MURS — Dans le Midwest, un mur invisible entre deux Amériques

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Au lendemain de l’élection, un étudiant a jeté son sticker « I Voted » sur la route. © CrossWorlds / Savannah Reed

 

Aux Etats-Unis, l’élection surprise de Donald Trump a révélé les plaies profondes d’un pays divisé entre ses villes et ses campagnes. Dans l’Amérique rurale qui peine encore à se relever de l’onde de choc de la crise de 2007, les sentiments d’abandon et de séparation semblent omniprésents. Pour certains, le candidat du « Build a Wall » est le seul à avoir franchi le mur qui sépare ces deux mondes.

Pour bon nombre de non-Américains, le pays de l’Oncle Sam évoque les villes géantes et leurs gratte-ciels, les malls et les campus dignes de films. Mais pour ceux qui habitent les zones rurales, ces mots sont comme des images d’un autre monde, des termes connus de loin qui suscitent parfois peur, incompréhension ou même de la colère.

 

Dialogue de sourds

« Quand tu grandis dans une ville de campagne, avec une très faible exposition au monde extérieur, ça devient tout ce que tu connais et tout ce que tu as », nous dit Colton Cutchens, étudiant dans le Missouri, un Etat du Midwest des Etats-Unis.

Colton est originaire de Neosho, une communauté de 12 000 habitants dans le sud-est du Missouri. Son enfance, passée en majorité dans une famille monoparentale aux fortes croyances baptistes, a été imprégnée d’une méfiance à l’égard de l’extérieur.

« Quand j’étais plus jeune, on me disait que la culture mondiale prenait la pente du mal et du péché », se souvient-il. « C’est en partie une peur de l’extérieur et de l’autre, mais surtout une peur de changer soi-même. Tout le monde est sujet à ça, mais quand ton mode de vie est tout ce que tu as et tout ce qu’on t’a donné, pourquoi abandonner la seule chose a laquelle tu peux te raccrocher ? »

Pour lui, l’existence d’un mur entre ces deux Amériques, urbaine et rurale, est indéniable. Il emploie ce terme de mur, parlant aussi d’une « barrière du langage » entre deux mondes incapables de se comprendre. « De chaque côté, les gens pensent que ce qu’ils disent est très intelligent et que ce que dit l’autre est insensé. »

 

De l’autre côté du mur

 

Ce mur, Colton l’a franchi. Étudiant à l’Université du Missouri à Columbia, Colton est sur le point d’obtenir un bachelor en philosophie. Il a voyagé en Europe et étudié un semestre à Manchester.

« Je suis le premier homme de ma famille à quitter le pays pour autre chose que le travail ou la guerre », remarque-t-il au détour de la conversation.

Aujourd’hui, Colton voit mal comment refaire le chemin inverse. Dans un entourage où la seule réalité réside dans le concret, Colton est le premier à atteindre un tel niveau d’étude. Une différence qui lui donne le sentiment de ne plus vivre sur la même planète que ses proches, restés à Neosho.

De toute sa famille, seuls sa mère et son frère sont dans la confidence de ses études de philosophie. La plupart de ses proches pense qu’il prépare un diplôme de psychologie. « Il n’y a pas d’usine à philosophie », explique Colton : selon lui, sa famille ne pourrait pas comprendre son choix d’une filière sans débouchés précis, contrairement à celui de son frère ingénieur.

Issu d’une famille largement républicaine et conservatrice, celui qui se décrit comme le « mouton noir » cache aussi à ses proches qu’il ne croit plus en Dieu – et qu’il vote démocrate.

Témoin de ce dialogue impossible, Colton raconte avoir été « choqué, mais en aucun cas surpris » par les résultats des élections de début novembre. Depuis longtemps déjà, il était conscient de la réalité qui a saisi les médias il y a quelques semaines.

Car la campagne anti-establishment menée par Donald Trump (attaquant à tout-va le « marais » de Washington, selon l’expression utilisée par le candidat)  puis sa victoire, ont ouvert la discussion sur un problème de fond dont il a été le témoin : celui du ras-le-bol d’une classe rurale délaissée, et des conséquences de l’écart qui se creuse avec la classe politique classique.

 

La surprise Donald Trump  

8 novembre, 23h. Dans la newsroom du Columbia Missourian, journal local de la ville où étudie Colton, l’excitation a laissé place à la surprise. La rédaction se vide petit à petit alors que le noyau dur resserre les rangs pour préparer un numéro que tous imaginaient bien différent. Contemplant à la télévision la carte du pays se teintant de rouge, le directeur exécutif concède : « Jamais je n’aurais pu prévoir ça. »

Ce soir-là, Donald Trump est devenu le 45ème président des Etats-Unis, contre toute prévision des médias et des sondeurs. A son actif, un vote massif des États ruraux, notamment dans la Bible Belt. Dans cette région conservatrice du sud-est des Etats-Unis, Trump a remporté tous les Etats, dont plusieurs swing states promis à Hillary Clinton. C’est le cas de la Floride ou – plus grande surprise encore au regard des sondages – de la Caroline du Nord.

Ce que prévoyaient les sondages :

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« Qui gagnera la présidence ? Chance de victoire : » Pronostic final du site Fivethirtyeight le jour de l’élection © fivethirtyeight.com

 

Les résultats :

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(Légende : avantage, victoire, « retournement » d’un état promis à l’autre candidat). Résultats de l’élection © New York Times

 

Rejeter une élite « déconnectée »

En 2007, le philosophe Richard Rorty prédisait ce point de rupture dans la politique américaine. Dans un texte intitulé « Something will crack » (Quelque chose va se briser), Rorty déclarait : « L’électorat non urbain ou suburbain décidera que le système a échoué et commencera à chercher un homme fort pour qui voter. »

Prévoyant un renversement des élites au pouvoir et un retour en arrière sur les questions d’inclusion et de diversité, Rorty ajoutait : « Tout le ressentiment que les Américains peu éduqués éprouvent à force d’entendre des diplômés dicter leur conduite trouvera un exutoire. »

Une prophétie que rappellent étrangement les propos de Colton. Pour lui, l’élection de Trump est le résultat d’années d’incompréhension mutuelle. « Dans les villes, les élites mettent un point d’honneur à séparer leur point de vue de celui des ruraux, à se considérer comme nobles et éduquées », estime Colton.

Pour lui, le sentiment qui règne dans les communautés rurales est celui d’une élite déconnectée. « Si on allait parler à des gens de ma communauté, ils poseraient tous la même question  : ‘Ils disent qu’ils savent ce qu’ils font. Mais est-ce qu’ils savent réparer un tracteur, changer un pneu ou labourer un champ ?’ »

À cela s’ajoute un sentiment d’abandon, à l’heure où peu d’Américains, et en particulier de citadins, font le déplacement d’un côté ou de l’autre du mur invisible. « Quand Bernie Sanders est venu à Springfield dans le sud du Missouri, je n’en croyais pas mes yeux », se souvient Colton. « Les politiciens nationaux classiques ne viennent simplement pas dans cette partie du pays. »

 

« Trump a su s’adresser à leurs problèmes, notamment celui de l’impôt »

Comment, alors, un candidat riche et new-yorkais comme Donald Trump a-t-il pu gagner dans cette frange de l’électorat?

En axant une grande partie de sa campagne sur l’immigration et la construction d’un mur à la frontière mexicaine, Donald Trump s’est érigé en défenseur des travailleurs Américains, exposés selon lui à la concurrence des travailleurs immigrés.

De la même manière, ses attaques répétées sur l’Islam ont joué sur les peurs de l’Amérique post-11 Septembre, s’attirant au passage le soutien de groupes controversés comme le Ku-Klux-Klan.

En août 2016, une analyse menée par Eric Kaufmann et publiée par la London School of Economics établissait un lien entre racisme et le vote pour Donald Trump. Comparant le changement ethnique des aires géographiques au support de leurs habitants pour Donald Trump sur une échelle de 1 à 10, Kaufmann constatait alors que « la proportion d’Americains blancs donnant à Trump un 10 sur 10 [passait] de 25% dans les localités sans changement ethnique à près de 70% dans les endroits où la population Latino [augmentait] de 30 points. »

Si ces éléments font partie des principales raisons de la victoire de Trump, Colton insiste sur un autre facteur qui, de son expérience, a joué un rôle dans l’élection.

Au delà de l’image du self-made man ayant gravi les échelons, Colton voit chez le candidat républicain une capacité à « parler aux problèmes » des ruraux, notamment en s’adressant à un problème trop souvent oublié par le parti démocrate : la fiscalité.

Car la promesse républicaine d’une baisse systématique des taxes rejoint le rêve américain d’un travailleur se hissant au sommet à la sueur de son front. « Pour des gens qui bossent 60 à 70 heures par semaine, la clé est de promettre une baisse des impôts. »

Colton, qui croit aux valeurs de progrès social que la plateforme démocrate défend, estime cependant que ces valeurs ont été mal communiquées. Selon lui, en privilégiant trop cet aspect par rapport au fiscal, le parti a failli. « La classe ouvrière américaine a le sentiment de ne pas recevoir le fruit de son travail. Quand ils voient des réformes qui bénéficient à d’autres minorités, ils ont le sentiment qu’on leur a volé leur rêve américain. »

Pour Colton, les membres de ces classes isolées, comme les membres de sa famille, ont voté pour le candidat qui parlait à leurs valeurs morales -centrées sur une vision méritocratique du travail– et à leurs problèmes fiscaux, contrairement aux visions sociales de candidats comme Bernie Sanders ou Hillary Clinton.

Le 8 novembre dernier, en votant pour Donald Trump, l’Amérique rurale a exprimé des sentiments de colère, d’incompréhension, d’abandon et de spoliation. En criant leur ras le bol, ces habitants ont frappé de grands coups sur le mur, ébranlant au passage la maison démocrate. Un vote contestataire qui appelle au changement : « Il va falloir joindre le geste à la parole », affirme Colton. « Que ce soit par l’éducation, ou par des mesures fiscales relâchant la pression sur les ménages, il faut permettre à ces classes de découvrir ce qu’il y a de l’autre côté, le monde extérieur. Quand on commencera à construire des ponts, la colère s’apaisera. »  

La tâche est pourtant difficile, et Colton a du mal aujourd’hui à faire face au fossé qui le sépare de ses proches. Craignant l’inévitable discussion politique en famille, il n’est pas rentré chez lui pour Thanksgiving. À sa cérémonie de diplomation, seuls sa mère et son frère étaient là pour le féliciter. Dans un post Facebook, Colton remerciait ceux qui ont su « accepter [son] obstination à étudier à l’étranger. » Sans eux, peut être n’aurait-il jamais franchi le mur.

Julien Coquelle-Roëhm

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