« Ma petite entreprise » : les saucisses de Madame Tulle au Danemark

L’histoire se passe au Danemark, pas en Corrèze. Tulle est notre héroïne, et sa cabane à saucisses ne connaît pas la crise. Même en ce début d’ère glaciaire, même quand la nuit est tombée (à 16h30, donc), même quand l’économie va mal, les Danois tiennent à leurs saucisses.

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Dans la nuit froide et longue du Nord, le sapin réchauffe les cœurs et Tulle, les estomacs. Copenhague, 03/12/2014 – Crédits photo : Laure Vaugeois/Crossworlds

« Toul-leu »

Tulle, c’est une dame d’une cinquantaine d’année. « Ça se prononce Toul-leu ». Blonde aux yeux bleus, bien sûr. Une dame qui prend soin d’elle, qui souligne ses yeux, qui porte un joli bijou sur le haut de son oreille gauche. Elle reste dans le fond de son camion, là où les clients ne peuvent pas vraiment voir son visage, caché par les vitres qui la protègent du froid, et qui protègent sa charcuterie. Quand il n’y a personne, elle s’asseoit dans le coin et fait le sudoku de son journal. Elle aime quand on ne l’embête pas.

Tulle s'installe à peine. Le décor du quartier est complet, la journée peut commencer.

Tulle s’installe à peine. Le décor du quartier est complet, la journée peut commencer. Copenhague, 03/12/2014 – Crédits photo : Laure Vaugeois/Crossworlds

 

Tulle ne parle pas très bien anglais. En fait, Tulle n’a pas vraiment envie de me parler. Elle s’agite derrière son grill, mais c’est surtout pour éviter de me regarder. Oui, Tulle à l’air très occupée. Quand elle sert un hot-dog, elle ne s’attarde pas sur le client. Pourtant, la plupart d’entre eux mange son hot-dog debout, accoudé à sa roulotte. Mais Tulle ne discute pas pour autant. Elle n’est pas froide, elle n’est pas désagréable, elle n’est simplement pas du genre à faire la conversation. Bien sûr, comme elle est située dans un quartier pas vraiment passant, beaucoup de ses clients sont des réguliers, des gens du coin, ou qui travaillent au petit centre commercial d’à côté. Mais Tulle n’en fait pas pour autant des copains. « Les gens mangent, moi je travaille ». Tulle est un personnage plutôt insulaire.

Tulle, la Danoise

Tous ceux qui passent dans la rue ou s’arrêtent à son comptoir sont bien emmitouflés. L’hiver danois n’est pas tendre, les bonnets et écharpes fleurissent. Mais Tulle ne porte qu’un petit gilet. La chaleur du grill la réchauffe, elle colonise toute la petite roulotte. L’odeur des saucisses aussi. « Parfois, j’étouffe un peu ». C’est vrai que, même de l’extérieur, c’est un peu entêtant. Mais quinze ans dans la cabane n’ont pas dégoûté Tulle, qui continue de manger ses saucisses. Après tout si elle les vend, c’est qu’elles sont bonnes, non ? Elle recule un peu en disant cela, avec un air de défi. Elle est fière de ses produits.

C’est vrai que les danois ont une bizarre fascination pour leurs hot-dogs. C’est comme s’ils faisaient partie de leur identité nationale. On en sert aux étudiants étrangers dans un programme d’accueil, on en mange aux anniversaires… J’ai même trouvé un stand de hot-dogs danois jusqu’à Hambourg, au détour d’une rue d’un quartier branché et sulfureux. Les supermarchés danois vendent même des grills portatifs à usage unique, pour ceux qui auraient envie d’un hot-dog entre amis au parc. Car ici, la saucisse se mange couchée sur un pain, et recouverte d’oignons grillés. Forcément, Tulle est indignée que je pense qu’on puisse s’en lasser.

Tulle, la réaliste

D’ailleurs, la saucisse ne date pas d’hier. La première roulotte comme celle de Tulle s’est installée à Copenhague en 1889, c’est un peu une institution. Il y a même un concours de la meilleure saucisse, au festival de la nourriture d’Aarhus (la deuxième ville danoise). Mais Tulle n’y participe pas. Elle n’a pas vraiment envie de quitter son quartier, et puis quel intérêt ? « Ceux qui viennent ici le font par habitude, par facilité ». Tulle ou un autre, n’importe quelle cabane à saucisse ferait l’affaire. Pour Tulle, elles sont interchangeables. Sa cabane n’est pas son identité. D’abord, elles se ressemblent toutes. Les cabanes sont une franchise du géant « Steff Houlberg ». La viande est la même, la déco est la même, la routine est la même. Et même si Tulle est son propre patron, elle ne prend pas vraiment de décisions.

Mais elle ne rêve pas d’entrepreneuriat. Tulle est très terre-à-terre. Après tout, « business is business ». Cette boîte à roulette, c’est son métier et puis c’est tout. Tulle est célibataire, depuis huit ans maintenant. Avec l’argent de son divorce, elle a investi dans son fond de commerce et puis, elle a laissé les choses rouler. Au moins elle est indépendante, elle a une jeune employée qui la remplace quand elle a d’autres obligations. Quand je lui demande un exemple, elle me répond « vous savez, la vie ». Elle n’a pas envie de parler de ce qui se passe en dehors de sa cabane avec moi. Elle arrive le matin, met ses saucisses sur le grill et puis s’asseoit, jusqu’au premier client. Elle passe son temps entre le grill et sa chaise, n’a pas besoin de plus de fantaisie.

A l'abri dans le fond de sa chaise, Tulle se protège des regards indiscrets.

A l’abri dans le fond de sa chaise, Tulle se protège des regards indiscrets. Copenhague, 03/12/2014 – Crédits photo : Laure Vaugeois/Crossworlds

 

« Est-ce je m’ennuie ? Je ne sais pas, vous vous ennuyez vous, à l’école ? » Un travail est un travail, elle y passe la journée puis retourne à sa vraie vie. Aujourd’hui elle est derrière les fourneaux, mais elle pourrait arrêter demain, ça ne lui manquerait pas. « Cela dit, pourquoi je voudrais arrêter ? » : Tulle n’a pas besoin de changement. Elle n’en veut pas. Ici, elle sait ce qu’elle fait, qui elle côtoie, ce que l’on attend d’elle. Elle ne veut pas aller s’embêter avec de l’aventure, elle ne veut pas recommencer encore sa vie.

Tulle, la rigueur

Quand un client arrive, Tulle a l’air gênée de me parler. Elle se dépêche de servir le monsieur, un ouvrier du chantier voisin. Un homme un peu rustre, visiblement en fin de carrière. Il ne sourit pas, ni à Tulle ni à moi qui l‘observe. Il engloutit son hot-dog rapidement, puis s’en va sans un regard, jetant sa serviette dans la poubelle au passage. J’essaie de lancer un regard complice à mon hôte, l’air de dire qu’on a vu plus poli comme client… Pas de réaction. Tulle me lance un regard vide.

Alors que je n’ose pas lui poser de nouvelle question, c’est elle qui reprend la conversation : elle n’aime pas qu’on pense qu’elle ne le fait pas sérieusement. Ici, c’est son travail, c’est sérieux, elle n’a pas à « s’amuser » en discutant avec une petite française. Qui n’est même pas en train de manger un hot-dog. Elle me propose un « fransk » (français) ; j’accepte à contre-coeur, pour ne pas la froisser.

Le fransk, c’est une saucisse un peu plus grande et plus fine, enroulée dans une version danoise de la pâte feuilletée, noyée dans une sauce orange à mi-chemin entre un ersatz de moutarde et une sauce américaine. Pas vraiment ce qu’un Français considèrerait comme un en-cas appétissant. Mais il semble que ma présence tend Tulle, alors le manger serait de bon-goût.

Tulle, la femme ?

Ceux qui défilent sont en majorité des hommes, seuls. Quelques lycéens après les cours, un ou deux couples, mais surtout des hommes, dans la force de l’âge, en costume ou en bleu de travail. La plupart sont discrets, certains sont un peu charmeurs. C’est vrai que Tulle a de beaux yeux. Elle est polie, elle adresse un sourire à ses clients. Mais c’est un sourire ferme, un sourire qui invite à ne pas engager la conversation. Elle ne saurait pas dire si elle se sent seule. En fait, quand elle est dans sa cabane, elle ne réfléchit pas. Et surtout pas à ce genre de choses.

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Copenhague, 03/12/2014 – Crédits photo : Laure Vaugeois/Crossworlds

 

Alors, se sentir seule, c’est un bien grand mot. Et puis, elle a son grill, son journal, elle a des choses à faire. Tulle n’est pas du genre à avoir des états d’âme. Et dans cette nuit danoise, dans cet hiver scandinave, Tulle reste seule au coin du feu, régnant sur la grande rue. Elle n’a jamais peur toute seule, femme ou pas. Et puis dans un léger rire, elle avoue que « si quelqu’un est menaçant, de toute façon, j’ai de quoi l’embrocher dans ma roulotte ».

Laure.

4 réflexions au sujet de « « Ma petite entreprise » : les saucisses de Madame Tulle au Danemark »

    1. Et j’aurais aimé vous la montrer ! Mais Tulle ne voulait pas être prise en photo, ça fait partie du mystère danois peut-être…

  1. Des lignes pleines de douceur et de retenue dans un monde qu’on ressent brutal. Laissez moi vendre mes saucisses semble dire Tulle et passer votre chemin. Ma vie c’est ma vie.

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