MURS — A Buenos Aires, les murs blancs ne parlent pas

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Street art aux couleurs de Boca Juniors (club de football très connu), quartier de la Boca. Crédits photo : http://buenosairesstreetart.com / Run Dont Walk

 

Buenos Aires, quartier de La Boca. Le street art couvre les rues de ce quartier populaire de la capitale et le transforme progressivement en un lieu touristique incontournable. Au milieu des hommages à Diego Maradona, dieu argentin du foot venant du club de Boca Juniors, une fresque bleue et jaune représente une femme, la bouche grande ouverte, sur le point de crier.  Que s’apprête-t-elle à hurler ? Sûrement l’un des nombreux messages politiques qui peuplent les rues de la capitale, haut lieu mondial du street art, ou arte callejero. La ville connaît une renommée mondiale, avec des oeuvres d’artistes argentins extrêmement connus comme Jaz mais aussi internationaux comme Banksy.

Buenos Aires et le street art : une histoire qui dure depuis 60 ans

 Le street art, en Argentine, ne date pas d’hier. Dès les années 60, les messages politiques fleurissent sur les murs, et la résistance à Peron, l’ancien président, s’en sert pour diffuser sa propagande. Les années 60 et 70, influencées par des mouvements populaires tels que Mai 68 en France, sont caractérisées par un street art violent et agressif. Le fameux graffiti « Peron vuelve cuando se le canten los pelotas » (« Peron reviendra quand ça lui chantera ») est une réponse des péronistes au président Lanusse, qui disait que Peron ne voulait pas faire son retour sur la scène politique. A cette époque de forte mobilisation politique et syndicale, les murs se transforment en un terrain d’expression politique, où les différents groupes s’expriment et se répondent. La situation change en 1976 avec la dictature militaire, qui condamne toute forme d’expression urbaine et fait taire les rues de Buenos Aires. Le retour de la démocratie en 1983 introduit de nouveau ce mode d’expression, désormais influencé par les Etats-Unis et la culture hip-hop.

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« Perón reviendra quand ça lui chantera », année 1972. Photo libre de droits.

 

En 2001, l’Argentine connaît une crise économique et sociale sans précédent. Dans les rues, la population s’enflamme, manifeste et crie « Que se vayan todos » (« Qu’ils s’en aillent tous »). Ce cri populaire réclamant la démission des membres du gouvernement est très vite repris et inscrit sur les murs de la capitale. Dès lors, le street art se transforme en un canal d’expression politique très répandu : c’est la réelle naissance du street art porteño tel qu’il est aujourd’hui.

    Cette naissance éminemment politique annonce la couleur : l’arte callejero sera politique ou ne sera pas. Les artistes de rue s’emparent donc de la ville et de ses dédales de rues pour s’exprimer, dénoncer ou soutenir, sur un ton satirique et anticonformiste. Les dessins se succèdent, se superposent, disparaissent parfois quand ils sont recouverts par d’autres, mais un thème revient comme un leitmotiv entêtant : la politique.

La politique dépeinte par le street art

Lorsque qu’on me demande ce que je suis venue étudier en Argentine et que je réponds « la science politique », en général la réponse se rapproche de : « Mais pourquoi donc ici ?! ». Les Argentins sont souvent très critiques à l’égard de leur système politique, de leurs institutions et des hommes qui les dirigent. Le street art ne déroge pas à cette peinture assez péjorative de la politique. L’actuel président, Mauricio Macri, n’est pas en reste quant aux satires politiques. Représenté tantôt comme le clown de McDonald’s, tantôt avec la moustache d’Adolf Hitler, Macri jouit d’une popularité limitée, comme en témoignent les centaines de graffitis à son effigie. L’un de ces graffitis représente le président avec la moustache d’Hitler et une casquette de policier, faisant référence aux forces de police mises en place à Buenos Aires, à l’instar de villes comme Londres et New York, largement critiquées par l’opinion publique, reprochant à Macri de se servir de la police pour son propre intérêt.

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« Non à la police de Macri », année 2010, stencil anonyme, Buenos Aires. Crédits photo : http://www.escritosenlacalle.com

 

  Les fresques murales de Buenos Aires racontent les crises économiques, les scandales politiques et la corruption. Les peintures urbaines reflètent les inquiétudes des Argentins, et les murs se font alors miroirs des préoccupations sociales et des débats de leur époque. Une étudiante argentine, Rocío, s’exprime ainsi sur le sujet : « Que veux-tu que le street art représente, si ce n’est la corruption, les crises économiques, les prix qui ne font que monter ? ». Ces préoccupations des jeunes – éducation, chômage, justice…- sont celles qui se retrouvent peintes sur les murs dans toute leur intensité.

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« Pour qui les prisons sont-elles faites? Si le riche n’y entre jamais et le pauvre n’en sort jamais », quartier de San Nicolas. Crédits photo : http://www.escritosenlacalle.com

 

Cependant, tous les jeunes ne sont pas en faveur du street art politique. Feli, une étudiante de 21 ans en lettres et philosophie interrogée à ce propos, s’exprime : « J’aime beaucoup l’art urbain mais toujours et uniquement quand c’est une expression artistique, non comme promotion politique ou comme vandalisme ». Elle ajoute : « L’art est une fin en soi, et le street art en est une forme géniale et moderne, mais le street art politique n’est même pas esthétique. C’est comme du vandalisme, grotesque et agressif ». Le street art politique est donc loin de faire consensus, considéré par certains comme une forme d’enlaidissement de la ville. Agustín, quant à lui étudiant et militant kirchneriste, admet à son tour : « Le street art est un fabuleux moyen d’expression politique, mais encore faut-il qu’il soit créatif et dynamique pour garder toute sa puissance ».

Le street art instrumentalisé par la politique

Fortement réprimé pendant la dictature militaire, le street art est désormais illégal d’un point de vue juridique, mais très peu condamné dans les faits. Il est non seulement toléré par les forces de l’ordre, mais même encouragé par les autorités.  

D’abord, les autorités publiques y voient une façon de masquer les graffitis propageant des messages violents ou racistes ou toute forme de vandalisme de rue. Légalement, il est facile d’obtenir le droit de peindre une fresque murale, puisqu’il suffit d’obtenir l’autorisation des propriétaires. Ces derniers sont souvent enclins à accepter dans le but de recouvrir des tags amateurs, violents ou qui ne leur plaisent pas. La tolérance de l’Etat ainsi que la facilité d’obtenir une autorisation pour exercer créent un climat très propice au développement du street art.

En outre, la ville héberge de nombreux projets liés au street art dans le but de rendre attrayants certains quartiers, ou certains aspects de la ville. Ainsi, la compagnie qui gère le subte (métro) à Buenos Aires a invité une quinzaine d’artistes dans la capitale pour qu’ils interviennent sur la ligne B. Des artistes comme Federico Bacher ou Claudio Balrich ont donc peint sur le mobilier des stations de métro, les sols, les murs ou encore les couloirs sous-terrains. Le gouvernement de la ville et le ministère de l’Espace public ont également décidé en 2015 de financer le travail d’une douzaine de muralistes dans le but de soutenir la culture urbaine, et de permettre aux citoyens de profiter de styles de street art variés. Les différents artistes, parmi lesquels on pouvait compter Spok ou encore Paul Loubet, étaient chargés de réaliser des pièces uniques et représentatives de leur style de peinture, jouissant d’une totale liberté quant au thème abordé.

Ces initiatives promeuvent les street artistes nationaux comme Pum Pum ou Chu, et incitent également les artistes internationaux à s’exprimer sur la scène urbaine argentine. En 2014, Google choisit Buenos Aires aux côtés de Paris pour lancer son Street Art Project, une plateforme ayant pour but de faire connaître et de faciliter l’accès aux œuvres de street art ainsi que d’en garder une trace virtuelle. Cette décision confirme une fois de plus le statut de Buenos Aires comme capitale mondiale du street art.

En outre, les hommes politiques eux-mêmes peuvent voir dans le street art un canal pour diffuser leur message auprès de la population. Ainsi, il n’est pas rare qu’un candidat à une élection ou un homme politique finance un artiste de rue pour qu’il peigne son slogan.  Ceux-ci fleurissent donc sur les murs de la capitale, s’entremêlant et se recouvrant : « La fuerza de un pueblo » (« la force d’un peuple », slogan de Cristina Kirchner en 2011), le fameux « Cambiemos » (« changeons ») de Mauricio Macri qui lui a fait remporter les élections fin 2015. Les murs se font vecteurs de messages politiques, ils sont une façon fraîche et originale de diffuser un message sur d’autres supports que les sempiternelles affiches de campagne. Sur les murs, aux cris de soutien des partisans se mêle la promotion voulue par les hommes politiques eux-mêmes.

 Ainsi, deux dynamiques convergent : la volonté de promouvoir le street art à Buenos Aires et celle pour les politiques d’utiliser le street art à leurs fins. Antonella Giacetti, professeur d’urbanisme à la Universidad Catolica de Argentina nous raconte : « Si le gouvernement est aussi enclin à tolérer le street art et à laisser la police fermer les yeux, c’est non seulement car cela leur bénéficie mais aussi parce que cela constitue un attrait touristique non négligeable ». En effet, le tourisme de l’art urbain s’est énormément développé, avec des entreprises comme Graffitimundo proposant des visites de la ville dans le but de découvrir le street art. Antonella Giacetti ajoute : « En un sens, ça arrange tout le monde : ça fait connaître de nouveaux artistes, ça fait de la pub aux hommes politiques et ça fait venir les touristes ».

Ainsi, le street art politique a de beaux jours devant lui à Buenos Aires, dans un pays où la politique et la culture sont des sujets du quotidien. Les hommes politiques n’ont pas fini de trouver des moyens d’utiliser le street art à leurs fins, et surtout les artistes de rue n’ont pas fini de trouver de nouvelles idées pour crier sur les murs de la capitale leurs messages politiques. Que crie-donc la femme sur la fresque murale aux couleurs de la Boca, allégorie des murs parlants de Buenos Aires ? Surement le cri de sa génération, ses inquiétudes, ses doutes, ses critiques, ses envies. Ce qui importe, c’est qu’elle ait la parole. Si vous avez un jour la chance d’arpenter la capitale argentine, vous vous souviendrez de ses rues animées et colorées ; mais attention, ici, les murs ont des bouches.

Agathe Hervey

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