MURS — Entre mitoyenneté et intimité : en Irlande, les murs ont des oreilles

En Irlande, près de 60% de la population habite en maison mitoyenne. Une proximité différente de celle d’un appartement et qui laisse s’interroger sur la notion d’intimité.

Il est 6h55, le réveil de Paul sonne. Il se lève et file sous la douche. Vingt minutes plus tard, dans un vacarme monstre, les enfants dévalent les escaliers. Les poêles carillonnent et une odeur de bacon se répand. A 8h53 la porte d’entrée est verrouillée et les portières de la voiture claquent. Dans la maison, le calme absolu vient remplacer l’effervescence matinale. 15h42, les clefs tintent, les enfants et Siobhán, la femme de Paul, sont de retour. Pendant un moment, ils jouent dans la cour avec les voisins qui les ont rejoints. Les murs vibrent à chaque fois que le ballon de foot vient s’y s’écraser. Six buts sont marqués en un seul match. L’ambiance est pareille à celle des stades les soirs de grands matchs. Siobhán appelle les enfants : c’est l’heure de faire les devoirs, mais ça ne plait pas à tout le monde. La porte coulissante se referme dans un « pfffuu» qui laisse les rêves de stars du football à l’extérieur. Aux alentours de 18h00 une voiture se gare, une portière est énergiquement fermée. Paul rentre du travail. Les chaises raclent le sol, tout le monde passe à table. Les enfants ressortent jouer dehors. Un jeu qui implique des cris, des larmes et des bruits de pistolets. Du bruit, il y en a aussi dans la conversation plutôt mouvementée de Siobhán et Paul. Mais en quelques secondes, c’est le retour au calme. Il est maintenant 22h00, les enfants dorment déjà, mais dans la chambre parentale, le chat gratte aux plinthes. Et finalement, vient l’heure tant attendue par Siobhán et Paul… ils peuvent enfin dormir. Enfin, si le petit dernier ne se réveille pas en plein milieu de la nuit en hurlant à la mort.

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La deuxième maison en partant de la droite, celle de Paul et Siobhán, située dans un lotissement populaire de Tralee. Crédits photo : CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Voici donc une journée parmi tant d’autres dans la vie de Paul et Siobhán. Ils sont mes voisins. Nous discutons occasionnellement, souvent à propos du temps qu’il fait. Alors, comment puis-je savoir autant de choses sur leur quotidien, sur leur vie intime ?

La promiscuité comme résultat d’une urbanisation trop grande, trop rapide

En Irlande, l’urbanisation débute plus tardivement que sur le continent. C’est seulement après les famines qui ravagent le pays à la fin du XIXème siècle que les villes commencent à grandir, grâce à la population qui fuit alors la campagne. Pour loger ces masses de gens, on construit des lotissements entiers de maisons identiques. Toutes collées les unes aux autres, suivant les mêmes plans, meublées de la même façon, car il faut que l’on soit efficace et rapide. A en croire les Kennelly archives – un recueil d’abord photographique, puis enrichi manuscritement par la suite, sur les conditions de vie dans le Kerry pendant les cinquante dernières années – , jusque dans les années 80, encore près d’un logement sur deux en zone rurale n’avait pas accès à l’eau courante, deux tiers n’avaient pas de douche ou de baignoire et la moitié pas de toilettes. En comparaison, avoir une maison proche de celle de son voisin semble alors une préoccupation moindre.

Puis dans les années 1970, nouvelle vague d’exode rural et nouvelle vague de construction. Mais là, les lotissements laissent apparaître des codes sociaux, comme l’explique l’exposition Kerry lives du Kerry County Museum. Si deux façades de la maison sont attenantes, il y a de forte chance que l’on soit dans un quartier plus populaire, de la classe ouvrière. Néanmoins, le carré de pelouse bien verte reste de rigueur. En revanche , si la maison n’est jumelée que d’un côté, et qu’en plus du bout de gazon il y a une petite allée pour garer sa voiture, fort est à parier que l’on appartient à la classe moyenne.

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Alignement de maisons dans le lotissement populaire New Marian Park de Tralee. Crédits photo : CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Le point commun entre les maisons du début du XXème siècle et celles construites 70 ans plus tard reste la promiscuité. En plus d’être côte-à-côte, les murs sont fins, taillés dans un matériau qui est soit du placo, soit ce que l’on appelle une cloison sèche, le tout souvent installé sur des cadres en bois. Les murs extérieurs sont quant à eux faits en blocs de ciment, une solution économique. Aujourd’hui encore près de 55% de la population habite en maison mitoyenne et toujours plus de lotissements sont construits. Cependant, on isole de mieux en mieux. Les murs extérieurs en premier, pour se protéger de l’humidité (qui peut avoisiner les 90% durant les mois d’hiver), puis les cloisons intérieures pour remplacer, petit à petit, les murs « feuilles de papier ».

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Maisons d’un lotissement de Tralee habitées par des personnes de la classe moyenne. Crédits photo : CrossWorlds / Olga Lévesque

 

A travers ces murs fins j’entends, sans vouloir l’écouter, la vie de mon voisin. Mais lui, qu’entend-il de ma vie ? Entend-il le cliquetis de la cuillère qui tombe au sol, les disputes au téléphone, les éclats de rire ? Perçoit-il la vie de l’autre côté du mur?

« Cela fait très, très longtemps que je suis sourd »

Lorsque Paul est interrogé sur ce qu’il a entendu de ce qui se passe au travers de la cloison, il répond: « I’ve been deaf for a long, long time » (Cela fait très, très longtemps que je suis sourd). Cette réponse est interpellante à première vue. Nous interagissons de manière normale, pas de signe de surdité apparente. C’est tout simplement parce que Paul n’est pas sourd. Ce qu’il veut dire par là, c’est que ça fait bien longtemps qu’il est devenu insensible aux bruits de ses voisins. Il a lui-même grandi dans une maison jumelée, vécu en résidence étudiante à Cork pendant les quatre ans qu’ont duré ses études et voilà maintenant dix ans qu’il habite dans ce lotissement de maisons mitoyennes. Il n’entend plus rien, comme les personnes vivant au bord d’une ligne de chemin de fer qui, au bout d’un certain temps, ne sont plus dérangées par les trains qui déboulent à longueur de journée.

Entendre sans voir reste une semi-réalité. Lorsqu’il fait le résumé de sa journée, elle est toute autre que celle entendue à travers deux épaisseurs de placo. Premièrement, Paul a quatre enfants. Finalement le rapport bruit / nombre de marmots n’est peut-être pas si élevé que ça. Il ne s’est pas disputé avec Siobhán : ils regardaient une série dans laquelle une dispute a éclaté. Et ils n’ont pas non plus de chat qui gratte aux plinthes. C’est à priori le bruit émis lorsque, dans une chambre totalement sombre, on cherche la prise pour brancher son téléphone. Quant à son avis sur le fait justement d’être « sur écoute » sept jours sur sept, 24 heures sur 24, Paul ne se sent pas menacé.

D’autres voisins ne seraient pas contre une épaisseur de mur en plus (« ce n’est pas assez ce qu’on a actuellement », confie Aileen, propriétaire d’une auberge de jeunesse dans le centre de Tralee et résidente d’un lotissement cossu), mais globalement personne ne craint que de l’autre côté du mur se cache un vilain espion.

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Maisons d’un lotissement aisé dans le quartier de Oakview à Tralee. Crédits photo : CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Parmi les personnes interrogées, aucune mention de la vie intime n’est à relever, on reste dans un pays catholique. En réalité, il y a de fortes chances pour que les voisins sachent à quelle date Paul et Siobhán ont conçu leur petit dernier, ou ce que Ronan entendait vraiment par « Netflix and Chill » lorsqu’il a ramené sa copine à la maison. « On ragotte beaucoup dans ces résidences, raconte Aileen. Les gens aiment savoir ce qu’il se passe chez leur voisin ». Paul n’est donc peut-être pas si sourd que ça.

Une proximité aussi synonyme de convivialité

Ces murs parfois si fins créent une certaine convivialité.

Dans ces lotissements, tout le monde se connaît. On y vit en harmonie les uns à côté des autres. On s’invite à venir prendre le thé ou manger comme on distribuerait des tracts. Même si les murs sont fins, il semble important de quand même les traverser. Et en dehors de ces murs, les enfants semblent jouer sans autre supervision apparente que leur âme et conscience. En réalité, dès que l’un d’eux s’écorche le genou ou utilise des mots fleuris pour décrire son frère, une armée de mamans ou de grand-mères surgissent. Mais une fois le panneau délimitant le lotissement franchi, ce n’est plus le même monde.

On est à l’extérieur. C’est peut-être ça, le vrai mur isolant ici. 

 

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L’entrée d’un lotissement aisé dans le quartier de Oakview à Tralee. Crédits photo : CrossWorlds / Olga Lévesque

 

Chaque estate – littéralement traduit par “domaine” mais dans le langage courant définit ces immenses zones pavillonnaires – a sa vie intérieure, comme une bulle protectrice où une certaine vie en communauté s’est installée et où la promiscuité-proximité est plus vécue comme une sécurité qu’une menace. Mary, jeune artiste du vitrail installée dans un des quinze lotissements [selon nos estimations, la mairie elle-même ne connaissant pas le chiffre exact] de la ville de Tralee, County Kerry (25 000 habitants), raconte ce qui lui est arrivé il y a quelque mois :

« Avant de prendre des locataires, je louais mes chambres libres sur Airnbnb. Un jour, alors que j’étais au travail, je reçois un appel de ma voisine qui me dit qu’elle pense que mon ex-compagnon essaie de s’introduire chez moi ou de trafiquer la serrure de l’entrée. Paniquée, je déboule… pour ne finalement trouver qu’un voyageur Airbnb qui avait eu du mal à déverrouiller la porte. Et même si ça peut sembler excessif de la part de ma voisine, au moins maintenant je ne me fais pas de bile si j’ai oublié de fermer ma porte d’entrée. »

En attendant, si entendre les moindres faits et gestes de vos voisins ne vous enchante guère, voici les trois conseils à retenir. Mettez la musique bien forte. Vos voisins sont probablement devenus insensibles au bruit des autres. Placez les gros meubles de type armoire contre les murs mitoyens, ça isolera et réduira les vibrations. Achetez des bouchons d’oreilles. Ce n’est pas glamour mais on n’a rien inventé de mieux. Et puis, qui sait ? Peut-être que vous finirez vous aussi par développer une surdité sélective…

Olga Lévesque

Une réflexion au sujet de « MURS — Entre mitoyenneté et intimité : en Irlande, les murs ont des oreilles »

  1. Bravo pour cet article très documenté! Idem en GB où on suit sans l’image le film que regarde le voisin! Mais les semi-detached houses, c’est la tradition!… C’est une normalité pour les Britanniques. Et pour moi qui vis dans un immeuble en banlieue lyonnaise, j’ai des voisins sur les 2 côtés de mon appartement, en dessous et au dessous de moi! J’ai réellement des problèmes de surdité, mais pas suffisamment pour être indifférente aux essais de violoncelle du papi du dessus! Pity!….

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