« Machatcre » australien : pourquoi le pays se prépare à éradiquer 2 millions de chats

Il y a les pédophiles, les serial killers, les djihadistes, les trafiquants d’organes… et puis il y a ceux qui tuent des petits chats. Le 16 juillet dernier, alors que les terres australiennes plongeaient au cœur de l’hiver, le gouvernement libéral de Tony Abbott a annoncé une mesure glaçante. D’ici 2020, 2 millions de chats errants devraient être éradiqués du sol australien.

Sans surprise, l’annonce de cette mesure a suscité le débat dans un pays qui compte de très nombreuses associations de défense des droits animaliers, et tout autant d’amis de la nature. Mais c’est hors du continent qu’elle a provoqué les réactions les plus vives, car sans doute les moins informées.

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Crédits photo : image libre de droits, Pixabay, Kasya

Débat épistolaire autour d’un « génocide animalier »

Suite à l’annonce de ce plan, Brigitte Bardot a publié une lettre ouverte révoltée adressée au gouvernement australien. Elle rappelle en premier lieu au ministre de l’environnement Greg Hunt que « les chats sont, comme les chiens, des animaux domestiques ». « BB » y qualifie successivement le projet de « scandale, de honte » et de « génocide animalier inhumain et ridicule ».

Les derniers mots de sa lettre passent de la colère au chantage affectif, terminant sur un très solennel : « Je compte sur vous, ne me décevez pas. » Bien que le délégué à la protection des espèces en voie de disparition, Gregory Andrews, se soit félicité lors un post Facebook d’une « réaction majoritairement positive au plan » de la part des Australiens, plusieurs associations locales sont allées dans le même sens que madame Bardot. Lisa Chalk, directrice de la communication de Animals Australia, a souligné l’inefficacité de l’éradication de chats lorsque la première menace aux espèces est la destruction de leur habitat par l’activité humaine. WWF Australie dénonce ainsi la déforestation causée par les pratiques d’agriculture intensive : dans les années 1990, 70% des zones déforestées auraient été converties en terres agricoles.

Au Royaume-Uni, Morrissey, l’ex-chanteur des Smiths (qui avaient notamment publié un album au titre évocateur « Meat is murder »)  a lui aussi choisi de condamner publiquement le kitty scandal dans un message publié sur le fan-site « True-to-you », tenu par une de ses fans.

Le début de la lettre donne le ton. « Nous savons tous que les idiots gouvernent la terre, mais ceci pousse l’idiotie un peu trop loin », comparant le gouvernement de Tony Abbott à « un comité d’éleveurs de moutons n’ayant aucune considération pour le bien-être des animaux ni pour leur respect », et les chats errants visés par le plan à « 2 millions de versions réduites du lion Cecil« . Pour rappel, Cecil, vedette d’un parc national du Zimbabwe, avait été abattu par un dentiste américain ayant obtenu l’autorisation de le chasser, provoquant une vague de choc et de mobilisation sur la Toile.

L’Australie répond aux critiques

Face à ces critiques acerbes, le délégué à la protection des espèces en voie de disparition, Gregory Andrews, a choisi de répondre à son tour aux deux célébrités dans une lettre ouverte. Prenant soin de saluer leur engagement pour la protection des animaux, il rappelle que la diversité de la faune et la flore australienne (qui, au-delà des célèbres requins, kangourous, koalas et crocodiles, s’élève à plus de 500 000 espèces) forme une partie majeure de l’identité de son pays. Or, il estime que si la biodiversité australienne subit « un des plus hauts taux d’extinction au monde », c’est notamment à cause de l’activité prédatrice des chats errants, menaçant d’après lui plus de 124 espèces australiennesAndrews indique également que le gouvernement travaille sur ce plan en coopération avec plusieurs grandes ONG environnementales telles que RSPCA, qui lutte pour la protection des animaux, ou The Nature Conservancy, dont l’action vise plus largement à la protection de l’environnement.

Colons meurtriers de la biodiversité australienne

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D’après le gouvernement australien, le Numbat est une des 36 espèces mammifères australiennes dont l’existence est menacée par la prédation des chats errants. Crédits : image libre de droits, Pixabay, BurningWell

 

Au pays des kangourous, une colonisation parallèle à celle des Européens s’est déroulée dans le monde animalier avec l’introduction de nouvelles espèces, dont les chats. Leur arrivée remonterait à celle des premiers navires venus d’Europe, au XVIIème siècle, ou bien à l’installation des colons au XIXème siècle, venus avec leurs animaux de compagnie. Et, à l’image de leurs maîtres, nos félins de chambre se seraient progressivement livrés à l’assassinat de natifs. L’Australie connait une réduction dramatique de sa biodiversité depuis le 18ème siècle, avec notamment la disparition de plus de 25 espèces mammifères. Aujourd’hui, les chats errants participent à la menace d’extinction d’espèces comme le Bilbi, le Wallaby à queue cornée ou le Numbat.

Si les chiffres avancés par le gouvernement de « 20 millions de chats errants » qui feraient « 20 milliards de victimes chaque année » ne sont pas vérifiables, comme le démontre la rubrique internet dédiée au « fact checking » du quotidien ABC, des travaux scientifiques sérieux soulignent néanmoins leur action néfaste sur la biodiversité. Une publication du CSIRO (Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation), qui étudie l’évolution des espèces mammifères dans le parc national du Kakadu, au nord de l’Australie, observe une diminution de 65% de la diversité des espèces en 13 ans. L’un des principaux facteurs identifiés dans cette diminution est la prédation des chats errants.

D’ailleurs, leur chasse dans une visée écologique n’est pas une pratique nouvelle en Australie, parfois organisée en association avec des communautés aborigènes. En Australie centrale, les Pintupi chassent les chats errants en échange de 100$ par félin éliminé, servant ainsi la recherche scientifique sur leur impact écologique. Les chasseurs doivent ensuite déposer l’estomac de leurs proies auprès d’un personnel scientifique qui en étudie le contenu. Le débat n’est pas nouveau, lui non plus, puisqu’en 1996, un membre libéral du Parlement, Richard Evans, appelait à « l’éradication totale des chats sauvages et domestiques en Australie d’ici 2020 ».

Brigitte Bardot, Morissey et autres imprécateurs des antipodes auront beau dire, les 20 millions de chats errants ne sont pas près d’être considérés comme leurs 20 millions d’amis par les Australiens.

Elise Levy

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