Au Liban, le légendaire backgammon veut gagner le titre de « sport »

La période des fêtes vient de s’achever et nos correspondants vous invitent à découvrir la fonction des jouets dans leurs pays d’accueil. A Beyrouth, les petits pions du backgammon, qui unissent les générations depuis des siècles, nourrissent de nouvelles ambitions.

Dans un petit restaurant de la rue Hamra, principale artère commerciale et piétonne de Beyrouth, deux joueurs se jaugent alors que les dés roulent sur la table.  Il est 18 heures. Un verre d’arak, un alcool anisé local, accompagne la partie. Joueurs, mais surtout amis, Amir et Samir s’affrontent pour la énième fois.

A une vingtaine de minutes de là, près du parc Sanayeh, deux autres adversaires se font face. Jabel et Mahmoud jouent en pleine rue, un cageot à légumes faisant office de table.

Partie de backgammon entre XX et XX dans une rue de Beyrouth au Liban. © CrossWorlds / Anaïs Richard

Partie de backgammon entre Jabel et Mahmoud dans une rue de Beyrouth au Liban. © CrossWorlds / Anaïs Richard

 

A la maison, dans la rue ou au restaurant : le cadre est différent, mais le jeu reste le même. Plus que la compétition, le backgammon permet de se retrouver et de partager un moment convivial. “On joue, peu importe le lieu, à partir du moment où deux joueurs sont présents, la partie peut commencer !” m’explique Amir, coiffeur d’une trentaine d’années. “C’est quelque chose de souvent spontané, un moyen de briser la glace si on ne connaît pas encore trop la personne. ”

Mêlant hasard et stratégie, le jeu nécessite un tablier et des dés. Le gagnant est celui qui retire le premier tous ses pions du tablier. “ Expérience, compétence, mais également un peu de chance ” : telles sont les qualités nécessaires à un bon joueur selon Amir.

Des origines faisant débat

Considéré comme l’un des plus vieux jeux du monde et pratiqué dans toute la région méditerranéenne, ses origines sont incertaines. Ses premières manifestations dateraient d’il y a plus de trente siècles. Jabel et Mahmoud se chamaillent, l’un affirme que le jeu est iranien, l’autre qu’il est turc. “C’est turc, parfois on dit même les numéros des dés en turc, yek (un), dü (deux), se (trois)… Mon grand père le faisait ! ”, s’exclame Jabel.

Alors qu’il est présent en Turquie sous le nom de Tavla, en Syrie ou au Liban en tant que Tawla, en Palestine on met en avant son caractère multiple en adoptant le terme de Chech Bech (combinant le chiffre six persan chech et le chiffre cinq turc besh).

Le backgammon est un jeu pratiqué dans tout le Moyen-Orient, les pays se disputant son origine. © CrossWorlds / Anaïs Richard

Le backgammon est un jeu pratiqué dans tout le Moyen-Orient, les pays se disputant son origine. © CrossWorlds / Anaïs Richard

 

Une histoire de transmission

Jabel a appris à jouer chez sa tante maternelle lorsqu’il avait douze ans. “Je prenais les pions pour des petits soldats devant attaquer le camp adverse.” Cela fait maintenant 55 ans qu’il joue.

Je le rencontre au détour d’une rue, assis entre un étal de légumes et la boutique du teinturier du coin. Chauffeur de taxi, il profite d’une pause entre deux courses pour s’attabler et jouer dans la rue.

Amir, confortablement installé à une des tables de T-Marbouta, restaurant populaire du quartier Hamra, me raconte : “ Mon grand père m’a appris. Il avait l’habitude d’aller au beach resort. Les plus jeunes faisaient du tennis, mais les hommes âgés s’asseyaient et jouaient aux cartes ou au backgammon. On ne pariait pas d’argent, mais celui qui perdait devait offrir à manger au vainqueur ”.

Un public d’initiés limité

Transmis de génération en génération, le backgammon est un élément clé de la culture libanaise. “Toutes les franges de la société y jouent ”, m’affirme Amir. Sa pratique reste néanmoins majoritairement masculine.

Mounir Alam, 35 ans, est en charge des relations publiques de la Fédération Libanaise de Backgammon. Le rôle de cette dernière est “d’organiser la pratique du backgammon au Liban, au sein de clubs et d’avoir une ligue officielle pouvant représenter le pays à l’international”, m’explique-t-il. “Sur la centaine de tournois que j’ai organisée, les femmes représentaient toujours moins de 10 % des joueurs ”, note-t-il.

Gagner le titre de « sport »

Plus que le public féminin, ce sont les jeunes que la fédération souhaite viser. Attirer la jeunesse est en effet un moyen de renouveler les joueurs et de perpétuer la pratique d’un jeu millénaire.

Le combat actuel de Mounir Alam est de faire officiellement reconnaître le backgammon comme un sport. Pour lui, cela passe par “ une communication sur les réseaux sociaux, des tournois avec des récompenses élevées, ou encore une organisation rondement menée”. Il regrette cependant le fait que la professionnalisation des joueurs soit difficile, voire impossible, au vu du contexte économique libanais.

“ Au Liban, le souci est que les joueurs sont souvent des employés, qui ne peuvent pas combiner leur emploi du temps et la pratique intensive du jeu. En Europe ou aux Etats-Unis, ils enchaînent parfois jusqu’à 5 jours de compétition, c’est impossible chez nous ! ”

Pour M. Alam, ce statut de “sport” permettrait d’alors attirer plus de jeunes, afin de ne pas laisser disparaître ce bastion de la culture levantine.

Jabel regrette en effet que ses enfants n’aient pas repris le flambeau et n’aiment “ ni jouer au backgammon, ni jouer aux cartes ”. Celia, 12 ans, trouve le jeu “un peu difficile”. Son grand-père Jabel lui a appris. Elle ne compte pas y jouer sans lui. “ C’est un jeu qui n’est pas de notre génération, maintenant on a le téléphone ! ”

Les nouvelles technologies peuvent néanmoins également se mettre au service de la tradition. Le backgammon a été présent sur Internet dès les années 90, et depuis de nombreux sites ont intégrés des logiciels de backgammon pour que les joueurs s’affrontent en ligne.

Amir conclut, amusé : “ Parfois je joue même sur mon téléphone quand je suis seul, mais je préfère les vrais adversaires, un ordinateur ne te payera jamais des falafels si tu gagnes ! ”.

Anaïs Richard

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