Liban : La guerre des siphons

Des toilettes, 8 pays, 8 regards. Découvrez l’article de notre correspondante au Liban.
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© CrossWorlds / Anaïs Richard

 

Beyrouth, le 5 juillet 1986. La guerre civile déchirant le Liban fait rage depuis 11 ans déjà. Alors qu’une pluie d’obus tambourine à la porte de la ville, la mère de Rani claque brusquement celle de sa salle de bain, espérant que la fragile cloison en bois protège sa progéniture.

La salle de bain est devenue le refuge par excellence pour la petite famille, cloîtrée à l’intérieur de l’habitacle. Pour Rani, ou Nasser à quelques rues de là, c’est juste un terrain de jeu supplémentaire.

Au Liban, les toilettes sont très souvent situées dans la salle de bain. Cette dernière, du fait de l’agencement des appartements libanais, voit ses rôles habituels évoluer de manière drastique pendant la guerre. En effet, comme l’explique Rani, aujourd’hui âgé de 30 ans et agent immobilier, « la salle de bain est au centre de l’appartement, entourée de murs et souvent dépourvue de fenêtres. » Ces caractéristiques en font un lieu de protection privilégié, alternative aux abris anti-aériens situés au sous-sol des immeubles, parfois partagés par un quartier entier.

« La salle de bain était un espace confiné où nous pouvions nous réfugier si nous n’avions pas le temps d’aller jusqu’à l’abri collectif du sous-sol. »

Les toilettes ne sont néanmoins pas toujours une protection efficace, comme le souligne Nasser : « Je me rappelle d’une fois où les bombardements étaient trop forts, nous étions à l’abri en bas. Lorsque nous sommes remontés, la salle de bain où nous avions l’habitude de nous terrer était à moitié détruite. » Le danger était toujours présent.

Rani est paradoxalement quelque peu nostalgique de certains moments passés dans la salle de bain en question. Il raconte en souriant que son père avait une préférence pour la baignoire. « Souvent, quand je rentre dans la salle de bain familiale, je revois mon père, prostré dans la baignoire. Il était très effrayé, dès qu’il entendait un coup de feu, il se cachait. Je me souviens demander à ma mère : ‘où est papa ?’  et elle me répondait systématiquement qu’il se cachait dans les toilettes. » Il s’esclaffe : « C’était vraiment une petite nature ! ».

Le temps passé dans la petite pièce se multiplie pour chacun, les souvenirs familiaux qui la prennent pour cadre également.

Les toilettes ont « pris la fonction de salon »

Nasser explique : « La salle de bain a alors pris la fonction de salon, salle à manger, ou même de chambre, tout ça à la fois ! C’était très étroit et nous étions tous les uns sur les autres. » La guerre a également fait naître de la solidarité. Il n’était ainsi pas rare que les voisins du dessus descendent, hauteur étant synonyme de danger multiplié. Cette situation durait de manière indéterminée.

« Les milices combattaient sur le toit, cela pouvait durer plusieurs heures, plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Nous ne sortions que lors des cessez-le-feu. »

D’où la nécessité de trouver des occupations. Rani raconte, pensif, qu’il « avait l’habitude de parler en famille, de jouer aux cartes » mais également « d’écouter la radio pour être au courant des cessez-le-feu et pouvoir courir dans la maison chercher les vivres nécessaires. » Nasser s’est ainsi découvert une passion pour le storytelling en écoutant la radio et en s’imaginant les personnages et les histoires derrière les voix qu’il entendait, enfant, coincé dans les toilettes. Il travaille aujourd’hui dans le domaine de la production cinématographique.

A l’origine de vocations professionnelles pour certains, la proximité du conflit inspire également les artistes libanais. Nombre d’entre eux tentent de raviver la mémoire nationale à travers leurs travaux, posant la question suivante : faut-il avancer en oubliant le passé ou forcer le souvenir ?

Fermer le couvercle

L’artiste Nada Sehnaoui ne pourrait pas être plus en désaccord. La Libanaise, sociologue et cinéaste de formation, a tenté de faire revivre ces fragments de vie quotidienne et ces souvenirs au sein d’une monumentale installation placée au coeur de Beyrouth en 2008.

L’oeuvre, intitulée « Haven’t 15 years of hiding in the toilets been enough ? » ( « 15 ans cachés dans les toilettes n’ont-ils pas suffi ? »), prend la forme de 600 cuvettes disposées de manière symétrique dans un champ en plein centre-ville. Encore une fois, les toilettes deviennent un lieu de partage : concerts, conférences et témoignages occupent le lieu de l’installation.

Sehnaoui souhaitait rappeler à ses compatriotes la proximité temporelle de la guerre, dans un contexte où de nouvelles tensions commençaient à émerger au sein du peuple libanais. Samira, doctorante en psychologie dont la thèse porte sur le souvenir de la guerre, ajoute en effet que « le travail de mémoire au Liban est quasi inexistant ».

Allégorie de l’universel face à l’individualité

Les toilettes ont cela de symbolique qu’elles sont un passage obligé pour tout être humain, sans distinction de confession religieuse ou de classe sociale. Cela confère à son travail une dimension éminemment universelle, nous explique l’artiste.

Haven’t 15 years of hiding in the toilets been enough ?, installation à Beyrouth en 2008. Photo prise sur le site de Nada Sehnaoui, avec son autrisation

Haven’t 15 years of hiding in the toilets been enough ?, installation à Beyrouth en 2008. Photo prise sur le site de Nada Sehnaoui, avec son autorisation.

 

Nada Sehnaoui  met en outre l’accent sur la dualité multiple des toilettes en temps de guerre. Elle souligne le paradoxe présent entre l’intime et le public, la tranquillité et la violence rémanente du conflit, ou encore le propre et le sale. L’originalité de cette approche a ainsi laissé planer quelques doutes quant à sa capacité à atteindre efficacement le public : « Lorsque nous étions en chantier, un des assistants avait dit que personne n’accepterait de s’asseoir sur ces cuvettes ».

Les appréhensions de l’équipe furent néanmoins rapidement dissipées. « Lors du vernissage, quelques personnes ont effectivement refusé de s’asseoir mais des centaines n’ont pas eu de problème à le faire.» Ces craintes ont peut-être une part de responsabilité dans le choix de l’artiste de disposer de WC en parfait état, et non d’utiliser des cuvettes ayant vraiment appartenu à des Libanais. « Le propos était une représentation de la chose, et non pas la chose elle-même.» Le pari, quelque peu risqué, a su rassembler les Libanais autour d’un objet, certes étrange, mais avant tout vecteur d’unité.

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Haven’t 15 years of hiding in the toilets been enough ?, installation à Beyrouth en 2008. Photo prise sur le site de Nada Sehnaoui, avec son autorisation

 

Que ce soit dans l’esprit des enfants d’hier ou dans le travail des artistes d’aujourd’hui, les toilettes ont marqué l’imaginaire collectif libanais durablement et se font désormais un symbole persistant de la lutte pour un avenir à l’abri des obus.

Anaïs Richard

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