Les toilettes en Palestine, un équipement en sursis

Les toilettes, 8 pays, 8 regards. Découvrez l’article de notre correspondante en Palestine.

En Palestine, c’est bien simple, rien ne l’est jamais. Et un objet aussi basique que les toilettes ne fait pas exception. En effet, si en Cisjordanie 90% des foyers sont reliés à l’eau courante, seul un tiers était relié aux égouts en 2013, selon l’Office International de l’Eau. Une situation précaire, dans une société où la présence de toilettes fonctionnelles se heurte à bien des obstacles.

Sur les toits des habitations cisjordaniennes, ici, Ramallah, l’eau, notamment utilisée pour les toilettes, est stockée dans des citernes. © CrossWorlds / Maia Pherbun

Sur les toits des habitations cisjordaniennes, ici, Ramallah, l’eau, notamment utilisée pour les toilettes, est stockée dans des citernes. © CrossWorlds / Maia Pherbun

Un réseau précaire

Un premier constat pratique s’impose, pour quiconque se penche sur la thématique des toilettes en Palestine : ici, interdiction de jeter le papier dans la cuvette — et, a fortiori, quoi que ce soit d’autre.

Une telle spécificité, nous explique Ziyad Al-Sayeh, ingénieur en charge de l’Aménagement et des Projets à la Mairie de Bethléem, découle de l’état déplorable des infrastructures sur l’ensemble du territoire. Les tuyaux sont les mêmes depuis les années 1950, bien que leur durée de vie soit d’environ 25 ans. Surtout, plus de la moitié ont un diamètre réduit, ne dépassant pas vingt centimètres. En conséquence, un engorgement régulier, que les services municipaux gèrent au mieux : « Nous avons des flushtrucks (littéralement, des camions-chasse d’eau, ndlr) intervenant à chaque fois qu’un tuyau explose, c’est-à-dire au moins une fois par semaine. Ils sont en permanence en situation d’urgence ».

Une situation précaire, qui se double d’une autre problématique, celle de l’accès à l’eau.

Chasse à l’eau

Le second constat, c’est que mieux vaut éviter de tirer la chasse d’eau trop souvent. En effet, la question de l’eau se pose ici de façon pressante. Si dans le monde, une personne utilise en moyenne 150 litres d’eau par jour pour subvenir à ses besoins, un Palestinien ne dispose que de 50 à 70 litres quotidiens, selon les chiffres publiés par la Banque Mondiale en 2009, bien en-dessous du seuil de confort de 100 litres établi par l’Organisation Mondiale de la Santé (2003).

En cause, une infrastructure déficiente, mais aussi un approvisionnement lacunaire et coûteux. La question de l’eau en Palestine et en Israël est abordée par les accords d’Oslo II, en 1995, donnant naissance à l’Autorité Palestinienne de l’Eau, structure gouvernementale en charge de la régulation et de la gestion de l’eau au sein des Territoires Palestiniens, et instaurant un partage des ressources hydriques. Aujourd’hui, Israël contrôle la totalité des ressources communes, qu’il s’agisse des eaux de surface ou des eaux souterraines, et en utilise 85% selon l’Autorité Palestinienne de l’Eau,  ne laissant donc que 15% des ressources à la population palestinienne.

La situation de celle-ci, dont l’approvisionnement hydrique repose à 90% sur les eaux souterraines, est complexifiée par la construction du mur de séparation : débuté à l’été 2002, son tracé englobe de nombreux puits et sources, en empêchant l’accès à la population palestinienne et passant de facto sous contrôle israélien.

L’Association Palestinienne de l’Hydrologie estimait en 2008 ainsi à 28 le nombre de puits que le mur rend inaccessibles aux Palestiniens, et 17 sources dans le district seul de Bethléem. Ce partage inéquitable des ressources conduit les Palestiniens à devoir acheter près de la moitié de leur eau à Mekorot, la compagnie nationale des eaux israélienne, et donc à dépendre de son approvisionnement.

En pratique, à travers la Cisjordanie, l’eau courante n’est pas délivrée en continu, mais entre une à deux fois par mois, selon les localités. Chaque foyer dispose de plusieurs citernes, entreposées sur les toits des habitations et visant à stocker l’eau entre deux approvisionnements, mais aussi et surtout à faire face aux risques de pénurie.

 

Ramallah © CrossWorlds / Maia Pherbun

Citernes d’eau sur les toits des immeubles de Ramallah en Palestine. © CrossWorlds / Maia Pherbun

 

Une pénurie se traduisant par de nombreuses coupures, et aggravée par l’état des infrastructures : les vieux tuyaux en fer composant le réseau ont un taux de fuite de 40 à 50%, comme l’estime l’ingénieur Ziyad Al-Saleh, et l’absence d’une usine de traitement des eaux usées fonctionnelle conduit au gaspillage de celles-ci, déversées sans contrôle dans la nature alors qu’elles pourraient être filtrées et traitées pour l’agriculture ou la consommation domestique.

Dans le cas spécifique de Bethléem, l’eau courante est ainsi fournie deux fois par mois, et sont remplis à cette occasion les tanks de chaque famille, souvent disposés sur les toits des habitations, ainsi que l’unique réservoir de la ville.

Déjà tendue en centre-ville, la question hydrique est d’autant plus critique dans les camps de réfugiés, où la pression démographique est plus forte. Ahmad, jeune habitant du camp d’Aïda, à Bethléem, nous confie : « Ici, l’eau courante n’arrive qu’une fois par mois. Nous remplissons chacun nos tanks, mais parfois, l’eau finit par manquer. Il faut alors prendre des bidons et les remplir au réservoir du camp. Ce n’est pas évident à gérer, surtout pour les familles les plus nombreuses ».

Les ressources hydriques dans le camp d’Aïda : en haut, le réservoir central du camp ; en bas, le point de collecte une fois les tanks individuels épuisés. © CrossWorlds / Maia Pherbun

Les ressources hydriques dans le camp d’Aïda : le réservoir central. © CrossWorlds / Maia Pherbun

 

Les ressources hydriques dans le camp d’Aïda : e point de collecte une fois les tanks individuels épuisés. © CrossWorlds / Maia Pherbun

Les ressources hydriques dans le camp d’Aïda : e point de collecte une fois les tanks individuels épuisés. © CrossWorlds / Maia Pherbun

 

Plus qu’une gestion domestique difficile, l’état déplorable des infrastructures soulève également d’autres problèmes, en particulier sanitaires et environnementaux.

L’Association Palestinienne d’Hydrologie, à travers son initiative Water, Sanitation and Hygiene Monitoring Program, met ainsi en lumière l’impact dévastateur du rejet d’eaux usées et non traitées sur des terres cultivables, ainsi que sur la santé humaine. Le mauvais traitement des eaux usées reste ainsi le facteur majeur derrière la propagation de certaines maladies infectieuses et parasitaires dans de nombreuses localités, dont l’hépatite A, la rhinite ou encore la dysenterie. Un problème aggravé par la croissance exponentielle des colonies et des postes d’avant-garde israéliens, dont près d’un tiers ne disposent d’aucune connexion avec les égouts, selon un rapport de B’Tselem, un centre israélien d’information pour les Droits de l’Homme dans les Territoires Occupés.

Quelles perspectives pour l’avenir ?

L’avenir ne laisse place qu’à peu d’optimisme, comme me l’expose avec lassitude Ziyad Al-Sayeh. La croissance démographique galopante (la population palestinienne a presque doublé en l’espace de vingt ans, passant de 1 800 000 habitants en 1997 à 3 000 000 en 2016, selon les chiffres du Palestinian Central Bureau of Statistics, et l’expansion des colonies israéliennes ajoute une pression démographique supplémentaire) met à rude épreuve des infrastructures vieillissantes et des ressources hydriques déjà insuffisantes. Dans le contexte du conflit, une expansion urbaine est impossible, et les fonds comme la volonté politique manquent pour mener une réhabilitation totale du réseau, seule à même d’améliorer de manière durable la situation.

Conditionnée par la situation politique ainsi que par une gouvernance interne défaillante, la politique actuelle est ainsi celle d’une gestion de survie, à court terme : faire au mieux avec le réseau existant, tout en sachant que d’un jour à l’autre, du fait de l’état précaire des infrastructures, « tout finira par exploser », soupire Ziyad.

Si l’avenir semble complexe, quelques esquisses de solution semblent toutefois se dessiner. Ainsi, la société civile s’organise pour pallier les carences des services publics. L’association Pro Terra Sancta, par exemple, une association chrétienne visant à « améliorer les conditions de vie en Terre Sainte », mène depuis trois ans un projet baptisé « Envie d’Eau », visant à remplacer les vieux tanks jonchant les toits de la Vieille Ville par des tanks neufs et modernes, avec une plus grande capacité de stockage et une meilleure isolation.

Par ailleurs, la municipalité de Bethléem bénéficie aujourd’hui d’un partenariat avec la Ville de Paris, cette dernière fournissant financements et expertise pour moderniser le réseau de distribution d’eau ainsi que les égouts de l’agglomération, et construire deux nouveaux réservoirs. Ce projet, entamé en 2015, est encore en cours aujourd’hui et devrait être achevé d’ici deux ans.

Si l’horizon semble ainsi plus clair pour Bethléem, l’avenir à l’échelle de la Palestine reste cependant dépendant des investissements internationaux et conditionné par la situation politique. Jusqu’à présent, le système se maintient, mais sur une base précaire. Une impasse qu’il reste à déboucher.

Maia Pherbun

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