MURS — À Beyrouth, de nouveaux murs porteurs d’une amnésie collective

La première surprise que Beyrouth réserve à un regard étranger est son architecture hétéroclite, ponctuée ça et là de grues : Beyrouth est une ville continuellement en travaux.

Chaque immeuble présente la ville sous un certain angle, raconte un Beyrouth différent. Le Beyrouth des affaires et du tourisme, des bidonvilles et du Hezbollah. Le Beyrouth des mosquées, des églises, des cloches et du muezzin. Le Beyrouth des sunnites, des chiites, des maronites, des arméniens, des grecs orthodoxes et j’en passe. Le Beyrouth de la guerre civile.

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Vue de Beyrouth, Downtown, Crédit Photo : CrossWorlds / Camille Gerber

 

La peur du sniper

« La guerre civile est taboue pour l’Histoire nationale », m’explique Gabriel Khairallah, prêtre jésuite à l’Université Saint Joseph de Beyrouth. « Dans tous les livres d’Histoire on dit ‘le Liban a connu une guerre entre 1975 et 1990 qui a fini par une amnistie générale’. Donc on résume 15 ans de guerre en 2 lignes ». Sasha, étudiante libanaise, a pu se renseigner davantage sur cette période durant son séjour de deux ans en France : « ce n’est qu’en arrivant en France que j’ai eu accès à des sources qui m’ont permis de comprendre ce qu’il s’était passé ».

A l’origine un affrontement entre les communautés chrétiennes et musulmanes du pays, le conflit s’est complexifié et s’est doublé d’interventions étrangères comme celles d’Israël, de la Syrie ou des Etats-Unis. La ville de Beyrouth elle-même fut divisée en deux zones, Beyrouth Ouest (gharbié) essentiellement musulmane et Beyrouth Est (sharquié) majoritairement chrétienne. En guise de délimitation entre ces deux pôles s’étend la ligne verte, « une véritable ligne de front, une sorte de no man’s land constitué de bâtiments détruits » selon Hervé Amiot, journaliste aux Clés du Moyen-Orient. La ligne verte tient son nom de la végétation qui s’était développée dans cet espace laissé vide. Repaire des snipers, elle est la trace physique de la séparation des deux quartiers pendant 15 années.

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Mur de l’ancienne “ligne verte”, Beyrouth. Crédits photo : CrossWorlds / Camille Gerber

 

Comme les parents de Sasha, beaucoup de personnes devaient passer la ligne de démarcation pour aller travailler ou rentrer chez elles : « mes parents étudiaient à l’AUB (American University of Beirut), à l’ouest, ils ne rentraient chez eux à l’est que rarement, car ils devaient contourner les francs-tireurs et passer par une multitude de check points, c’était très dangereux ».

« Moi j’ai connu Beyrouth pendant et après la guerre, j’ai vécu près de la ligne de démarcation », m’explique Gabriel Khairallah. « Quand en 1991 la guerre était officiellement terminée, j’ai vu Beyrouth sans cette sorte de mur : on pouvait aller de l’autre côté, il n’y avait plus la peur de la guerre, la peur du sniper ».

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Rue de Damas, ancienne ligne verte, Beyrouth. Crédits photo : CrossWorlds / Camille Gerber

 

« C’est une anarchie architecturale »

En plus d’être divisée territorialement, la ville a subi de nombreux dégâts dus aux attentats, bombardements et à la guérilla urbaine qui s’y était installée. Cependant, dès la fin du conflit, la ville se reconstruit : de nombreux investisseurs sautent sur l’opportunité de ce nouveau marché. Mais l’offre se déconnecte très vite de la demande beyrouthine : « les promoteurs réalisent souvent des constructions trop luxueuses […], qui ne répondent pas aux besoins d’une classe moyenne ou modeste largement présente à Beyrouth » selon Hervé Amiot, journaliste aux Clés du Moyen-Orient.

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Vue panoramique de Beyrouth et notamment de la mosquée Al Amin dans le centre ville. Crédits photo : CrossWorlds / Sasha Moujaes

 

Un vaste chantier est donc initié pour la reconstruction du centre-ville, sous la responsabilité de la compagnie Solidere, fondée par l’ex premier ministre Rafiq Hariri en 1994. Le projet a eu des conséquences nuancées : comme le quartier était détruit, c’était une occasion unique pour mettre en place des fouilles archéologiques. Mais par la suite, le chantier a conduit à la destruction de bâtiments anciens. Des associations comme « Save Beirut Heritage » estiment que « sur les 2400 maisons beyrouthines inscrites sur la liste nationale du patrimoine à préserver en 1986, seules 240 existent encore en 2012 ».

Le résultat ne s’est pas fait attendre : « les Libanais ne se reconnaissent pas dans le centre-ville » selon Sasha, « les gens ont réalisé que ce n’était pas vraiment un projet de reconstruction, plutôt un projet financier ». Elle poursuit : « Esthétiquement c’est beau, mais il n’a pas été reconstruit pour les habitants de Beyrouth ». Quartier totalement délaissé par la population locale, le centre-ville « n’a pas raccroché ». Sasha, qui a effectué un stage au sein de la société Solidere, m’explique que face à cet échec commercial certains commerces allaient fermer, mais qu’ils « sont restés ouverts parce que Solidere leur a demandé de rester ouverts, même sans payer de loyer ».

« Il y a des nids dans les trous d’obus »

En opposition à cette reconstruction véhémente, beaucoup d’anciens bâtiments sont laissés tels quels, marqués par les balles ou totalement démolis. Parmi eux, des maisons traditionnelles agrémentées de voûtes, d’arcades et de balcons, mais aussi des bâtiments plus récents des années 60 et 70.  Frédéric Imbert, directeur de l’IFPO à Beyrouth, me raconte ainsi : « Ma grosse surprise en 1992 quand j’arrive à Beyrouth, j’ouvre ma fenêtre et je vois ce bâtiment de la sécurité criblé de balles. Deuxième surprise quand je reviens en 2015 et que je revois ce bâtiment, je me suis dit alors là il y a un truc que je ne comprends pas. Une vingtaine d’année après l’immeuble est là, le même, ils ne l’ont pas plâtré une seule seconde. Il y a des nids dans les trous d’obus ».

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Un immeuble marqué par la guerre dans le quartier d’Hôtel Dieu, Beyrouth. Crédits photo : CrossWorlds / Camille Gerber

 

En réalité, la raison de la survie de ces bâtiments est plutôt triviale : « Je pense qu’il y a beaucoup de problèmes fonciers, de querelles entre investisseurs, ou alors les héritiers ne sont plus là, ils ont émigré aux Etats-Unis par exemple », estime Frédéric Imbert. Sasha ajoute que ses parents n’ont jamais voulu vendre leur appartement qui se trouve pourtant dans un immeuble marqué par la guerre : « Maintenant le mètre carré est super cher, donc si tu quittes ton appartement, tu vas perdre énormément d’argent. Le dilemme de tout le monde c’est de sacrifier son appartement actuel pour un plus moderne, mais 7 ou 8 fois plus cher ».

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Un bâtiment abandonné rue de Damas, quartier de Sodeco, Beyrouth. Crédits photo : CrossWorlds / Camille Gerber

 

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Un bâtiment en ruine dans le quartier de Sodeco, Beyrouth. Crédits photo : CrossWorlds / Camille Gerber

 

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Immeuble d’Ashrafieh, Beyrouth. Crédits photo : CrossWorlds / Nina Rinzivillo

 

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Immeubles de Mar Mitr, Beyrouth, où les époques se font face. Crédits photo : CrossWorlds / Camille Gerber

 

La ville serait ainsi parsemée de bâtiments « rescapés » de la guerre, et personne n’y prêterait attention ? Un projet semble sortir du lot : celui de « Beit Beirut » (la maison de Beyrouth), initié en 2008. C’est l’histoire d’une maison sur l’ancienne ligne de démarcation, appelée par les Beyrouthins « la maison jaune ». Menacé de démolition à la fin du siècle, le bâtiment abritera bientôt un musée de la guerre et pourrait devenir le lieu de commémoration et surtout d’entente entre toutes les communautés par rapport aux versions du récit de la guerre civile. Gabriel Khairallah voit là une initiative pleine d’espoir, pour dire aux jeunes « ne faites pas l’erreur que ma génération a faite », et pour éviter l’amnésie qu’il déplore par rapport à la guerre civile.  

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La Maison Jaune, Sodeco Square. Crédits photo : CrossWorlds / Camille Gerber

 

« Pour moi l’Ouest, c’était un autre pays »

Malgré une volonté de mettre de côté ce passé si proche, un mur psychologique entre Beyrouth Ouest et Beyrouth Est semble toujours présent chez la plupart de ses habitants, selon le quotidien libanais L’Orient-Le Jour. « J’ai rencontré une femme chrétienne d’environ cinquante ans, qui est venue chez moi signer un contrat et elle devait pour la première fois -je n’ose même pas le dire-, traverser la ligne, la fameuse rue de Damas qui dans les esprits est encore matérialisée par une espèce de mur », raconte le chercheur Frédéric Imbert. « C’était la première fois qu’elle se rendait dans le quartier de Ras El Nabaa, qu’elle découvrait donc avec une certaine appréhension ».

Ainsi, la survivance de la ligne verte pourrait simplement concerner la génération qui a connu le conflit. Mais le prêtre Gabriel Khairallah me détrompe : « Je vois actuellement, même chez les gens qui n’ont pas connu la guerre, que certains ne vont pas s’aventurer dans les zones à majorité musulmane, sauf s’ils y sont obligés ». « Une étudiante me disait il n’y a pas très longtemps, ‘pourquoi eux viennent dans nos zones [chrétiennes] alors que nous on ne va pas dans leurs zones [musulmanes] ?’». Sasha elle, m’explique que certains parents « n’aiment pas quand leurs enfants partent de l’autre côté de la ville, c’est encore dangereux dans leur tête ». Elle me raconte : « quand j’étais petite on se référait à ces deux pôles et je ne comprenais pas, pour moi l’Ouest, c’était un autre pays ». Elle ajoute que chez les jeunes c’est « totalement inconscient, par habitude on ne va pas dans les quartiers de l’autre côté ».

La ville de Beyrouth est extrêmement fragmentée entre ses différentes communautés, et chaque quartier a son cachet religieux ou ethnique, connu de tous. Des signes religieux sont d’ailleurs présents dans la rue, des icônes et des croix mais aussi des drapeaux chiites, sans oublier les lieux de cultes qui diffèrent selon le secteur. Cette appropriation identitaire des quartiers est un message envoyé aux autres, explique Frédéric Imbert.« On marque géographiquement très vite son quartier, de manière à ce que l’autre ne le prenne pas », et aussi pour lui dire « là, tu rentres dans notre quartier ».

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Une croix au détour d’une rue dans la montée Alexandre, Ashrafieh, Beyrouth. Crédits photo : CrossWorlds / Camille Gerber

 

Cette fragmentation est très nette, mais en réalité la géographie urbaine se meut car les quartiers ne sont pas hermétiques au changement. C’est ce qui fait dire à Gabriel Khairallah que « les populations sont un peu plus mélangées qu’on voudrait le dire, il paraît ». En effet, des réfugiés syriens musulmans vivent dans des quartiers chrétiens, et au sein d’un même quartier musulman la confession majoritaire évolue : la rue où habite Frédéric Imbert était peuplée principalement par des sunnites il y a quelques années, mais il s’est rendu compte que depuis peu, c’est la confession chiite qui est la plus présente.

Quoi qu’il en soit, on ne peut étudier avec certitude l’évolution de la population des quartiers de Beyrouth, ni même des autres villes libanaises, car il n’y a pas eu de recensement dans le pays depuis 1932.

« Je suis libanaise et c’est tout »

Il semble que s’exprime dans l’urbanisme de Beyrouth une volonté de « fuite vers l’avant » : on tente d’oublier la guerre civile en reconstruisant des bâtiments modernes, on l’efface du paysage urbain à défaut de pouvoir l’effacer des esprits. Mais ce comportement comporte un risque selon Gabriel Khairallah : « Il faut qu’il y ait une forme d’oubli pour pouvoir revivre, mais si on tombe de l’oubli à l’amnésie ? ».

Un travail d’historien est donc indispensable pour panser les plaies du passé, car pour l’instant il existe au Liban « des Histoires » de la guerre civile : l’Histoire de chaque communauté qui raconte ses combats, ses persécutions et ses blessures. Selon Gabriel Khairallah ce travail d’introspection est fondamental « parce que les jeunes peuvent refaire cette erreur ».

Sasha, elle, en est convaincue : l’appartenance communautaire n’a plus autant de force que par le passé. Elle m’explique d’ailleurs que lorsqu’elle est arrivée en France pour faire ses études et qu’elle disait qu’elle était libanaise, on lui demandait rapidement de quel « camp » elle était. En se rappelant cette époque, elle me dit « j’ai vraiment pris conscience que j’étais chrétienne quand je suis arrivée en France. Je me sentais stigmatisée. Je suis libanaise et c’est tout. »

Camille Gerber

2 réflexions au sujet de « MURS — À Beyrouth, de nouveaux murs porteurs d’une amnésie collective »

  1. Super Camille ton exposé sur beyrouth qui m’a appris un peu du Liban rescapé.Toute cette souffrance….
    Dommage que la reconstruction soit si banale si peu « oriental »Wright

    1. Merci beaucoup pour votre commentaire, en effet le Liban est un pays très complexe. J’espère que vous en apprendrez davantage dans les prochains articles !
      Camille

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