Petite leçon d’hospitalité mexicaine : les morts conviés au dîner

On ne pleure pas les morts les 1er et 2 novembre au Mexique ; mais on s’en souvient. On les attend avec impatience, et une fois qu’ils sont arrivés, on les vénère et on les invite à diner, pour qu’ils repartent, rassasiés, le jour suivant.

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Le 30 octobre 2014, à l’université UNAM de Mexico City, les étudiants anticipent el Dia de Los Muertos lors de la Mega Ofrenda. Crédits photo: CrossWorlds/Josué Suarez

 

Pour la petite histoire

Célébré à échelle nationale, El Dia de los Muertos est le fruit d’origines indigènes et chrétiennes. Les indigènes (Mexica, Maya, Purépecha…) ne concevaient pas « l’au-delà » avec des valeurs morales (tels que l’enfer et le paradis pour les chrétiens) mais ils croyaient que les âmes des morts s’envolaient vers un endroit spécifique, en fonction des causes du décès.

Ainsi si tu meurs noyé, tu iras au « Tlalocan », chez le dieu de la pluie, si tu meurs en héros (les femmes rendant l’âme lors d’un accouchement comprises), tu iras au « Omeyovan », le paradis du soleil, si tu meurs enfant, direction le « Chichihuacuauhco », pour te ressourcer et retourner sur terre. Mais si tu meurs “naturellement”, alors tu finiras au « Mictlan », un lieu sombre, qui ne possède pas de sortie.

Mourir est ainsi un vrai voyage de l’âme, auquel la famille se doit de participer. Une grande cérémonie est organisée: bains d’offrandes, objets personnels rassemblés pour que le mort ne se sente pas « abandonné » au moment de parcourir son chemin vers l’au-delà. Ce rituel a été influencé par la religion chrétienne lors de l’arrivée des Espagnols, el Día de Muertos a commencé alors à être célébré au même moment que la Toussaint. Les tombes ont été décorées et les cimetières colorés de fleurs et d’offrandes. C’est là aussi où el Pan de Muertos apparut : pain eucharistique, qui rappelle tout de même les croyances indigènes puisqu’il est confectionné d’une « bosse » qui représente un crâne et de quatre canaux, qui font référence aux divinités aztèques.

Mole, tamales, mezcalito ?

Déguisements, offrandes publiques, grands évènements universitaires, nationaux… L’heure est à la fête. Et s’il n’y a pas que la nourriture qui compte le jour des morts, au Mexique, les autels entretiennent une place primordiale dans le rituel.

Un autel le 1er novembre 2014 à Coyoacán. Crédit photo: CrossWorlds/Elise Didier

Un autel le 1er novembre 2014 à Coyoacán. Crédits photo: CrossWorlds/Elise Didier

Ils sont disposés à l’intérieur des maisons. Dans certaines villes du Mexique, des fleurs de Cempazuchitl les relient à la rue. Oranges et odorantes, elles serviraient à guider les morts lors de leur arrivée sur Terre, afin qu’ils puissent se mettre à table.

L’autel en lui-même est riche d’attentions. Entre le plat préféré du mort (ce repas n’a lieu qu’une fois par an !) et les plats typiques mexicains, on peut apercevoir un petit verre de mezcal ou de tequila. Son portrait est également disposé au sommet de l’autel, entouré de « calaveritas » (petites têtes de mort en sucre, en chocolat, qui représentent tous les défunts de la famille), le tout accompagné qu’un grand verre d’eau, pour hydrater les morts et d’une assiette de sel, « pour purifier leur âme ».

Le soir, les ruelles de Mexico s’illuminent et offrent un véritable spectacle. Toutes les offrandes disposées sur les trottoirs font voyager les vivants qui déambulent dans les quartiers re-décorés. L’encens, qui a pour rôle d’éloigner les mauvais esprits, fait tourner la tête, les centaines de bougies qui entourent les autels brouillent un peu la vue, l’œil est attiré par les flammes, et c’est à peine si nous remarquons les statues de squelettes autour. Les familles se promènent, avec leurs enfants maquillés en zombies, des petits groupes jouent de la guitare ou de la trompette dans la rue, et la ville procure une sensation de fête et de joie, qui redonne le sourire à la mort.

Un autel le 1 novembre 2014 à Coyoacán. Crédit photo: CrossWorlds/Elise Didier

Un autel le 1 novembre 2014 à Coyoacán. Crédits photo: CrossWorlds/Elise Didier

 

Et la parole aussi. Dans les ruelles, où sont exposés les portraits des défunts, des légendes circulent… car c’est parmi les morts que les vivants célèbrent ces premiers jours de novembre, et ils sont bien présents, à leur manière. Certains Mexicains racontent même qu’un mort leur a grimpé dessus pendant leur sommeil ! Et oui, « un muerto se te sube » (un mort se hisse sur toi). Mais la plupart des histoires racontées ont pour but d’encourager les familles à participer au Día de Muertos. Hors de question d’y échapper, sinon ta famille défunte viendra te rendre visite, non pas pour partager quelques blancs de poulet mais pour te réprimander pendant la nuit.

Des calaveritas en chocolat  le 1er novembre 2014 à Coyoacán. Crédit photo: CrossWorlds/Elise Didier

Des calaveritas en chocolat le 1er novembre 2014 à Coyoacán. Crédits photo: CrossWorlds/Elise Didier

 

Un autre visage de la fête, l’économie et les « puestitos de la calle »

Cette fête traditionnelle, riche en croyances, est devenue, comme Halloween, un véritable événement qui engendre aussi le développement d’une économie. La foule étant dans les rues, les vendeurs ambulants profitent de l’occasion pour assaillir les passants, en chantonnant. « Ricos tamales calientitos », (Bon tamales bien chauds).

Publicité de la bière Victoria au Mexique pour la fête des morts.

Publicité de la bière Victoria au Mexique pour la fête des morts.

Comme le dit le proverbe « No se puede negociar con la muerte, pero sí se puede hacer negocio con ella » (On ne peut pas négocier avec la mort mais on peut faire des affaires avec elle), entre le Pan de Muertos et les « Calaveritas », les déguisements ou le maquillage, chacun consomme. Les publicités sont aussi revêtues, comme la bière Victoria.

Jusque dans les universités : des Catrinas à la UNAM

Cet évènement fait également l’objet de manifestations culturelles, qui bouleversent le quotidien des universités. La Universidad Nacional Autonoma de Mexico (UNAM) a organisé, comme chaque année, une « Mega-Ofrenda », cette fois-ci, destinée à Frida Kahlo. L’icône mexicaine a été peinte, sculpté, citée, par des écoles et des universités qui ont rassemblé des autels incroyables. Une véritable œuvre d’art a été montée dans la zone culturelle de l’université. Il fallait être prêt à attendre plus de trois heures pour assister au spectacle.

Le 30 octobre 2014, à l'université UNAM de Mexico City, les étudiants célèbrent en avance el Dia de Los Muertos, lors de la Mega Ofrenda. Crédit photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l’université UNAM de Mexico City, les étudiants célèbrent en avance el Dia de Los Muertos, lors de la Mega Ofrenda. Crédits photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l'université UNAM de Mexico City, Frida Kalho à l'honneur lors de la Mega Ofrenda organisée par les étudiants pour el Dia de Los Muertos. Crédit photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l’université UNAM de Mexico City, Frida Kalho à l’honneur lors de la Mega Ofrenda organisée par les étudiants pour el Dia de Los Muertos. Crédits photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l'université UNAM de Mexico City, Frida Kalho à l'honneur lors de la Mega Ofrenda organisée par les étudiants pour el Dia de Los Muertos. Crédit photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l’université UNAM de Mexico City, Frida Kalho à l’honneur lors de la Mega Ofrenda organisée par les étudiants pour el Dia de Los Muertos. Crédits photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l'université UNAM de Mexico City, les étudiants célèbrent en avance el Dia de Los Muertos, lors de la Mega Ofrenda. Crédit photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l’université UNAM de Mexico City, les étudiants célèbrent en avance el Dia de Los Muertos, lors de la Mega Ofrenda. Crédits photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l'université UNAM de Mexico City, les étudiants célèbrent en avance el Dia de Los Muertos, lors de la Mega Ofrenda. Crédit photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l’université UNAM de Mexico City, les étudiants célèbrent en avance el Dia de Los Muertos, lors de la Mega Ofrenda. Crédits photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l'université UNAM de Mexico City, les étudiants célèbrent en avance el Dia de Los Muertos, lors de la Mega Ofrenda. Crédit photo: CrossWorlds/Josué Suarez

Le 30 octobre 2014, à l’université UNAM de Mexico City, les étudiants célèbrent en avance el Dia de Los Muertos, lors de la Mega Ofrenda. Crédits photo: CrossWorlds/Josué Suarez

 

Mais note grave, en ces jours de fête. Ce Día de Muertos à Mexico a été marqué cette année par la disparition des étudiants normalistes depuis le 26 septembre à Iguala. Des images telles que celle ci-dessous ont circulé, ainsi que des messages, appelant à la justice. La communauté étudiante de la UNAM s’est mobilisée et continuera de le faire. Car les familles des 43 étudiants n’ont pu, elles, convier à la fête leurs enfants disparus.

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 Elise.

3 réflexions au sujet de « Petite leçon d’hospitalité mexicaine : les morts conviés au dîner »

  1. Bravo à Elise et à Josué

    Article clair et concis qui met bien en évidence l’aspect festif et exubérant de cette « fête » des morts, tellement différent de l’austérité et de la gravité des autres cérémonies associées à cette journée dans d’autres parties du monde.

    Les photos qui accompagnent le texte sont superbes, remarquable, celle de Josué SUAREZ de la femme maquillée regardant un crane….

    Pierre RIVET

  2. Merci pour votre commentaire, la dernière série de photos a été prise lors d’un évènement : les grandes offrandes mises en place à la UNAM (Université Nationale Autonome de Mexico), elles représentent en grande majorité Frida Kahlo, celle avec le crâne fait simplement référence à la mort. La dernière photo a été prise à l’espace culturel de l’université, vous pouvez observer les différentes offrandes organisées en cercle.
    J’espère avoir répondu à vos interrogations,

    Elise

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