Mariage chinois : le phénomène des shengnu, « celles qui restent »

En Chine, la jeune femme célibataire et trentenaire porte un nom : on la surnomme «shengnu » (en anglais leftover woman, « celle qui reste »). Ce terme courant fut approuvé par le gouvernement chinois en 2007, qui encouragea par la suite les publications sur les shengnus, de manière à engendrer dans le regard de la population une image péjorative de ces femmes qui auraient passé l’âge acceptable de se marier.

L'appartement familial, où l'on discute du destin des femmes à marier. Crédits dessin : CrossWorlds/Camille Guillard

L’appartement familial, où l’on discute du destin des femmes à marier. Crédits dessin : CrossWorlds/Camille Guillard

Des femmes trop qualifiées

La raison de cette stigmatisation voulue est la différence grandissante entre le nombre d’hommes et de femmes dans le pays. Selon les estimations, en 2020, la nation devrait compter 30 millions d’hommes de plus que de femmes. C’est ce risque de « leftover men » que le gouvernement souhaite éviter.

Dans une interview pour le site d’informations hongkongais ifeng.com (凤凰网), la sociologue Li YinHe (李银河) a mis en avant une de ses théories fondée sur les traditions chinoises, permettant d’expliquer le phénomène de Leftover Women. Les hommes et les femmes seraient divisés en groupes de niveau social (déterminés par des facteurs comme le niveau d’étude, le rang social, l’expérience de vie, etc…) allant de 1 à 5. Selon elle, un homme d’un rang supérieur choisira toujours une femme au rang exactement inférieur au sien (un homme 1 choisira une femme 2, homme 2-femme 3, 3-4, 4-5). Au final, il restera toujours un homme et une femme seule : l’homme 5 ne pourra pas trouver d’épouse à cause de son niveau social trop bas et la femme 1, d’un rang social très élevé, se retrouvera sans époux, car aucun homme ne voudra se marier avec une femme d’un rang supérieur ou égal au sien.

Ces femmes 1 sont ces shengnus qui, concentrées sur leur carrière et ayant un niveau de connaissances et d’expérience assez élevés, ne parviennent pas à trouver de mari.

Une histoire de shengnu

Xiaoli est une jeune shanghaienne de 30 ans. Il y a quelques mois, elle était encore considérée comme une shengnu. Employée dans le secteur de la finance, elle faisait partie de ces femmes émancipées, ces femmes actives de la ville cosmopolite.

Elle se souvient de ce que ses parents lui répétaient.

« Une femme avec une carrière, c’est bien. Mais une femme n’est pas vraiment une femme tant qu’elle n’est pas mariée ».

Chacun y allait de son commentaire : « C’est parce qu’elle n’est pas assez jolie », disaient les voisins ; « c’est parce qu’elle a un caractère trop fort », estimaient des amis de la famille.

Jusqu’au jour où ses parents lui présentèrent le fils d’amis proches. Pour faire plaisir à ses parents et leur montrer son respect, elle accepta de le fréquenter, d’autant plus qu’il présentait les critères du prétendant idéal : fraîchement diplômé de médecine, grand, de bonne famille. Trois à quatre mois plus tard, les fiançailles et le mariage avaient lieu.

Le mariage de Xiaoli. Crédits dessin : CrossWorlds/Camille Guillard

Le mariage de Xiaoli. Crédits dessin : CrossWorlds/Camille Guillard

Déroulé des festivités

Le matin, les mariés se sont retrouvés dans l’appartement de la future mariée, accompagnée de sa famille. Ils ont procédé à quelques rites, notamment demandé les voeux de bonheur des parents et des grands-parents. Dans la cour, les pétards explosent selon la tradition, dans le but de faire fuir les mauvais esprits.

La cérémonie officielle s’est déroulée l’après-midi. Un présentateur a pour mission d’émouvoir les invités, pendant qu’un responsable de la municipalité les marie. La soixantaine d’invités (ce qui est bien peu en Chine, le nombre d’invités pouvant aller jusqu’à plus de 100) a rejoint une grande salle pour le diner. Au bout d’une ou deux heures, les invités s’en sont allés un par un. Le mariage à la chinoise est expéditif. Et Xiaoli abandonne définitivement son statut de shengnu.

Les jeunes mariés rejoignent à leur tour leur chambre d’hôtel que les femmes de la famille ont décorée de rouge pour attirer bonheur, force, fécondité sur leur mariage.

Quelques mois plus tard, Xiaoli habite le même appartement que ses parents avec son mari. Xiaoli me dit que ce sera ainsi tant qu’ils n’auront pas assez d’argent pour s’acheter leur propre appartement, les prix des logements à Shanghai étant extrêmement élevés. Les parents participent ainsi à la plupart des décisions du couple (impôts, gestion du salaire du couple…). Toutefois, le couple accepte cette situation, car « c’est normal de vivre avec les parents après le mariage en Chine« . Xiaoli me dit que :

« Tout le monde est très heureux aujourd’hui« .

Elle n’est plus une shengnu et porte beaucoup d’affection à son époux.

Celles qui restent n’ont pas fini de faire parler d’elles

Evidemment, l’histoire de Xiaoli n’est pas celle de toutes les femmes de Chine. Les opinions évoluent et se contredisent. Xiaoyue, jeune femme de 30 ans, à la tête de sa propre petite entreprise de vêtements, affirme qu’aujourd’hui en Chine, une femme a la possibilité de choisir de se marier ou non. Elle ne désire pas se marier pour l’instant car elle apprécie le style de vie que lui procure sa vie sans compagnon et peut continuer à faire fleurir son entreprise. Mme Song, 40 ans, célibataire, aussi à la tête de sa compagnie, affirme qu’elle ne se sent pas affectée par le terme de shengnu. « J’ai le choix de mener ce style de vie et la société ne peut rien y changer ».

Au contraire, Liyue, jeune femme de 24 ans rencontrée dans la rue, fraîchement diplômée en sciences mécaniques, souhaite se marier. Elle pense qu’être mariée permet de donner un bon exemple et d’assurer une stabilité à ses futurs enfants. D’autres femmes interrogées pensent aussi que le mariage représente une garantie de stabilité pour la famille et le couple. Liyue rajoute qu’elle ne voudrait pas décevoir ses parents et que le mariage, en cela, est aussi une forme de responsabilité et d’honneur envers sa famille.

Camille Guillard

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