MURS — Aux Etats-Unis, le puissant mur Facebook tremble devant Snapchat

 

Aux Etats-Unis, les utilisateurs des réseaux sociaux toisent le mur jusqu’ici le plus populaire d’Internet.

Si l’on ne devait retenir de l’invention qui connecte aujourd’hui 1,79 milliard de personnes qu’un symbole, ce serait certainement celui d’un mur, le fameux Facebook wall.  

Le fait que Facebook ait révolutionné, pour plusieurs générations et notamment les fameux millenials (génération dite “du millénaire”), le rapport à l’image, mais aussi aux autres et à leur regard, est devenu un lieu commun.

Détracteurs et adeptes s’accordent à dire généralement que le réseau social permet de connecter amis et inconnus dans différentes parties du globe, mais aussi de créer une plateforme où se façonner une image et où la jauger à l’aune des likes (« j’aime ») obtenus. Facebook, comme moyen d’expression et de communication, nous pousse à nous interroger constamment sur la manière dont ce que nous donnons à voir sur nos murs sera perçu par les autres. Mais le rapport au mur évolue. A l’origine outil de communication et surface destinée à s’adresser à ses amis ainsi qu’à partager avec eux les choses qui nous semblaient importantes, le mur Facebook en tant que moyen d’expression et de partage semble aujourd’hui aux États-Unis, à bien des égards, obsolète. C’est ce qu’un retour en arrière dans le temps et sur les murs de jeunes Américains permet de réaliser.

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Snapchat a su faire son trou dans le mur Facebook © CrossWorlds / Amandine Le Bellec

Un mur devenu ringard

Beaucoup d’utilisateurs connaissent la douloureuse expérience des anciennes publications retrouvées par des amis taquins, qui les ramènent à une époque où les us et coutumes du réseau social étaient différentes. Puisque c’est aux USA, et plus précisément sur le campus de Harvard, que Facebook a été créé et qu’il a commencé à se propager, les utilisateurs que j’ai pu interroger étaient généralement encore plus jeunes que les Français lorsqu’ils ont créé leurs profils. Ainsi, Julia, étudiante de 20 ans, explique avoir créé le sien en 2009, et confesse : « J’avais l’habitude d’écrire sur les murs des gens et de poster des statuts tout le temps, mais maintenant je suis tellement apathique et dégoûtée des réseaux sociaux que je me sens plutôt rebutée et généralement… gênée à l’idée de poster quoi que ce soit sur un mur Facebook ».

Ce n’est qu’une expression parmi d’autres d’une tendance révélée par les jeunes Américains avec lesquels j’en ai discuté, qui témoigne d’un changement dans l’utilisation du mur. Ainsi, s’il a bel et bien constitué, comme Zuckerberg le professait, une forme de révolution pour les générations qui l’utilisent, et à fortiori pour ceux qui ont grandi avec, cette révolution n’est peut-être pas tout à fait celle qui nous a été présentée. Car si les Américains se détournent aujourd’hui du mur, ça n’est pas tant à cause de sa fonction de lien social, mais justement parce que cela n’est plus son rôle principal. Ainsi, si la fonction du mur en tant que lieu de communication semble encore répandue chez les générations plus âgées, elle a progressivement disparu chez les jeunes Américains, notamment avec l’apparition de Messenger, l’application de messagerie instantanée de Facebook. Comme Theo, étudiant américain de 21 ans, ils sont nombreux à l’affirmer : « Je ne vois plus personne poster des messages sur les murs de leurs amis. » Beaucoup de jeunes usagers de Facebook considèrent le fait de poster sur leur mur comme étant quelque chose de dépassé et de ringard. Julia résume la situation ainsi :  « En 2014 tu étais naze (lame) si tu n’avais pas de post récent, mais maintenant c’est si tu en as que tu es naze ! »

 

Une vitrine angoissante

Mais le mur n’en est pas nécessairement devenu obsolète, du moins pas tout de suite. Il s’est avant tout transformé en surface d’auto-évaluation, à défaut de communication à proprement parler. Avec le privilège de pouvoir s’exprimer et être vu par « tout le monde », vient aussi une pression non négligeable. D’après le site Fortune, des documents internes à Instagram, dont le contenu peut être relayé sur les murs Facebook par un clic, révèleraient que plus de la moitié des adolescents utilisant cette application suppriment leurs posts si ceux-ci ne font pas assez de likes. Ainsi, il semble que le réseau social, et notamment le mur Facebook, a connu une transformation de son rôle initial vers celui d’une vitrine. On est bien loin, chez les jeunes Américains, d’un mur qui serait un moyen de partager au sein d’un cercle intime quelques images ou pensées. Au contraire, il semblerait que le caractère public des posts soit pour beaucoup une source d’anxiété et d’hésitation à poster librement.  

 

La révolution Snapchat

Les Américains ont certes été les premiers à découvrir le mur Facebook, mais comme on peut le voir, ils sont aussi les premiers à s’en lasser. Tous les jeunes Américains qui ont accepté de me parler de ce sujet utilisent, pour parler d’eux et même pour discuter, l’application pour smartphone Snapchat, créée en 2011. L’application garde un caractère privé (pas de likes ou de commentaires publics) et éphémère (l’image envoyée aux destinataires s’efface au bout de quelques secondes).

D’après Forbes, Snapchat est utilisé par plus de 60% des Américains de 13 à 38 ans. Elle correspond mieux aux attentes de liberté et de spontanéité, à un partage supposément plus naturel et plus intime, moins ostensiblement lié au jugement des autres. Cette tendance n’a pas échappé aux investisseurs. Ainsi, Facebook s’est notoirement vu refuser son offre de rachat de Snapchat pour 3 milliards de dollars en 2013. Toujours d’après l’article de Fortune, Facebook a tenté de lancer deux fonctions qui reprenaient les caractéristiques principales de Snapchat : une application nommée Poke, en 2012, dont les messages devaient disparaître instantanément, et une autre appelée Slingshot en 2014, qui permet d’envoyer des photos et vidéos en live à ses followers.

 

Mon image et mes termes du contrat

Ce que cela révèle, en réalité, c’est que suite à la transformation d’un mur de communication en un mur-vitrine, une forme de pression sociale et une évolution dans la tendance ont mené à une nouvelle conception de la personnalité virtuelle et à de nouvelles habitudes dans l’usage des réseaux sociaux.

Le mur Facebook est certes une invention cruciale et emblématique de la révolution , mais il est aujourd’hui perçu comme trop figé, lourd et sérieux, et désormais inutile pour dialoguer directement. L’idée d’une vitrine accessible à tous ne séduit plus autant que le sentiment de liberté lié au partage de moments de sa vie avec un cercle restreint uniquement et de manière plus spontanée car plus éphémère, donc moins lourde de conséquences. Finalement, il semblerait que les millenials américains, loin de refuser l’idée de partager leur quotidien et leurs images, aient simplement renégocié les termes du contrat.

Raphaëlle Efoui-Delplanque

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