MURS — A Singapour, la revalorisation urbaine fait tomber la cité Rochor Centre

 

Impossible de le rater avec ses couleurs vives ; le Rochor Centre se dresse au cœur du quartier de Bugis, à deux pas de la mosquée du Sultan, au cœur de Singapour. Quatre blocs, quatre couleurs : rouge, bleu, jaune et vert. Ces murs colorés sont connus de tous à Singapour. Du haut de ses dix-sept étages, Rochor domine les environs. Il s’inscrit dans la diversité architecturale qui caractérise le style urbain singapourien, entre énormes buildings, petites maisons de style européen et barres grises d’immeubles.

La cité de Rochor © CrossWorlds / Laura de Rango

La cité de Rochor, Rochor Centre, Singapour, décembre 2016 © CrossWorlds / Laura de Rango

 

Les quatre immeubles de Rochor entourent une vaste cour intérieure. Les trois premiers étages – entendez les deux premiers étages et le rez-de-chaussée – étaient exclusivement des magasins. Le seul commerce qui n’a pas encore fermé est un supermarché de quartier.  Au quatrième étage, une plate-forme relie les quatre blocs. Outre des tables et des chaises, on y trouve des jeux d’enfants et des appareils de fitness. La plateforme compte aussi des passerelles abritées, comme il s’en construit fréquemment à Singapour pour se protéger de la pluie tropicale. En cette journée d’octobre, à part une femme qui se balance sur un rameur avec un bruit sinistre, l’espace est vide. Des amas de meubles abandonnés sont la seule trace de passage humain. Ici, le sommier de ce qu’on devine être un lit médicalisé ; là, une pyramide de matelas rongés par l’humidité. Entre les réfrigérateurs abandonnés, le reste d’un barbecue bouddhiste. Des 570 familles qui habitaient au Rochor Centre, seule une dizaine n’a pas encore déménagé. A la fin du mois, la cité sera complètement vide. Une fois détruite, elle laissera place au chantier de l’autoroute nord-sud, annoncé officiellement dès 2011 par le gouvernement.

Lits abandonnés sur la plateforme du quatrième étage © CrossWorlds / Ines Bouacida

Lits abandonnés sur la plateforme du quatrième étage, Rochor Centre, Singapour, décembre 2016 © CrossWorlds / Ines Bouacida

 

Les HDB, un mode de vie singapourien

Rochor Centre est emblématique. C’est l’un des nombreux immeubles du Housing Development Board (HDB), organisme qui s’occupe des logements sociaux à Singapour depuis 1960. Le système rappelle les Habitations à Loyer Modéré (HLM) français, à la différence près qu’ils sont beaucoup plus répandus à Singapour puisqu’ils concernent 82% de la population. Le logement y est un enjeu essentiel depuis le début du XXéme siècle, lors duquel la cité-État connaît une immigration importante. D’ailleurs, la majorité des Singapouriens d’aujourd’hui sont des descendants de coolies, ces travailleurs asiatiques employés par l’Empire britannique.

Les Britanniques avaient déjà lancé l’initiative de logements sociaux en 1927 avec le Singapore Improvement Trust (SIT), une organisation gouvernementale destinée à désengorger les quartiers populaires, surpeuplés et aux conditions d’hygiène douteuses. Après la Seconde Guerre mondiale, la pénurie de logements était toujours un problème brûlant. Depuis sa création en 1960, on estime que le HDB a construit plus d’un million de logements. L’objectif est de permettre aux Singapouriens d’accéder à la propriété à des prix raisonnables. Priorité est donnée aux familles et aux couples mariés. Ces immeubles sont construits dans une logique de cité, avec des lieux de vie commune et des magasins inclus dans la cité pour la rendre autonome. Face à l’exiguïté du pays, on privilégie les logements petits et fonctionnels, dans de hauts immeubles.

La plateforme du quatrième étage © CrossWorlds / Ines Bouacida

La plateforme du quatrième étage, Rochor Centre, Singapour, décembre 2016 © CrossWorlds / Ines Bouacida

 

Rochor Centre est construit en 1977, pendant une décennie durant laquelle la population singapourienne commence à se stabiliser : les effets de la campagne Stop at Two, destinée à réduire le taux de fécondité, commencent à montrer des résultats. D’après le rapport de Theresa Wong et Brenda Yeoh sur la fertilité à Singapour, entre 1970 et 1980, le taux de croissance de la population est de moins de 15% contre plus de 90% sur la décennie précédente. Comme la plupart des autres immeubles HDB de cette période, Rochor est construit dans un style brutaliste, en barres orthogonales.

Le Rochor Centre © CrossWorlds / Laura de Rango

Le Rochor Centre, Singapour, décembre 2016 © CrossWorlds / Laura de Rango

 

Les appartements ne sont souvent qu’une poignée de petites pièces pour toute une famille. Le manque de place à l’intérieur est compensé en débordant sur l’extérieur. De grandes perches accrochées sous les fenêtres servent à étendre le linge et parfois à suspendre casseroles et balayettes. Les couloirs communs sont jonchés de claquettes et occupés par des pots de fleurs. Mais pour L., une Singapourienne de 22 ans qui a habité toute sa vie à Rochor et qui préfère rester anonyme, c’est loin d’être inconfortable. Comme tout le monde a le loisir de rénover l’intérieur de son propre appartement, selon elle la plupart des logements de Rochor sont plutôt modernes.

Sans avoir à sortir de Rochor, les résidents ont accès à un hawker centre (regroupement en zone couverte de restaurants servant de la street food), une banque, une poste, un supermarché ; chaque bloc dispose d’un café. Le comité des résidents organise des activités hebdomadaires, du petit déjeuner du dimanche au Nouvel an chinois. Comme le dit encore L., notre jeune guide locale, il y a « beaucoup d’occasions d’apprendre à connaître les voisins ». Les murs de Rochor abritent une communauté soudée. De cette vie communautaire exigüe, il reste une joie dans l’atmosphère. Aujourd’hui, l’ambiance à Rochor rappelle la fin de soirée, quand tous les invités sont partis et qu’il est temps de ranger. Les rires sont partis mais leur souvenir demeure.

Enchevêtrement de matelas abandonnés © CrossWorlds / Ines Bouacida

Enchevêtrement de matelas abandonnés, Rochor Centre, Singapour, décembre 2016 © CrossWorlds / Ines Bouacida

 

Relogement

Les familles n’ont pas disparu. La plupart sont relogées dans une autre cité HDB, à Kallang Trivista, à moins de trois kilomètres. Les anciens de Rochor bénéficient d’avantages financiers sur leur nouveau logement, ainsi que la garantie d’en avoir un, mais peu de familles sont enthousiastes à l’idée de s’installer à Kallang. Pour L., les avantages financiers « ne suffisent pas à pallier la perte en infrastructures ». Le quartier de Bugis où se situe Rochor est central, proche de la National Gallery, de plusieurs lignes de métro, de lieux de culte de toutes religions, de deux écoles primaires, du hub commercial Bugis Junction. Seul un centre commercial est à proximité de Kallang.

Le reste des meubles laissés par les anciens locataires © CrossWorlds / Ines Bouacida

Le reste des meubles laissés par les anciens locataires, Rochor Centre, Singapour, décembre 2016 © CrossWorlds / Ines Bouacida

 

Quand on  demande à cette jeune femme si sa famille, ses voisins, ont protesté, elle rit : « pas le droit de protester à Singapour. » Cependant, on sent l’amertume dans ses propos : « la valeur de nos appartements a grimpé à mesure que le quartier s’est développé ». Elle ne croit pas à la construction de la nouvelle autoroute : « S’il s’agit juste d’une route, pourquoi est-ce qu’ils ne pourraient pas contourner Rochor Centre ? »

Rochor avant la fin © CrossWorlds / Laura de Rango

Rochor avant la fin, Rochor Centre, Singapour, décembre 2016 © CrossWorlds / Laura de Rango

 

Rochor n’est pas la seule cité HDB à être détruite. La première génération de HDB, construite après la guerre, devient vétuste et les projets de revalorisation urbaine passent souvent par la destruction de ces cités. Ainsi, Dakota Crescent, construite en 1958, va être vidée et détruite cette année. Avec l’abattage de ces murs, un des symboles de la vie des Singapouriens après l’indépendance tombe.

Ines Bouacida

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