MURS — En Patagonie, la mer et ses murs mouvants

Notre correspondant en Patagonie écrit depuis un bateau naviguant d’octobre à avril entre Punta Arenas (Chili), Ushuaïa (Argentine), et l’archipel de la Terre de Feu (Cap Horn). Il y est guide d’expédition. 

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Le Stella Australis. Crédits photo : CrossWorlds / Augustin Gosset

 

L’ouverture n’est pas grande mais laisse défiler le paysage dans toute sa longueur. Depuis les couchettes installées dans la cabine, on arrive à voir la mer, les montagnes et le ciel. Ces trois éléments se superposent toute la journée à travers le hublot proprement découpé dans la coque du bateau. A bord, les fenêtres et les portes sont nombreuses, mais le bateau est une succession de ponts (étages) transpercés par des escaliers qui permettent de passer d’un lieu à un autre, et donc d’éviter les murs.

Le bateau, un espace hermétique

Comme le dit le capitaine lors de son discours de bienvenue,  « ce bateau est votre maison, vous pouvez vous y promener librement ». Très peu de pièces interdites d’où l’impression d’un lieu ouvert, sans mur. Il en existe un seulement, un énorme qui circonscrit l’équipage au quotidien. Un mur si grand qu’il est souvent oublié ou accepté de fait. C’est bien-entendu la coque extérieure, ou la muraille du bateau.

Plus résistante et plus longue qu’un mur, une muraille signifie en général la séparation de deux espaces ou la protection contre un envahisseur. En l’occurrence, la muraille du Stella Australis permet de couper l’équipage et les voyageurs de l’élément liquide et persistant. L’étanchéité requise fait du Stella un espace clos et rend les hommes et les femmes du bord complètement reclus, la mer – représentant la mort – étant l’espace interdit. Comme me l’avait dit mon formateur avant d’embarquer :

« le bateau, c’est ton monde à présent ».

Un monde qui transporte quelques 200 passagers dans les étroits canaux de la Terre de Feu, de Punta Arenas à Ushuaia en passant par le Cap Horn. Ce bateau fermé est donc en même temps ouvert sur la nature, sans télévision ni wifi, et les voyageurs sont incités à se tourner vers l’extérieur

Vue depuis les hublots des cabines de l'équipage. Crédits photo : CrossWorlds / Augustin Gosset

Vue depuis les hublots des cabines de l’équipage. Crédits photo : CrossWorlds / Augustin Gosset

 

Habiter un nouveau monde

Telle ouverture confère à ce monde une particularité intéressante. Les terriens appellent le monde les continents, les pays, le lopin de terre qui retient leurs pieds. Les marins eux, avec respect toujours, en arpentent un autre : la mer. A bord, les terres cartographiées sont représentées en négatif sur les images du radar. La terre n’est plus la limite, mais l’obstacle.

La mer au contraire, compartimentée en canaux, fjords et baies, porte le bateau et l’emmène sur des voies invisibles. Le bateau n’a pas de frein, durant toute la saison touristique les pauses sont rares. « Le bateau ne s’arrête jamais », m’avait prévenu le chef des guides d’expéditions. L’équipage est donc en mouvement permanent, dans un monde à peine connu, liquide et sans autre limite que les phares et les profondeurs des cartes maritimes.

Si l’environnement est ouvert, le bateau est lui complètement fermé sur lui-même. Vivre dans un espace fermé qui se meut dans l’ouvert, comment ce paradoxe est-il vécu par l’équipage ?

A l’intérieur

L’équipage d’un paquebot de croisière se divise en deux : les marins d’un côté, en charge de la navigation, les garçons de chambre, serveurs et guides naturalistes de l’autre, en charge des passagers. Pour Claudio, le barman qui fête ses 20 ans de loyaux services pour la compagnie, chaque île est connue et les passages clefs sont repérés à l’avance. « Dans exactement 17min nous passerons dans les eaux du Pacifique ». 17 minutes plus tard, la force de l’océan découvert près de 500 ans plus tôt par Magellan nous frappe de côté, pas d’erreur. En effet, les alentours sont devenus la routine de l’équipage qui circule sur le même trajet depuis des années : tel glacier le mardi, Cap Horn le jeudi, chaque point d’intérêt étant lié à une activité particulière. Le membre d’équipage (tripulante en espagnol) est à son poste pendant toute la saison touristique et ainsi le monde tourne comme une horloge pendant près de 8 mois. Considéré de l’intérieur, tout est identique.

Extrait d'une carte nautique de la marine chilienne. Crédits photo : CrossWorlds / Augustin Gosset

Extrait d’une carte nautique de la marine chilienne. Crédits photo : CrossWorlds / Augustin Gosset

 

Au contraire, pour ceux qui se chargent de la navigation du paquebot, l’extérieur n’est pas aussi figé qu’il en a l’air. Christian, second pilote de garde la nuit, m’explique qu’un bateau a toujours deux trajets. Le premier, le cap, est celui calculé sur la carte. Le pilote repère sa route et avec un compas, un rapporteur et une règle trace des lignes et des vecteurs d’orientation. Ce cap théorique est celui que devrait suivre le bateau sur le papier, comme le ferait une voiture le long d’une route par exemple. Seulement, la navigation n’est pas aussi simple que la conduite, en partie car les éléments extérieurs modifient en permanence la théorie. C’est ce qu’on appelle el abatimiento, ou la dérive. Du cap mesuré, on passe au cap réel ou rumbo real, celui qui prend en compte les vents et les courants marins. Le pilote a beau connaître les environs aussi bien (on espère mieux) que le barman, il ne peut compter sur la régularité du milieu. Voilà pourquoi ses cartes de navigation sont en permanence griffonnées et les vecteurs d’orientations retracés. Le monde depuis la passerelle de commandement est donc bien mouvant.

La passerelle de nuit, gouvernail laissé au pilote automatique. Crédits photo : CrossWorlds / Augustin Gosset

La passerelle de nuit, gouvernail laissé au pilote automatique. Crédits photo : CrossWorlds / Augustin Gosset

 

Le bateau, passerelle entre terre et mer ?

On notera l’utilisation du terme passerelle (puente en espagnol). Le lieu étant entièrement clos, on a d’abord du mal à comprendre le sens de ce mot. La passerelle offre un point de vue dominant sur tout le bateau et ses ponts, et c’est d’elle que le capitaine, les pilotes et les matelots dirigent le navire. De la passerelle sont reçus les bulletins météos et tracées les routes de navigation. La carte marine et la radio VHF sont deux moyens de communiquer avec l’extérieur et de « faire le mur » : de fait, elles représentent l’unique jonction entre le bateau et l’extérieur. La passerelle donc, ou pont de commandement, unique lien entre le bateau et le monde extérieur.

Du bateau à la mer, deux entités séparées par un mur percé de hublots, tels des meurtrières. La vie à bord du bateau est une vie à part, dans un espace que les membres d’équipage traversent de ponts en ponts, et dont seul le capitaine s’échappe. Le soir venu sur la mer calme, en plein archipel fuégien, entre les planètes de Vénus et Saturne, il sort fumer une cigarette avec son portable satellitaire à la main, l’unique autorisé à bord. Il semble discuter. Pourtant, personne d’autre n’a de contact avec la terre, si ce n’est par l’imagination. Cela rend ce coup de téléphone incroyablement perturbant : l’autre monde est-il habité ?

Augustin Gosset

Une réflexion au sujet de « MURS — En Patagonie, la mer et ses murs mouvants »

  1. Je suis ravie de voyager avec toi dans ce sud du monde. Je connais le Cap Nord et aussi un
    peu en dessous !!!! Mais pas si bas… Grace à toi maintenant c’est possible.

    Merci à ta mère qui m’a donné de tes nouvelles
    Affectueusement Tante Aliette

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