Mexique : les femmes et les telenovelas, un scénario compliqué

Chaque année, CrossWorlds s’emploie à vous faire découvrir le monde à travers de nombreuses paires d’yeux. Suivez les yeux d’une dizaine de nos correspondants, rivés sur la télévision dans leur pays.

19h30. Paré de tons jaunes et verts vifs, avec en fond musical de petites notes de piano mélancoliques, l’écran des télévisions mexicaines affiche en écriture cursive : “La Rosa de Guadalupe”.
“Rey de la pantalla chica” (reine du petit écran), La Rosa de Guadalupe, diffusée depuis 2008 sur le Canal de las Estrellas, rassemble chaque soir en moyenne 2,978 millions de téléspectateurs, suivant assidûment cette telenovela emblématique.

Chaque épisode relate une histoire différente, mettant en scène un conflit social et/ou familial différent, et s’appuyant sur la foi des personnages en la sainte “Nuestra Senora de Guadalupe” pour résoudre leur situation problématique. Notre-Dame de Guadalupe serait apparue à une personne indigène du Mexique en 1531, et est depuis considérée comme une figure catholique majeure du continent. Preuve en est que des millions de personnes se rendant chaque année à la Basilique portant son nom, au Nord de la ville de Mexico.

Appartenant à Televisa, l’un des deux mastodontes de la télévision mexicaine publique, le Canal de las Estrellas a été pionnier en diffusant la première telenovela du pays en 1958. Aujourd’hui, il domine encore la scène du soap opera latino-américain, et se revendique comme une “chaîne familiale, qui promeut les valeurs, les traditions et le respect” selon son site internet.

Une telenovela, c’est-à-dire ?

Une telenovela rassemble quelques ingrédients essentiels : des relations amoureuses complexes dans un contexte familial tout aussi complexe, mettant en scène l’opposition entre des personnages issus de classes sociales favorisées, et d’autres aspirant à l’ascension sociale et économique pour sortir de leur situation moins favorisée.

“Une des principales caractéristiques d’une telenovela, c’est qu’elle doit être dramatique, avec souvent un jeu d’acteurs exagéré”, résume Fabiola, chargée de communication pour un festival de cinéma. “Elle comprend souvent des lieux communs, de façon répétée. On retrouve aussi de nombreux paradigmes de la société mexicaine, les préjugés typiques.”

Les telenovelas, “plat principal de la télévision latino-américaine”

La Rosa de Guadalupe est une telenovela à succès parmi tant d’autres : plusieurs chaînes mexicaines recèlent de programmes du genre, qui talonnent de très près les matchs du Tri (el Tricolor, l’équipe nationale de football) en pôle position sur le podium de l’audimat.

La Rosa de Guadalupe — Images promotionnelles / CC Las Estrellas

La Rosa de Guadalupe — Images promotionnelles / CC Las Estrellas

Le processus d’implantation de ces séries si populaires au Mexique est aussi un miroir qui reflète nombre de problématiques majeures de la société mexicaine, et tout particulièrement les questions de genre.

Dès la période post-révolutionnaire, à partir des années 1920, le pays s’est mis à la recherche d’un modèle pour réinterpréter le passé et la réalité de la société mexicaine, afin de promouvoir une image d’un pays moderne et démocratique. La télévision a vite été considérée par la classe politique comme un média efficace pour montrer du doigt certains comportements afin de les désigner comme contraires à la morale de la vie en société.

Façonner des modèles, des idéaux, des normes et des moeurs à travers des programmes de divertissement: tel était — en partie — le projet des telenovelas, dans un pays où la naissance de la télévision fut perçue comme une alliance entre les régimes issus du Parti Révolutionnaire Institutionnel et les figures de l’élite patronale.

Elles se sont donc converties en une opportunité de créer un récit, une trame narrative, dans un pays en recherche d’une identité commune et unifiée. Fabiola, chargée de communication dans le cinéma, évoque d’ailleurs ces programmes comme faisant partie de “notre inconscient mexicain”: “c’est un référentiel commun dans notre société, avec la famille et les amis”.

Traditionnellement, des figures féminines victimisées

Dès leurs débuts, les telenovelas ont visé un public majoritairement féminin. Plus que féminin, la propriétaire d’un petit magasin de laine et de tissu La Lupita, se rappelle qu’initialement, les telenovelas s’adressaient majoritairement aux amas de casa, les femmes au foyer. On supposait que la figure de la mère dans la famille restait chez elle, et avait donc plus de temps pour se consacrer à la télévision.

Les personnages féminins dans les telenovelas sont donc omniprésents, mais souvent présentés comme victimes. “Les novelas mettent souvent en scène des rôles de femmes soumises, sans grande force de caractère ou intellectuelle”, remarque Fabiola. “C’était très souvent le rôle de la femme qui tombe amoureuse, et qui sous le prétexte de jouer la gentille, finit en fait par être un peu idiote.” “Etres ayant besoin de protection, tout le temps liés à la maternité, (…) des personnes peu rationnelles, uniquement préoccupées par les commérages et les histoires de coeur; elles sont rarement représentées comme à l’origine d’une pensée scientifique, analytique, politique”, renchérit Cerenia, de l’association CIMAC (Comunicación e Información de la Mujer A. C.), spécialisée dans les questions de genre et de droits de l’Homme qui promeut un journalisme au service de l’égalité des sexes.

Autre fait frappant : l’absence d’actrices indigènes des programmes, bien qu’elles représentent un pourcentage important de la population féminine mexicaine. Ainsi, à la stigmatisation des femmes dans les telenovelas s’ajoute l’invisibilisation d’une partie d’entre elles, résolument oubliées de ces programmes mettant très largement en scène des femmes répondant aux canons de beauté occidentaux.

Fabiola, une libraire d’une quarantaine d’années, évoque des thématiques “stupides, totalement exagérées”. Pour elle, certaines telenovelas “n’apportent rien au développement de la société, comme La Rosa de Guadalupe”, qui réunirait tous les clichés possibles. “C’est vraiment cliché après cliché. Elle véhicule certaines idées moralisatrices et religieuses, et n’offre ni perspective ni raisonnement critique qui te permette de réfléchir différemment et de te poser des questions.” Petite fille gâtée, mère hystérique ou amante désespérée, voilà à quoi sont limités selon elle les personnages féminins.

Par leur contenu et ce qu’elles véhiculent, les telenovelas ont peu à peu participé à la reproduction des inégalités de genre dans la société, en normalisant au fil des épisodes situations discriminantes et violences conjugales.

Comme me l’explique Cerenia, de l’association CIMAC (Comunicación e Información de la Mujer A. C.), la façon de représenter les femmes dans les médias plus généralement “a un impact direct sur la façon dont la société perçoit les femmes et les hommes.

Par exemple, si l’on voit sans arrêt des femmes battues dans les médias, ça va générer dans la société une forme de permissivité de cette violence, et d’autant plus l’idée que les hommes sont violents par nature”.

Rire aux dépens des personnages

D’autre part, bien que la novela ait été conçue pour permettre aux femmes spectatrices de s’identifier aux personnages, la réalité en est autrement. Nina, retraitée et grande adepte des novelas, suivant avec intérêt et assiduité trois programmes quotidiennement, clarifie vite son goût pour ces soap opera à la mexicaine. “Je vais être honnête, je ne me suis jamais identifiée avec quelque actrice de telenovela que ce soit, j’ai jamais été fan de l’une d’elles. J’aime bien regarder, ça fait passer un bon moment, mais moi je vis dans le présent, je suis moi (rires)”.

Fabiola, elle, se souvient uniquement d’une scène emblématique du personnage d’Itati Cantoral, dans la novela Maria la del barrio. “C’est devenu un meme très connu, parce que la scène est vraiment dramatique”, explique-t-elle. En effet, l’extrait en question, appelé “Maldita Lisiada”, représente la crise de nerfs d’une mère de famille, dans un éclat de hurlements et de jeu exagéré, et a d’ailleurs fait l’objet de plusieurs réinterprétations dans d’autres séries, notamment -et étonnamment- dans Orange is the New Black. “Finalement, les personnages dont je me souviens, c’est ceux qui m’ont fait rire, ceux dont tout le monde se moque gentiment”, conclut-elle.

Des femmes puissantes entrent en scène

Selon Martha Garcia, professeure en études de genre, l’arrivée des narco-novelas, ces séries qui racontent le monde du trafic de drogues dans les pays latino-américains, a un peu changé cette représentation, mettant en scène “des femmes puissantes, insoumises, ambitieuses.”. Fabiola semble du même avis :  “il y a eu récemment des novelas dans lesquels les personnages avaient des rôles plus intéressants, avec une histoire qui allait au-delà de la simple histoire d’amour”. Et de citer Mirada de Mujer (Regard de Femme, diffusée en 1997) ou Las Aparicio (2010) “avec des personnages plus matures, qui offrent aux femmes des rôles de personnages plus forts, jouant un rôle important dans la résolution du conflit principal.” Par exemple, la seconde met en scène une famille uniquement composée de femmes, six fortes personnalités, rompant ainsi avec le scénario du schéma familial classique.  “Ca a été une étape importante, qui a un peu rompu avec la vision traditionnelle”, estime-t-elle.

Pour Cirenia, membre de l’association de défense des droits des femmes dans les médias d’information et de communication : “Si les médias sont reproducteurs des stéréotypes de genre, ils peuvent aussi agir dans le sens inverse, et accompagner un changement dans les inégalités et contribuer à créer de nouveaux discours ciblés qui donnent une place aux droits des femmes”.

Hélène Guilguet

 

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