MURS — De l’art sauvage au contrôle du street-art à Melbourne 

Depuis plusieurs années, la « world’s most liveable city » (« ville du monde la plus agréable à vivre ») caracole en tête des destinations touristiques les plus convoitées, selon l’hebdomadaire anglais The Economist. Célèbre pour son amour de la bière et sa douceur de vivre, Melbourne attire chaque année des millions de visiteurs. Surtout, le dynamisme de sa scène culturelle et de l’art urbain a fait monter en flèche la côte de popularité de la métropole. Multipliant les titres, la « stencil capital of the world » (« capitale mondiale du stencil ») figure avec New York, Sao Paulo, Londres ou Berlin sur la liste des incontournables du street art.

Un atout touristique indéniable certes, mais qui confronte les autorités locales à un problème de positionnement. Melbourne peine à trouver un équilibre et une cohérence dans ses politiques publiques, à mi-chemin entre promotion de l’art et répression du vandalisme. Tiraillée entre la renommée touristique et le besoin impérieux de faire régner l’ordre, Melbourne reste encore prisonnière de ses ambiguïtés.

Premier aperçu du graffiti à Melbourne. © Flickr / CC / Fernando de Sousa

Premier aperçu du graffiti à Melbourne. © Flickr / CC / Fernando de Sousa

 

Un eldorado du street art

Apparu dans les années 1980, l’art de rue melbournien a vu le jour le long des voies ferrées des trains de banlieue. Dans le livre Street Art Uncut, Matthew Lunn explique comment les jeunes graffeurs, inspirés par le mouvement new-yorkais de la fin des années 1960, ont progressivement investi les rues du centre-ville, avant de voir leur notoriété décoller dans les années 2000.

Melbourne présente les conditions idéales pour voir s’épanouir une scène street art, nous explique Alison Young, professeur de criminologie à l’Université de Melbourne et spécialiste du street art. Dynamique et au carrefour de flux d’immigration pluriels, la ville abrite des habitants des quatre coins du monde et bénéficie d’une richesse artistique éclectique et multiculturelle. La géographie et l’architecture des rues de Melbourne offrent également un cadre idéal pour les artistes : les centaines de laneways, ruelles étroites qui sillonnent le Central Business District (CBD), constituent un compromis idéal entre le visible et le dissimulé. Accessibles au regard de tous mais situés en retrait de la foule, elles offrent le secret nécessaire aux artistes pour peindre incognito, mais une visibilité suffisante pour susciter la curiosité du public. Melbourne est donc rapidement devenue le terrain de jeu d’artistes australiens et internationaux.

 

Hosier Lane, l'un des hauts lieux du street art de Melbourne. © Flick / CC / LT Photography

Hosier Lane, l’un des hauts lieux du street art de Melbourne. © Flick / CC / LT Photography

 

Les pouvoirs publics entre promotion et répression

Saisissant l’opportunité en plein vol, les autorités locales ont fait du street art leur atout numéro 1. Brochures touristiques, guides de la ville et tours opérateurs ne tarissent plus d’éloges sur ces fresques devenues incontournables. La Ville de Melbourne a fait de ses murs sa vitrine. Moyennant quelques dizaines de dollars, des visites guidées proposent aux curieux un circuit à travers les rues les plus célèbres – et à haut potentiel Instagram. Le site officiel chargé du tourisme à Melbourne propose également une carte interactive recensant les pochoirs, stencils ou installations les plus impressionnants.

Pourtant, du côté du gouvernement comme de celui des riverains, l’essor du street art est loin de faire consensus. Malgré l’engouement général, le gouvernement du Victoria, dont Melbourne est pourtant la capitale, mène une politique punitive à l’encontre de ses graffeurs. Pris au dépourvu par un phénomène nouveau et spontané, le gouvernement de l’Etat a attendu plusieurs mois avant de s’accorder sur l’attitude à adopter. Comme le constate Jeff Stewart pour l’e-journal de l’Observatoire de l’UNESCO, il a fallu attendre 2005 pour que l’appareil réglementaire se mette en branle : interpellations et condamnations d’artistes pour dommages criminels se sont rapidement multipliées, tandis que les services de nettoyage s’empressaient de recouvrir de peinture les murs du centre-ville.

Tout ceci alors même que le gouvernement du Victoria continuait d’encenser le street art auprès des touristes. La spécialiste Alison Young souligne cette incohérence : « Pendant que le site de tourisme du Victoria lançait la campagne ‘Lose yourself in Melbourne’ où figuraient les murs couverts de graffitis des laneways de Melbourne, le Gouvernement de l’Etat promulguait le Graffiti Prevention Act prévoyant de lourdes amendes en cas d’infraction. » L’Act prévoit entre autres des peines de prisons allant jusqu’à deux ans ou des amendes maximales de $37,310 pour sanctionner les graffeurs ayant taggué sans le consentement préalable du propriétaire du mur.

Cette tension permanente tient à la nature même du graffiti, hybride entre transgression et création. Par essence, le graffiti est un acte de vandalisme, car il s’exerce généralement sans l’autorisation des propriétaires.

Difficile donc pour les autorités d’encourager le graffiti s’il est synonyme de dégradation de biens publics et privés. Toutefois, face au succès grandissant du street art, le gouvernement du Victoria s’est efforcé de trouver un compromis. Car malgré une volonté de réguler l’art urbain, la disparition des fresques de Melbourne aurait des conséquences économiques néfastes pour le tourisme.

« Do art, not tags »

Dès lors, pour préserver son autorité, la Ville de Melbourne a tenté de dessiner les contours d’une frontière entre street art légal et street art illégal : le graffiti – hors de question, et le street art – sous conditions. La Ville de Melbourne interdit donc le graffiti, dont le public est relativement restreint, mais tolère le street art si l’artiste obtient préalablement l’autorisation du propriétaire du mur. Selon le gouvernement du Victoria, le tag se définit comme une « signature calligraphique », tandis que le street art, « plus élaboré, contient des travaux peints ». Pour Alison Young, ce dispositif « permet à la municipalité d’être perçue comme en position de force sans pour autant être trop sévère. »

Alison Young, « Banksy’s favourite criminologist in the world », Melbourne. © CDH / Libre de droits

Alison Young, « Banksy’s favourite criminologist in the world », Melbourne. Crédits photo : l’artiste CDH, qui autorise CrossWorlds à utiliser cette photo

 

C’est dans cette optique que le gouvernement a également lancé une campagne de sensibilisation pro street art et anti graffiti, « Do art, not tags ».  Basée sur des considérations purement esthétiques, cette prise de position demeure arbitraire. En établissant les standards d’une expression artistique légitime – face au graffiti ainsi perçu comme illégitime – la municipalité s’aventure sur un terrain glissant. La valeur esthétique, l’emplacement « approprié » et la « permission » sont autant de notions qui portent à confusion.

La distinction street art / graffiti permet toutefois à l’art urbain melbournien de se développer sous le regard attentif du gouvernement. Pourtant, force est de constater que les street artists sont relativement libres à Melbourne. Lushsux, artiste controversé à qui l’on doit les fresques de Kim Kardashian dénudée ou d’Hillary Clinton en monokini, admet que la marge de manoeuve des graffeurs est grande. Dans une interview pour Hypebeast, l’artiste déclarait que « bizarrement, à Melbourne en général, tout le monde s’en fout. Même la plupart des conseillers municipaux rient de ce qu’on fait avec nous. » On est loin des milliers de dollars d’amende et des peines de prison prévus par les textes législatifs. On peut donc se réjouir que l’institutionnalisation du street art n’ait pas eu raison de la spontanéité et de l’esprit rebelle des graffeurs. Selon le graffeur Monsieur Plume, « le graffiti est une forme d’art spontanée et violente, il doit rester un moyen d’expression libre. » Il semblerait donc que les murs de Melbourne aient encore de beaux jours devant eux.

 

@kimkardashian

Une photo publiée par lushsux (@lushsux) le

 

Stupid sexy Hillary

Une photo publiée par lushsux (@lushsux) le

 

Les artistes entre clandestinité et reconnaissance

En effet, malgré le développement d’un appareil législatif théoriquement répressif, Alison Young reconnaît que « la politique de tolérance zéro envers le street art adoptée par Melbourne s’est détendue au fil de années. »  La criminologue, qui étudie le graffiti depuis 1996, constate une importante reconnaissance du mérite artistique du street art de la part des autorités : « La National Gallery of Australia, la National Gallery of Victoria et de nombreux musées et galeries ont récemment exposé les travaux de street artists. » Le NGV studio (financé par l’Etat), entièrement consacré aux œuvres dérivées du graffiti, qui s’est ouvert en 2011 à Melbourne, est un exemple de cette ouverture d’esprit qui, malgré quelques réticences, mérite d’être soulignée : « Beaucoup de gens extérieurs au milieu artistique peinent à accepter l’idée que le street art est bien de l’art et non du vandalisme. Mais en comparaison avec d’autres pays ? Melbourne et l’Australie ont définitivement une attitude bien plus réceptive et éclairée que le Royaume-Uni ou les Etats-Unis par exemple. »

Ce faisant, la Ville de Melbourne espère ouvrir une ère d’institutionnalisation de l’art urbain. Le phénomène se voit renforcé par la gentrification qui fait rage à Melbourne, et notamment dans les quartiers de Fitzroy ou Brunswick. Donnant une dimension créative aux rues de Melbourne, le street art est de plus en plus populaire, et particulièrement auprès des habitants de quartiers gentrifiés. La population hipster et bourgeoise-bohème offre ainsi un public de choix à la scène street art. Selon Kim Dovey, professeur d’urbanisme à l’Université de Melbourne, « la localisation du graffiti est régie par le désir de conserver la performance à l’abri du regard du public, mais de voir le résultat exposé. » Dès lors, face à l’engouement général, les artistes tendent à rentrer dans le rang, à se munir d’une autorisation avant de commencer leurs fresques, et à troquer la clandestinité contre la visibilité.

Valentine Watrin

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