MURS — A Montréal, art et téléphone révèlent les murmures du passé

Du 17 mai 2016 au 10 avril 2017, l’oeuvre Cité-Mémoire fait revivre les murs du Vieux-Montréal. Les artistes Michel Lemieux et Victor Pilon travaillent avec le dramaturge Michel-Marc Bouchard dans la réalisation d’une vingtaine de projections murales nocturnes. A travers des personnages emblématiques incarnés par des acteurs, l’histoire de la ville nous est narrée en images, en paroles et en musique.

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Le « ouimétoscope », cinéma de luxe. Crédits photo : CrossWorlds / Clément Foutrel

 

« Je me souviens ». La devise luit sur toutes les plaques d’immatriculation du Québec, comme une petite voix qui vous murmure fermement à l’oreille, « surtout n’oublie pas d’où tu viens ». Malheureusement, « aujourd’hui on ne se souvient plus de grand-chose, surtout à l’ère numérique où notre mémoire est dans notre téléphone », affirme Michel Lemieux. C’est pourtant grâce à ce même téléphone que les trois artistes font revivre les murs nus de Montréal. Il suffit de télécharger une application pour qu’un itinéraire nous guide d’une œuvre à l’autre, et que des voix surgissent des écouteurs, nous racontant l’histoire de la ville.

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Le poète québécois Emile Nelligan. Crédits photo : CrossWorlds / Clément Foutrel

 

La nuit tombée, lorsque les lumières de la ville se font plus douces, les siècles se mélangent. Des murs que l’on pensait sans prétention se rebellent, faisant ressurgir des personnages et des lieux engloutis par le temps, qui viennent hanter les promenades nocturnes des passants.

Parfois ils sont discrets, furtifs – un visage que l’on aperçoit à peine lorsqu’on lève la tête, à la Place des Armes, et qui se faufile comme une ombre derrière un haut building lumineux. Mais lorsque le curieux, le flâneur, celui qui prend le temps de déambuler, télécharge l’application « Montréal en Histoires » et se lance dans la rue, ses écouteurs dans les oreilles comme pour s’isoler dans une bulle ouatée, il pénètre dans une dimension nouvelle. Les édifices, les murs et la ville elle-même semblent se plier à ses caprices. Il lui suffit d’appuyer sur « play » et autour de lui les lampadaires s’éteignent et l’ombre se fait. Alors, les projecteurs dissimulés en haut des toits révèlent les silhouettes qui surgissent du néant, souvent au-dessus d’un parking ou sur un mur désaffecté.

Car les artistes ne voulaient pas toucher aux belles façades. Ils préféraient faire vivre les murs oubliés, ces « murs aveugles », sans portes, sans fenêtres. Ces murs que personne ne regarde, « qui brusquement se mettent à porter l’histoire », nous décrit Michel Lemieux. L’histoire de ceux qui les ont construits, « des anonymes qui ont habité la ville et qui sortent des murs, comme si un peu de leur âme était encore dans les pierres ».

Un mur, une histoire

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Emile Nelligan. Crédits photo : CrossWorlds / Clément Foutrel

 

En déambulant dans la rue Saint-Jean, le promeneur s’arrête devant la silhouette imposante d’un homme découpant le mur, juste au-dessus d’une voiture. C’est Emile Nelligan, poète québécois maudit, célèbre pour sa mélancolie. Il porte un feutre noir et son regard est sombre. Des flocons de neige tombent doucement autour de lui, sinistres, rappelant le froid de cette soirée de novembre. Et comme pour nous murmurer que l’hiver montréalais n’a pas d’âge, les mots du poète résonnent dans les écouteurs, mélodieux : « Ah ! comme la neige a neigé ! Ma vitre est un jardin de givre… »

A quelques mètres de là, dans la rue Notre-Dame, où jadis d’immenses processions paradaient jusqu’à l’église, un autre badaud presse sur play et attend. En face de lui, un grand mur sombre, bordé d’une grille de métal. Il suffit d’un instant et la lumière s’éteint, des hommes et des femmes vêtus de noir sortent de l’ombre et défilent lentement sur le mur, puis s’évaporent doucement. De temps à autre, ils lancent aux passants un regard pénétrant.

« I never refuse a meal to a poor man » (Je ne refuse jamais un plat à un pauvre), clament les écouteurs d’une voix d’outre-tombe. Les mots de Joe Beef – un aubergiste du 19ème siècle connu pour sa générosité – résonnent dans le noir, tandis que ses funérailles défilent sur le mur, comme un éternel recommencement. Non loin de là, une femme au pas pressé, ses talons hauts claquant sur le pavé, parle au téléphone d’une voix emportée. Brusquement, son regard distrait se heurte à la procession, elle sursaute puis se fige, interrompt sa conversation. Elle prend à parti les quelques passants, le téléphone toujours plaqué sur l’oreille. « What is this ? They look like ghosts ! » (Qu’est-ce que c’est ? On dirait des fantômes !), s’exclame-t-elle avant de s’éloigner quelques secondes plus tard, reprenant sa conversation.

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Les funérailles de l’aubergiste Joe Beef. Crédits photo : CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Elle fait partie de ceux, nombreux selon l’artiste, qui passeront devant ces murs animés sans s’attarder, mais qui en conserveront peut-être tout de même un souvenir, une émotion. La contrainte temporelle est donc importante. Il faut avant tout faire passer des émotions rapides, en peu de temps il faut accrocher le spectateur afin qu’il se souvienne. Or selon Michel Lemieux, « les gens ont le souvenir des histoires seulement si on leur passe des émotions ».

Même si celle-ci est l’agacement. Assis dans une cabine, un homme contrôle les voitures qui entrent et sortent du parking. Lorsqu’on lui demande s’il aime les projections, il s’écrie, dans un anglais mâtiné d’accent chinois : « If I like it ? Of course I don’t like it ! I watch it everyday ! » (Si j’apprécie ? Bien sûr que non ! Je les vois tous les jours !).

Depuis mai, sa femme et lui assistent aux projections tous les soirs – spectateurs forcés d’une œuvre qu’ils ne peuvent pourtant pas s’empêcher d’admirer. Le vieil homme qui affirmait détester l’œuvre la raconte en détails, l’air solennel et le ton professoral. Cette femme noire que l’on voit à l’écran, c’est Marie-Josèphe Angélique, une domestique accusée d’avoir perpétré un incendie à Montréal, qui sera pendue sans preuve. En miroir, le mur raconte l’histoire de Jackie Robinson, premier Noir à jouer en ligue majeure aux Etats-Unis. Les yeux brillants, le gardien du parking explique : « Ce sont donc deux histoires complètement différentes à près de cent ans d’intervalle ! ». Lorsqu’on lui demande s’il connaissait les deux personnalités avant de voir la projection, il avoue connaître le joueur de baseball mais pas Marie-Josèphe Angélique.

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Marie-Josèphe Angélique, esclave accusée d’avoir perpétré l’incendie de Montréal en 1734. Crédits photo : CrossWorlds / Clément Foutrel

Des murs inclusifs

De la pédagogie donc, « mais sans son aspect poussiéreux », précise l’artiste. Derrière ce mot se cachent livres d’Histoire austères, pleins de grands noms et vides de gens. Michel Lemieux veut rappeler « qu’il n’y a pas que des riches ou des Blancs qui ont fait l’Histoire » mais aussi des anonymes, des marginaux que l’Histoire oublie parfois. Les murs aveugles, que plus personne ne regarde, sont donc là pour faire revivre ces gens dont plus personne ne se souvient.

Au récit du premier Noir à jouer en ligue majeure aux Etats-Unis répond l’histoire de l’homosexuel condamné à mort, racontée sur un mur de la rue Saint-François Xavier. Dans une danse passionnée et macabre, deux amants dialoguent des mains et du regard, tandis que leur tourment résonne aux oreilles du spectateur. Le condamné, pour échapper à sa sentence, acceptera de devenir le premier bourreau de Montréal. La scène s’assombrit lorsqu’il annonce la nouvelle à son amant, en le rejetant froidement. Au dernier instant, on ne voit plus que sa cape rouge luire dans le noir, seulement éclairée par les lumières artificielles de la ville.

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Le premier bourreau de Montréal (1648). Crédits photo : CrossWorlds / Clément Foutrel

 

A l’histoire de l’homosexuel répond celle de la journaliste et militante féministe Eva Circé-Côté. Sur le mur et devant le passant, elle égrène ses luttes, de la laïcité à l’égalité. Derrière elle, se tient une armée de femmes qui ne cesse de murmurer son nom, comme une éternelle rengaine – nom qu’elle a masqué durant toute une partie de sa vie en signant d’un nom d’homme. A la fin, son visage se fait plus serein, elle affirme calmement : « désormais, et à jamais, je signerai : Eva Circé-Côté ».

Enfin, pour Michel Lemieux, « se souvenir que la ville a été fondée sur le territoire de quelqu’un d’autre », celui des Indiens. Près du Vieux-Port, une « ruelle interactive » se transforme en fleuve devant le spectateur, tandis qu’un mythe d’origine algonquine raconte la naissance du monde. Les chants ancestraux s’élèvent, mystérieux, recouvrant quelques instants le bruit des klaxons.

Toujours autour du Vieux Port, le spectateur finit son parcours au bord du Saint-Laurent, devant une projection intitulée « Le visage de Montréal ». Sur les arbres, il voit se dessiner mille visages changeants, tandis qu’à ses oreilles retentissent mille langues et sonorités différentes, se mêlant au bruit du fleuve.

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Le visage de Montréal. Crédits photo : CrossWorlds / Clément Foutrel

 

Le mot d’ordre est donc donné : inclusivité – l’une des qualités majeures de Montréal selon Michel Lemieux. La ville aura mis du sien, en finançant en grande partie le budget requis par l’exposition (entre quinze à vingt millions de dollars, soit dix à quatorze millions d’euros). Se souvenir, mais sans choisir ; se rappeler, mais sans oublier ceux qui l’ont trop longtemps été.  L’histoire de la ville est fondée sur un enchevêtrement d’identités qu’il serait triste de vouloir démêler. Les « murs aveugles » apprennent autant que les façades historiques à qui sait les regarder.

Rime Abdallah. Photos Clément Foutrel.

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