MURS — Chili : histoire d’une prison en liberté

Sur le flanc d’une colline échancrée, le coeur culturel de Valparaíso est en permanente ébullition. C’est une prison en liberté qui accueille tous les jours visites et activités artistiques. Un lieu qui émerge des contradictions de l’histoire chilienne où se mélangent le passé d’un centre de détention politique avec les rêves d’une nouvelle génération. Ici, les murs nous font voyager sur le fil de la mémoire.

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L’enceinte de la ex-carcel (ancienne prison), le polvorin (poudrière) au centre et les jardins du Parc Culturel de Valparaiso, vue du toit. © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Au sein du Parc Culturel de Valparaíso plane un air de dimanche éternel ; on s’y réunit pour flâner, lire, écrire ou jouer. On y contemple l’horizon en respirant la musique improvisée d’un après-midi paisible. Des élèves se dirigent vers les salles de cours pour assister aux ateliers en tous genre : théâtre, musique, danse, cirque, arts plastiques et numériques. Au milieu des jardins, une présence se distingue et attise le regard.

Des ruines aux teintes sépia nous invitent à la rétrospection. Ce sont les vestiges de la prison, matières palpables du passé, qui nous glissent à voix basse : d’autres temps ont bel et bien existé.

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Superposition photographique : intérieur de l’ancienne poudrière et scène de vie des jardins du Parc Culturel. © CrossWorlds / Cyndi Portella

De la prison au parc

Tout commence en 1906. La Prison Publique de Valparaíso s’installe sur le même terrain que l’actuel Parc Culturel. Jusqu’en 1999, celle-ci est le théâtre de barreaux qui enferment, de portes qui grincent et de conditions de vie déplorables liées à la surpopulation. Ce quotidien, d’apparence ordinaire, revêt une toute autre symbolique durant les années de la dictature militaire chilienne (1973-1990) qui a laissé son empreinte au fer rouge dans la mémoire collective du pays.

Le régime dictatorial, dirigé par le général Augusto Pinochet suite au coup d’état militaire du 11 septembre 1973, dure dix-sept années. Il laisse derrière lui les atrocités que recense en 1991 le Rapport Rettig, initié par le président Patricio Aylwin au moment de la transition vers une supposée démocratie. Ce rapport annonce un bilan officiel de 2279 personnes assassinées, victimes de la violence politique. Cette initiative de vérité et de réconciliation, ainsi que celles qui suivront, s’apparentent à des palliatifs politiques qui ne sauront jamais combler les attentes de justice pénale à l’encontre de ceux qui ont commis ces crimes.

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Notre correspondante livre son regard sur la période Pinochet. « Il y a deux dates : début et fin d’une dictature, d’une violence que les chiffres ne saisiront jamais entièrement. Puis, la mémoire, celle qui hante la nuit ; la voix étouffée des disparus et l’injustice qui peine à se dissiper dans les veines. » © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Avant d’être parc, ces murs firent prisonniers les dissidents politiques qui défendirent avec ferveur le rêve socialiste. Pour être d’anciens partisans de Salvador Allende, président socialiste élu démocratiquement avant le coup d’état. Pour être intellectuels, artistes engagés, étudiants… Pour être au mauvais endroit au mauvais moment. Finalement, pour justifier un régime qui tirait sa légitimité de la peur et de la répression, sous l’égide de l’impérialisme états-unien et des intérêts économiques.

Parfois, lors d’une promenade au parc, on croise par chance un vieux monsieur. Il est gardien, et depuis sa petite loge, il voit passer chaque personne et s’improvise collectionneur de souvenirs. Il raconte les histoires des marques sur les murs, le calvaire des prisonniers politiques et la vie de cet ancien détenu qui aujourd’hui cultive ses légumes en famille dans le potager collectif.

Il traduit la mémoire des murs, celle d’un pays post-dictature, du moins comme il la perçoit. D’un ton assuré, entremêlant les récits passés et présents, il affirme :

« Ici, c’est le lieu de tout le monde maintenant ».

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Mur de l’enceinte du Parc Culturel de Valparaiso, vue sur la ville. © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Aujourd’hui, le Parc Culturel de Valparaíso abrite un théâtre, des salles de conférences, de répétitions musicales, de danse, ainsi qu’une salle d’exposition et de nombreux festivals gratuits. On y trouve également un jardin où les enfants jouent et regardent, émerveillés, les spectacles en tous genre qui sont spontanément organisés. C’est un lieu offert à l’épanouissement artistique et culturel de la ville mais qui garde conscience de son passé. La transformation de cette ancienne figure carcérale en lieu foisonnant de vie relève d’une prise de conscience collective qui en dit beaucoup sur le travail de mémoire au Chili.

Cette métamorphose s’initie avec l’occupation clandestine de l’ancienne prison en jachère : les habitants de Valparaíso s’y réunissent dès 1999 pour créer et réinventer l’espace. Crier liberté après des années d’oppression. Il y a comme une nécessité de s’approprier l’histoire, de renaître au beau milieu des cendres du passé. La mobilisation citoyenne s’élève pour montrer l’exemple. En 2011, suite à une lutte contre l’implantation d’un complexe immobilier, le Parc Culturel de Valparaíso s’institutionnalise. Mais quelles formes donner à une liberté qui ne peut oublier le sordide enfermement ?

Inversement des sens

La création de ce lieu de mémoire s’apparente à un long processus fait de discussions, de compromis, entre initiative citoyenne et traduction en termes architecturaux. Passées les heures de labeurs, l’espace est offert à celui qui le regarde, qui s’y perd pour trouver sa signification.  

L’ancien « mur de la mort », sur lequel de nombreux prisonniers politiques se jetèrent pour tenter de s’enfuir, accueille désormais de petites étagères en bois où grimpent fleurs et plantes verdoyantes. Dans « la cour des châtiments », haut lieu de la torture carcérale, s’agitent les mains bienveillantes qui donnent vie au potager collectif. Puis, vient le mouvement. Les cours de danse, de trapèze, de tissu aérien, remplissent le vide qui servait autrefois à l’isolement des prisonniers politiques.  

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Anciennement la cour de châtiment, et le mur de la mort, transformé en potager collectif. © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

La « ex-carcel » comme ils disent ici pour désigner cette ancienne prison, c’est la liberté qui regarde de loin le calvaire de la dictature, qui noie son souvenir le temps d’un sourire. Parfois les formes du passé se dissipent dans l’excitation  de la jeunesse, mais il demeure tout un Chili qui se souvient. Tout au long du mois de Novembre, d’immenses affiches ornent les murs du Parc Culturel et de la Maison de la Mémoire de Valparaíso. Des lettres en majuscule, de rouge vêtues, s’exclament aux yeux de tous : « NI PERDÓN NI OLVIDO » (Ni pardon, ni oubli).

Ne pas oublier est un acte politique : la mémoire se charge de rendre justice là où les politiques sont restées fantômes.

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Entre sol et mur, une petite fille regarde l’horizon. Parc de l’ancienne prison. © CrossWorlds / Cyndi Portella

 

Alors on s’assoit sur les murs, dos aux ruines, pour penser à l’avenir ; mûrir le Chili de demain.

On regarde les actuels mouvements sociaux qui s’élèvent pour dénoncer les systèmes de retraite privatisés, la précarité de l’emploi et le coût faramineux des études universitaires. Ces conséquences directes de la dictature qui font du Chili un exemple de croissance économique en Amérique latine. Pourtant, les pratiques néolibérales du pays accentuent les inégalités en perpétuant l’ordre social existant, avec à la tête de l’oligopole chilien, les grandes familles et les investisseurs étrangers.

Du haut de la prison libérée, on prend conscience de tous les murs invisibles hérités de l’ère Pinochet qu’il reste encore à abattre.

Cyndi Portella

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