas un accès direct à des sanitaires de qualité.

Déjà en 1925, Gandhi écrivait : « Dans mes pérégrinations, rien ne m’a plus attristé que de voir l’absence d’hygiène qui touche notre pays ». 91 ans plus tard, Modi se targue, lors d’un discours à Fort Rouge à l’occasion de la fête nationale, d’avoir construit plus de vingt millions de toilettes dans les villages du sous-continent. Or, selon la radio française Rfi en 2016, les autorités locales reçoivent une pression telle de la part du gouvernement central qu’elles sont finissent par gonfler les statistiques. Ainsi, seules 60% des 20 millions de latrines construites seraient bénéfiques à la population et en état de fonctionnement durable.

Par ailleurs, les chiffres et la construction massive de sanitaires ne suffisent pas à garantir la réussite du programme mis en place par le Premier Ministre. Selon l’étude du Center for Policy Research, évoquée plus haut, 1% seulement des 1,2 milliards d’euros investis depuis 2014 ont eu pour objectif d’éduquer et de sensibiliser la population quant à la nécessité de se servir de latrines. Or, il est nécessaire que plus de moyens soient alloués au bouleversement des consciences et pas seulement à l’aspect matériel du problème afin de le résoudre durablement.

Selon une vision indienne traditionnelle, faire ses besoins en intérieur se révèle impur. La présence matérielle de sanitaires dans un foyer n’empêche donc pas toujours de déféquer en extérieur.  Afin de contourner cette croyance, la doctorante Jacqueline Cieslak a mis en exergue une pratique. Il s’agit d’accrocher les images d’effigies hindoues sur les bâtiments publics afin de dissuader la population de faire ses besoins à proximité. Par respect pour ces divinités, cette dernière passe son chemin jusqu’à trouver des toilettes publiques. Nitya Jacob, membre de l’ONG WaterAid, recommande d’intégrer davantage les questions concernant l’hygiène, l’eau et son assainissement dans les consciences indiennes afin d’enclencher un progrès durable.

Face aux 600 millions d’Indien.ne.s, initialement sans accès à des sanitaires, il faudra que la campagne « Clean India » redouble d’efficacité et de cohérence d’ici 2019. Dans le cas contraire, si l’on en croit l’importance de ce débat auprès des citoyen.ne.s, la place de Narendra Modi risque d’être remise en question lors des prochaines élections générales.

Cécile Marchand Ménard

 

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