La Malaisie et sa devise nationale de bonne intention

A vrai dire, avant de m’engager dans la rédaction de cet article, je n’avais aucune idée de la devise nationale malaisienne. J’avais beau eu demander à des amis, aussi bien Malaisiens qu’étrangers, aucun n’avait su me répondre. Cela nous donne déjà une belle indication sur le poids qu’ont les outils institutionnels sur ce pays.

J’ai donc mené ma petite enquête et, seconde surprise quand j’ai annoncé aux mêmes personnes interrogées la devise, elles ont eu des réactions bien différentes en fonction de leur origine : les étrangers européens m’ont demander d’arrêter de blaguer et de leur dire la vraie devise, alors que les Malaisiens s’en étonnèrent plus qu’autre chose. Quid et retour sur la devise malaisienne, Bersekutu Bertambah Mutu, « l’Unité est la Force ».

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Bersekutu Bertambah Mutu, « L’Unité est la Force ».

Hypocrisie d’une unité nationale

On pourrait facilement comme l’ont fait les étrangers interrogés sourire de cette devise, car de l’avis de tous l’unité est le dernier élément de définition de la Malaisie. Alors de là à en faire la devise nationale, l’ambition est grande et l’hypocrisie peu camouflée. Sans tomber dans l’opposition politique bête et méchante, il faut tout de même comprendre la Malaisie et ses ethnies pour saisir le fond du problème.

Il y a ici trois ethnies, Malais, Chinois et Indiens, qui cohabitent et divisent la société autant dans les statistiques que dans l’organigramme économique et politique du pays.

La préférence ethnique gouvernementale n’est pas cachée, et la discrimination positive se voit partout. Les exemples sont légions, je prendrais ceux qui me concernent le plus : dans mon université, gouvernementale et équivalent à son aura à notre Sorbonne parisienne, il n’y a aucun Chinois malaisien. Que des Malais malaisiens donc, alors que les Chinois représentent près d’un quart de la population nationale.

Du coup, les Chinois ne feraient pas d’études ? Au contraire, on les retrouve juste dans les universités privées qui n’usent pas l’ethnie du passeport pour recruter leurs étudiants. A Monash University, université australienne délocalisée à Kuala Lumpur, il y a au contraire plus de Malaisiens non-Malais que de Malais. Chandra Muzaffar, président de l’ONG malaisienne Just International, explique ainsi que la Malaisie est « le seul État au monde où ce système [de discrimination positive] a été instauré pour favoriser la majorité, et non pas pour protéger une minorité ».

Protéger une majorité, la formule est forte mais de circonstance. Les Chinois s’étant emparés de la manne économique du pays, les Malais ont peur de l’influence croissante des communautés « étrangères » en Malaisie. En 1970, onze ans avant de devenir Premier ministre durant vingt deux ans et parallèlement héros national, le Docteur Mahathir déclarait dans son Dilemme malais qu’ « au fond d’eux mêmes, les Malais ont la conviction que, quoi qu’ils fassent ou décident, les choses vont continuer à échapper à leur contrôle ; que, lentement mais sûrement, ils vont devenir des dépossédés dans leur propre pays ».

Dans ce paradigme de paranoïa, oui il est logique de mettre en place une politique de promotion malaise. C’est dans ce contexte qu’est née en 1970 la Nouvelle Politique Economique, avec pour but de « rendre » aux Bumiputra, Fils du Sol, la propriété de l’économie malaisienne – ils ne représentaient que 2 % des richesses nationales à l’époque.

Une évolution dans la modération

Ce n’est qu’en 1963, à la création de la fédération de Malaisie, que la devise actuelle a été choisie pour orner le blason d’un motto – anecdote cocasse, ledit blason comprend une étoile à 14 branches, incluant ainsi l’État de Singapour dans la Malaisie. Avant 1963 donc, c’était une autre devise qui définissait la fédération malaise dépendante de Londres : «Sous l’autorité de Dieu », écrit en Jawi, alphabet arabe d’Asie du Sud Est.

Avec cette devise, peu de place pour l’étranger donc, c’est clair et écrit dans les textes, la Malaisie est musulmane – et donc Malaise, la religion musulmane n’étant implantée qu’en Indonésie, à Brunei et en Malaisie (si l’on prend en compte l’histoire controversée au 20e siècle entre Indonésie et Malaisie et les avantages des citoyens de Brunei, les raisons pour ces citoyens d’émigrer en Malaisie sont peu nombreuses). D’un extrême à l’autre donc, mais peut-être cette première devise représentait-elle mieux la société malaisienne que la nouvelle.

Une enfant dans un drapeau de la Malaisie, le 12 septembre 2007. Crédits photo: Flickr/CC/luis cerezo

Une enfant dans un drapeau de la Malaisie, le 12 septembre 2007. Crédits photo: Flickr/CC/luis cerezo

Mais un projet ambitieux

Nous sommes en 2014, et les choses ont évolué en Malaisie. Bien sûr, ce n’est pas l’égalité parfaite des ethnies, mais au moins, dans la théorie, l’heure est à la réunion plutôt qu’à la séparation. En 2010 a en effet été lancée la nouvelle politique du gouvernement avec l’arrivée au pouvoir de Najib Tun Razak. 1Malaysia, c’est le nouveau leitmotiv de la Malaisie, le moteur d’une société en pleine mutation. On ne rejette plus l’étranger mais on l’accueille – le meilleur exemple serait cette campagne d’attraction des capitaux étrangers à Kuala Lumpur, InvestKL – on n’exclut plus les minorités mais on les inclus dans les projets nationaux.

Bien sûr, l’opposition a des multiples raisons de s’insurger contre ce qu’elle considère comme une politique que de façade, mise en place pour « attirer les votes des non-Malais ».
Quoi qu’il en soit, que la théorie et la pratique ne soient pas identiques cela est un autre débat, mais en ce qui concerne notre devise nationale on s’en rapproche plus avec 1Malaysia qu’avec la Nouvelle Politique Economique.

Finalement, cette devise nationale est à l’image du pays : pleine de contradictions mais issue d’une bonne intention. On ne peut du coup qu’espérer que la politique engagée en 2010 porte ses fruits pour faire de la Malaisie un pays unifié autour d’un idéal national.

Amaury Hauchard

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