La femme, le Coran, et le bikini en Malaisie

Si j’avais été une femme, décrire le sexe opposé aurait été bien simple. Entre machisme et religion, le rôle de l’homme dans la société malaisienne relève du cliché traditionnel que les mœurs occidentales tendent à réfuter peu à peu. Décrire la femme, à l’inverse, relève d’une aventure épique.

Entre la femme malaise, chinoise, et expatriée, entre la mère de famille respectueuse des traditions et la jeune femme en tailleur sillonnant les bureaux, ou entre l’étudiante d’une université publique ou celle d’une université privée, il y a un fossé si grand qu’il est difficile de saisir les enjeux de sa place dans la société, de son rôle dans la famille ou dans la sphère professionnelle.

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Le culte nord-asiatique de la représentation. Crédits photo: CrossWorlds/Amaury Hauchard

 

Shakira est Malaise, musulmane et voilée. Après deux semestres en sa compagnie à l’université, nous commençons à bien se connaître. Je connais ses amis, quasiment que des filles, mais elle n’en connaît aucun des miens. Ceux-ci n’étant pas en cours avec moi, elle ne les rencontrera sans doute pas. Il aura fallu deux mois pour qu’elle ose me parler, et il en faudra sans doute beaucoup d’autres avant qu’on franchisse les portes de l’université. Avec Shakira, on est en quelque sorte des bons camarades de classe, des bons potes, mais dans l’enceinte scolaire. Dehors, plus rien.

L’égalité, je disais. Cela sera compliqué avec Shakira, du fait que je suis d’une part un homme et d’autre part un étranger, un orang asing. Ma masculinité implique un cloisonnement de notre relation et une pudeur extrême ; il y a entre l’homme et la femme en Malaisie une volonté de se préserver, se cacher avant de se découvrir pleinement au mariage. Grande fut ma surprise quand, après quelques mois de discussions, une de ses amies est venue me demander si j’avais des « vues » sur sa pote. CQFD, si je veux me marier avec elle. Aoutch.

Et ce cloisonnement s’étend à la société toute entière. Ainsi, les résidences étudiantes des universités sont non-mixtes, l’équivalent du RER a ses wagons pour femmes, et, religion oblige, une grande majorité des femmes portent le voile. Ce cloisonnement implique un espace publique très masculin, où les hommes fument cigarette sur cigarette dans les rares endroits propices au chill urbain pendant que les femmes passent, poussettes ou sacs plastiques de course à la main.

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Les régiments de femmes dans l’armée malaisienne, une fierté nationale qui défile dans les premiers lors du défilé de l’Indépendance. Crédits photo: CrossWorlds/Amaury Hauchard

 

Cette cigarette représente à elle seule toute la différence homme/femme abstraite mais bien inscrite dans les mœurs malaises. En septembre dernier, j’ai eu le malheur de demander du feu à une femme. S’en sont suivis un regard de haine et beaucoup d’insultes dans une langue dont je ne distinguais pas encore les subtilités. La cigarette, ce n’est pas le monde de la femme, et c’est bien sur écrit dans le Coran que la femme ne doit pas fumer. Sauf que c’est aussi écrit pour l’homme, moins explicitement certes, mais tout de même. Cela relève juste du fait d’être mal vue, de sortir de son rôle établi par la société, d’être progressiste finalement. Une femme cigarette à la main est le symbole de l’émancipation féminine dans une société très conservatrice : ce n’est pas pour rien que les exemples de fumeuses se retrouvent principalement devant les portes des tours d’entreprise, chez des femmes habillées à l’européenne.

Quant à l’étranger – je parle des Occidentaux – il est vu comme un extra-terrestre, un acteur hollywoodien. Plusieurs fois, à Kuala Lumpur ou ailleurs, nous nous sommes fait prendre en photo car nous ressemblions visiblement à « quelqu’un de très connu ». Qui, on ne le saura jamais, mais pourquoi pas ! Cette fascination est principalement due au standard de beauté asiatique, qui implique une peau blanche – l’inverse représentant le travail dans les champs, et donc la pauvreté. On trouvera ainsi des rayons entiers en supermarché de crèmes bizarres qui vous rendront « plus blanche que blanche ! ».

Dès lors, il est facile de comprendre l’attrait de l’européen à la peau pâle. On saisit ce que représente la gente féminine occidentale en Malaisie, pourquoi la femme blanche est adulée, et comment cela peut vite tourner à l’obsession. Car à cause de cet espace publique masculinisant, l’occidentale devient vite la cible de regards voire de sifflements. Sans parler bien sûr des Etats les plus musulmans du pays, où le simple fait de se balader les épaules découvertes attire des regards malveillants, pleins de reproches, et remplis d’envie. Le paradoxe est édifiant : la pudeur est de mise pour les femmes malaises, il ne faut pas en montrer la beauté et la garder pour la sphère privée. Par contre, l’occidentale se trémoussant en bikini sur la plage, il faudra se rincer l’œil, profiter de cette beauté dévoilée.

La femme chinoise, enfin, est un cas à part dans la société malaisienne. Il faut séparer ici la Chinoise malaisienne qui vit ici depuis plusieurs générations et vit selon les mœurs locales, et la Chinoise en échange, touriste, ou simplement jeune. Dans le second cas, elle se fiera à ses instincts climatiques, qui impliqueront à une température dépassant les 30 degrés un short ne dépassant pas les 30 centimètres. En appliquant cette théorie au fait que la Malaisie a un climat tropical, la garde robe de la femme chinoise est facile à discerner. Le choc visuel est violent quand, en prenant le monorail, on se retrouve entre un ensemble à moitié dénudé à notre droite et un niqab à notre gauche.

De la femme chinoise à l’occidentale en passant par la Malaise, le sexe féminin dans la société malaisienne est donc hétéroclite. On passe sans broncher du voile intégral au mini short, de l’alcool gratuit pour le femmes dans la rue des barres de Kuala Lumpur à l’interdiction dans les mœurs de fumer pour cette même gente féminine. La femme est finalement le reflet de cette société, en pleine transition entre conservatisme religieux et progressisme culturel, à mi-chemin entre les grands magasins de sous-vêtements occidentaux et les petites échoppes de robe ne dépassant pas la cheville.

Amaury Hauchard

 

3 réflexions au sujet de « La femme, le Coran, et le bikini en Malaisie »

  1. Vous parlez des musulmans comme si vous connaissiez l’Islam. Où est-ce qu’il y a marqué dans le Coran que la femme ne doit pas fumer? Et comment ça c’est soit-disant dit plus explicitement que pour les hommes? Evitez d’inventer des choses qui n’existent pas. Pour les hommes ET pour les femmes, tout ce qui nous est néfaste à grandes doses nous est interdit en petites doses. Donc oui, on ne fume pas, et alors? C’est fou comme vous échangez les rôles. On dirait que c’est nous qui faisons quelque chose de mal en ne fumant pas. C’est incroyable. Donc parce que vous fumez vous êtes évolués blabla.. bref. No comment. Déçue de voir qu’après vos nombreux voyages, vous soyez toujours emprunts de préjugés, notamment concernant la soit disante oppression des femmes musulmanes.

    À part ça très intéressant le site…

    1. Chère N.,

      Comme vous me le conseillez, j’évite d’inventer des choses qui n’existent pas. Et encore moi d’emprunter des pauvres préjugés sur l’Islam.
      Il est en effet indiqué de la même façon dans le Coran que hommes et femmes ne doivent pas fumer. N’étant pas musulman, j’ai cru sur parole une amie malaisienne qui me le disait. Une erreur de l’avoir cru du coup, mais assez révélatrice de sa vision des choses.
      Je vous conseille néanmoins de venir en Malaisie vous rendre compte par vous même de la situation de la femme malaise. Avec un taux d’employabilité de 30% inférieur aux hommes et une discrimination à peine cachée dans le monde du travail et dans la vie de tous les jours, ce n’est pas tant une question de préjugés mais de faits.
      Vous parlez de la « soit disant oppression des femmes musulmanes ». Pour un pays qui est prêt à faire passer des lois ne permettant à une femme de porter plainte pour viol que s’il y a présence de cinq témoins oculaires masculins, je ne sais quel mot employer si ce n’est de l’oppression.
      Je vous redirige sur un article très intéressant du Jakarta Globe sorti il y a quelques jours, et vous souhaite d’en tirer des conclusions intéressantes sur la situation de la femme en Indonésie et Malaisie :
      http://www.thejakartaglobe.com/news/aceh-rape-victim-caned-shariah-official-insists/

      Bien à vous,

      Amaury

      1. Bonsoir,
        je suis tombée sur ce site par « hasard » étant issue du même lycée que la fondatrice ^^,
        concernant le fait de fumer ceci n’est pas écrit dans le Coran, le fait est qu’il y est écrit qu’il faut éviter tout ce qui est nuisible à sa santé notamment, d’où les interdictions de fumer qui ne sont pas explicites.
        Votre article a bien mis en accent l’hétérogénéité, la complexité et la pluralité de la femme, dans un pays musulman dans lequel vivent de plus en plus d’expatriés tout est dit sur les paradoxes, j’ai grandement apprécié ce passage :
        « la pudeur est de mise pour les femmes malaises, il ne faut pas en montrer la beauté et la garder pour la sphère privée. Par contre, l’occidentale se trémoussant en bikini sur la plage, il faudra se rincer l’œil, profiter de cette beauté dévoilée. »
        Cela fait penser au paradoxe expatriées/ »locales » aux Emirats et au Qatar,
        Merci pour cet article et bonne continuation à toute votre équipe!

        Bien cordialement,

        Myriam

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