MURS — A Johannesburg, « tout le monde rêve de grands murs devant sa maison ! »

A la question « et pour toi, c’est quoi un mur ? ça représente quoi ? », une écrasante majorité d’habitants de Johannesburg répond du tac-au-tac «  la sécurité ». Il est assez étonnant de constater que, pauvre ou riche, noir ou blanc, tout le monde a ici une vision assez similaire du mur. Les murs, ou clôtures, barrières, barbelés, sont traditionnellement des symboles de délimitation territoriale. Le mur sépare, le mur ségrègue, le mur isole, et il est perçu comme inévitable pour la plupart des locaux, dans un pays avec 20.000 meurtres par an pour 52 millions d’habitants, dont 20 meurtres par jour à Johannesburg (France Info). 

Crédits dessin : CrossWorlds / Louis Bertrand

Crédits dessin : CrossWorlds / Louis Bertrand

Des murs porteurs d’un apartheid social

La dichotomie classique centre/périphérie, c’est-à-dire ville/township sous l’apartheid, n’est plus vraiment pertinente aujourd’hui puisque les riches blancs ont quitté le centre (Central Business District, ou CBD) de Johannesburg, comme l’explique notamment le livre de Sarah Nutall et Achille Mbembe, The Ellusive Metropolis.

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Le Central Business District de Johannesburg. Crédits photo : CrossWorlds / Coline Pélissier

 

Avec la plus haute concentration de gratte-ciels d’Afrique, le centre-ville fait figure de symbole. Quartier d’affaire et zone réservée « blanche » pendant l’apartheid, le CBD s’est vidé de sa population riche dans les années 1990 du fait d’une forte hausse de la criminalité. Les Blancs se sont majoritairement retirés dans des endroits plus sécurisés comme les quartiers Nord de Rosebank ou Sandton.

Ainsi, la ségrégation a pris une autre forme que sous l’apartheid mais elle est toujours présente sous forme d’apartheid social. Le prétexte sécuritaire sert cette ségrégation socio-spatiale, les plus riches préférant s’installer dans certains quartiers où la sécurité est garantie. Nicolas, expatrié français depuis dix ans à Johannesburg, s’exclame : « Vivre dans le CBD ?! Pour rien au monde, c’est bien trop dangereux, il n’y a pas de murs ». Pour Zie, agent immobilier et habitante du CBD, il faut surtout « être d’ici », « connaître les codes, parler un peu zulu par exemple » pour minimiser les risques lorsque l’on vit là.

 

Vue du haut de la Ponte Tower à Hillbrow, séparation distincte entre Hillbrow, au centre de Johannesburg et les quartiers résidentiels voisins. Crédits photo : CrossWorlds / Coline Pélissier

Vue du haut de la Ponte Tower à Hillbrow, séparation distincte entre Hillbrow, au centre de Johannesburg et les quartiers résidentiels voisins. Crédits photo : CrossWorlds / Coline Pélissier

 

A une dizaine de minutes du CBD, le quartier de Melville représente le modèle urbain le plus répandu : celui des zones pavillonaires. On trouve dans ce quartier résidentiel prisé par la classe moyenne de jolies maisons, parfois avec jardin et piscine, pour un loyer d’environ 25 000 rands par mois (environ 1700 euros). Ce ne sont pas encore les gated communities (quartiers résidentiels dans lesquels l’espace public est privatisé et dont l’accès est systématiquement contrôlé) du Nord de Johannesburg, mais le mur à Melville ou Randburg, quartier voisin, est déjà omniprésent. Entre ces murs, il est peu commun de voir des gens marcher dans les rues de ces zones résidentielles. Car le mur ne sécurise qu’un côté, celui des foyers, mais ne rend pas la ville elle-même plus sûre. C’est le sentiment de Kyle, chauffeur de Uber.  « Je comprends pourquoi les gens ont de grands murs devant leur maison mais je pense qu’ils devraient avoir des murs transparents : imagine que quelqu’un se fasse agresser dans la rue, personne ne le sait, personne ne le voit. C’est pour cela que les gens qui ont les moyens prennent des Uber ici ! ».

Des murs invisibles pour les habitants

Les murs de Joburg, tout le monde les connaît mais personne ne les remarque plus.

Pour Mark, comédien sud-africain de 24 ans et habitant du quartier résidentiel de Randburg : « La critique des gated communities est compréhensible ». « L’isolement, la ségrégation… Mais je comprends aussi parfaitement les gens qui font ce choix. Par exemple, on a fêté Halloween il y a quelques semaines. Dans une gated community, les enfants peuvent aller sonner de porte en porte, seuls ! C’est plus problématique en ville ».

Les murs seraient aussi un gage « d’accomplissement social, de réussite. Ici la sécurité est un luxe, tout le monde rêve de grands murs devant sa maison ». 

« Je suis heureuse de me sentir en sécurité »

Charity, employée chez AngloGold Ashanti (société minière qui exploite de l’or) confirme cette idée en montrant avec fierté sa maison, située dans une gated community au sein même d’une plus grande gated community, à Kruggersdorp, banlieue Nord-Ouest de Johannesburg. Pour accéder au pavillon, il faut traverser plusieurs portails. Elle explique : « Je suis heureuse de me sentir en sécurité, j’aime beaucoup ma maison même si elle est loin de Johannesburg ».

« Ce n’est pas qu’on est noirs qu’on devrait ne pas y avoir droit ! »

Le mur est presque revendiqué comme un droit au bien-être : « Ce n’est pas parce qu’on est en Afrique et qu’on est noirs qu’on a pas le droit d’avoir de belles et grandes maisons bien sécurisées ! » dit Loy, habitant de Fourways, quartier riche du Nord. Les personnes interrogées s’accordent à dire que la ville serait certainement mieux avec moins de murs, ou des murs moins hauts, mais que la question ne se pose pas pour l’instant car ils sont nécessaires à leur survie quotidienne.

Le mur dans tous ses états

Les maisons ne sont pas les seules à être  « protégées », ou isolées par de hauts murs. Les malls (centres commerciaux) sont également des espaces clos, bien qu’ils soient publics. Celui de Melrose Arch par exemple est une véritable forteresse, et Monte Casino pousse l’enfermement au maximum avec un 5ème mur : un plafond recouvre le complexe, imitant le ciel étoilé d’Italie. Comme le précise une habituée,  « c’est pour ça que j’adore les malls, je peux marcher sans me poser de questions, c’est beaucoup plus sûr qu’en ville ».

On peut ainsi manger, faire du shopping, aller au cinéma et boire un verre sans sortir une seule fois dans la rue. Au-delà de la culture du mall à l’américaine, l’argument sécuritaire revient aussi comme aspect positif. De même, les campus universitaires sont coupés de la ville, avec contrôle des empreintes digitales nécessaire pour entrer dans l’Université de Johannesburg, ou celui de toutes les cartes étudiantes à l’université du Witwatersrand. Ce qui plaît à Mbali, étudiante en histoire à Wits : « J’aime pouvoir marcher sur le campus avec mon téléphone à la main sans me poser de question ».

Les espaces dans Johannesburg où tout le monde, Blancs et Noirs, se déplace à pied sont rares. Dès que les gens ont l’argent pour s’offrir une voiture, ils se barricadent entre ses quatre murs.

Certaines réponses à ma question initiale viennent cependant nuancer ce tableau. Tshepo, guide touristique et habitant de Braamfontein, répond spontanément : “Le mur c’est le street art. C’est un espace d’expression, tu peux dire ce que tu veux. Regarde ce mur-là, dit-il en montrant le mur de la rue (Jutta Street à Braamfontein), tous les jours je passe devant et tous les jours quelqu’un y a ajouté une inscription. C’est de l’art public et gratuit, tout le monde peut apprécier le street art sans avoir besoin d’y connaître quoi que ce soit !  ».

Street art dans le quartier de Braamfontein. Crédits photo : CrossWorlds / Coline Pélissier

Street art dans le quartier de Braamfontein. Crédits photo : CrossWorlds / Coline Pélissier

 

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Street art dans le quartier de Braamfontein. Crédits photo : CrossWorlds / Coline Pélissier



Grâce aux efforts déployés par le ville et la province du Gauteng pour améliorer la sécurité, les murs tomberont peut-être.

Coline Pélissier

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