MURS — Israël/Palestine : Contre la peur, éloge des briseurs de murs

 

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Hébron, Quartier de Tel Rumeida sous contrôle israélien – Vue depuis la cour d’une école palestinienne. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Israël, avril 2002. Suite à une vague d’attentats qui fait près d’un millier de morts, Ariel Sharon et son gouvernement décident de construire un mur le long de la ligne verte. Tracée en 1949 comme ligne d’armistice, la ligne verte devient frontière en 1967.

Le mur protège, sûrement, mais il divise et isole. Et la peur, contagieuse et coriace, s’empare des esprits de ces voisins étrangers. Plus hauts et plus épais, les murs mentaux séparent. Car l’Autre est ennemi et n’a pas de visage. Les représentations de l’autre sont le fruit d’un état de guerre permanent : les Arabes sont des terroristes, les juifs des assassins. Et le discours qui domine, de chaque côté du mur, déshumanise ce voisin inconnu, adversaire éternel.

D’après Questions Internationales, seuls 20% du mur suivent le tracé de la ligne verte. Il s’en éloigne pour englober les colonies, provoquant confiscations et expropriations de terres palestiniennes. Ce mur, la Cour Internationale de justice le qualifie de « mur de séparation ». Certains l’appellent « clôture de sécurité », « barrière de séparation » ou « antiterroriste ». Les autres préfèrent « mur d’apartheid », « mur de la honte », ou « d’annexion ». 4% du tracé font l’objet d’un mur de béton. Ailleurs, il s’agit d’une double barrière de sécurité d’environ deux mètres de haut. Sur une largeur de 50m, on perçoit rouleaux de barbelés et fossés, grillage central et détecteurs électroniques. De chaque côté, des routes pour les patrouilles militaires et un chemin de sable sur le sol israélien pour identifier d’éventuelles traces de pas.

Engagés pour la paix

Alors il y a ceux qui érigent les murs, par les mots ou par les briques ; et ceux qui les transgressent. Souvent oubliés des médias, ils sont juifs israéliens, jeunes et moins jeunes, convaincus que la voie de la paix est celle du partage. Malgré la loi, malgré la peur et la pression sociale, ils traversent la ligne verte pour briser ces murs psychologiques qui les enferment.

L’idée est simple et courageuse : créer du lien, rencontrer, partager. Briser les frontières physiques et mentales pour renverser les constructions sociales de l’ennemi. Produire un cercle d’amitié vertueux, car il n’y a pas de fatalité et ils l’ont bien compris. De la récolte des olives aux cours de yoga, j’ai rencontré ces combattants pour la paix à Burin, Hébron et Beit Ommar.

Quand les rabbins cueillent les olives en Palestine

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Burin, Octobre 2016 – Volontaires RHR et fermiers font une pause sous les oliviers. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Depuis plus de 20 ans, l’organisation Rabbies for Human Rights (Rabbins pour les droits de l’Homme, RHR) participe en octobre aux récoltes d’olives dans les fermes palestiniennes. Au fil des années, ces rabbins défenseurs des droits humains ont tissé des liens forts avec certaines familles palestiniennes en territoires occupés. Si la plupart appartient au mouvement réformiste, d’autres viennent de synagogues orthodoxes et Massorti (judaïsme conservateur moderne). Ils ont su avec le temps briser les murs pour fonder une relation de confiance avec leurs voisins palestiniens.

Après les premières pluies d’automne débute la saison des récoltes. Mais les fermiers palestiniens n’ont pas librement accès à leurs terres : c’est l’armée israélienne qui pour quelques jours délivre un permis. Or les oliveraies sont grandes et le temps est compté. C’est là qu’interviennent nos supers-rabbins : lorsqu’une famille sollicite leur aide, ils réunissent un groupe de volontaires pour participer à la cueillette. Laïques et religieux, étudiants, travailleurs et voyageurs passent de l’autre côté du mur pour aider les fermiers. En octobre 2016, 130 volontaires RHR ont apporté leur aide dans 5 villages palestiniens.

Au départ de Tel Aviv ou de Jérusalem, ces Israéliens enfreignent les règles du pays et franchissent physiquement la frontière. Surtout, ils dépassent leurs propres représentations et barrières mentales à travers une journée de labeur dans les champs d’oliviers. Nous sommes donc arrivés à Burin, tôt le matin, au sud de Naplouse.

Entouré de colonies – Yitzhar, Sneh Yaacov, Har Bracha – le village est le lieu de violences morales et physiques de la part des colons israéliens. Pour les bénévoles de RHR, il s’agit aussi de faire mur contre les colons israéliens qui cernent les oliveraies et profitent du moment des récoltes pour intimider leurs voisins.

A notre arrivée, Bachar et sa famille nous ont accueillis chaleureusement avec du thé, du café et des pizzas. Ils perçoivent la venue de ces volontaires comme une aubaine : de la main d’oeuvre, d’abord, mais aussi le moyen de rencontrer l’autre et bâtir une forme de coexistence. Entre hébreu et arabe, le mur de la langue persiste ; mais bien souvent les rires se passent de mots. Ensemble nous avons glané, cueilli, ramassé – et ce geste répétitif, méditatif nous a sensiblement rapprochés.

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Burin, Octobre 2016. Bachar, propriétaire des terres. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

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Burin, octobre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

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Une volontaire de l’association Rabbies for Human Rights, Burin, 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

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Les olives de Burin. © CrossWorlds / Camille Lévy

A Hébron et Beit Ommar, du yoga pour la paix

Professeur de yoga israélo-américain, Jamie a fait son Aliyah (littéralement « ascension », acte d’immigration d’un juif en Israël) il y a environ 11 ans, « un peu par hasard » comme il dit. Il y a deux ans, il a décidé d’agir spontanément, hors de tout cadre organisationnel. Depuis, il se rend deux fois par semaine dans des écoles palestiniennes à Beit Ommar et à Hébron pour enseigner yoga et anglais à une cinquantaine d’enfants, avec l’aide des enseignant(e)s et volontaires.

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Hébron, quartier de Tel Rumeida, novembre 2016. Jamie enseigne le yoga et l’anglais aux enfants. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

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Hébron, quartier de Tel Rumeida, novembre 2016. Les enfants s’initient au yoga. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Il emmène avec lui ceux qui le souhaitent : pas d’expérience requise, dit-il, juste le respect de l’autre et le désir d’aider. Âgés de 4 à 5 ans, les enfants sont très enthousiastes. C’est une bouffée d’air frais dans ces villes sous haute tension où règne la violence, physique et morale.

Et précisément, à travers ces rencontres, les enfants palestiniens bâtissent pour l’avenir d’autres images des Israéliens. Par leur engagement, Jamie et ceux qui l’accueillent soufflent l’espoir sur cette nouvelle génération en train de se construire. Et peut-être à leur tour ces gamins deviendront-ils les combattants non-violents de demain : pour la paix, la tolérance et la compréhension de l’autre.

A Hébron et à Beit Ommar, Jamie a su nouer des liens précieux avec le personnel de l’école  et certaines familles du coin. Après chaque cours, il emmène son petit groupe de volontaires partager un repas chez l’une de ces familles. Dans l’intimité du salon, des amitiés se tissent. Nous discutons de choses et d’autres autour de plats palestiniens traditionnels : de cuisine et de voisins fous, du temps qu’il fait, de nos familles. Nous partageons nos expériences, nos craintes et nos espoirs. Je raconte l’antisémitisme en France à mes hôtes, Icham et Fatma. Ils sont à l’écoute, compatissants.

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Hébron, quartier de Tel Rumeida. Déjeuner chez Fatma et Icham. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

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Déjeuner chez Fatma et Icham à Hébron, novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

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Déjeuner chez Fatma et Icham à Hébron, novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Revenir sans uniforme : le défi d’anciens soldats

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Beit Ommar, novembre 2016. Pause café © CrossWorlds / Camille Lévy

 

J’ai questionné certains participants pour comprendre leur démarche. Nadav, comme d’autres, est un ancien soldat israélien. Il évoque l’absence de communication entre civils et militaires en territoires occupés, et puis surtout, cette relation de pouvoir qui peine à disparaître lorsque tombe l’uniforme. Ancien soldat lui aussi, Idan me fait part du sentiment de culpabilité qu’il éprouve parfois. Il faut alors éviter certains sujets, trop sensibles, politiques : avec les Palestiniens, il préfère parler football ou cuisine, trouver un socle commun pour se sentir humains ensemble.

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Des enfants palestiniens dans une école de Beit Ommar, novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Bien sûr, ce n’est pas facile. Parce qu’il y a beaucoup de souffrance et de rancœur. Parce que la barrière de la langue persiste et que les cultures diffèrent. Tous les murs ne tombent pas, à commencer par celui de béton. Et l’inégalité persiste dans la relation, parce que l’un est libre et l’autre pas. Izzet est un jeune palestinien de Beit Ommar. Autour d’un café, Idan lui demande ce qu’il souhaite, dans la vie.  Eh bien Izzet veut voir la mer, mais les murs l’en empêchent.

Le mur des histoires

Il y aussi le mur de l’Histoire, le mur des histoires. Certaines conversations s’agitent, les narratifs s’affrontent. Âgé d’une vingtaine d’années, un habitant de Beit Ommar évoque la création de l’Etat d’Israël en 1948 : « Vous [les juifs] êtes arrivés avec des armes, vous avez voulu vous battre. On vous aurait pourtant accueillis à bras ouverts, c’est ça l’hospitalité arabe ». Il poursuit, sur un ton légèrement menaçant : « Vous [les juifs] finirez par partir, vous ne savez pas ce que l’avenir vous réserve. Les Arabes ont occupé l’Espagne pendant 800 ans, ils ont fini par s’en aller ».

Face à ces attaques, face à ce vous accusateur, Idan est resté silencieux et à l’écoute. Il me dit plus tard qu’il s’est senti agressé et mal à l’aise, mais que cette expérience désagréable lui a fait prendre conscience du mal-être de l’Autre et du travail qu’il reste à accomplir. Car malgré l’évidence d’erreurs historiques et de manipulations diverses des narratifs, de chaque côté du mur, il est important de s’écouter.

Des mains tendues, timides mais courageuses

Il y a ceux, aussi, qui refusent de s’ouvrir au dialogue. Des Israéliens, d’abord, qui n’imaginent pas passer le mur par peur, par haine ou absence d’intérêt. D’autres, en Palestine, qui voient dans ces rencontres l’acceptation d’une situation inacceptable : c’est le mouvement palestinien « anti-normalisation », opposé à tout projet de dialogue et de coexistence avec les juifs israéliens. Certains des volontaires évoquent cette tendance avec tristesse, et me racontent l’expérience douloureuse du rejet, à Ramallah notamment.

Pour Huda Abuarquob et Joel Braunold, tous deux activistes, ce mouvement est la plus grande menace à la paix puisqu’il entrave la nécessaire construction d’une relation de confiance entre juifs et Palestiniens. Les membres de ce mouvement affirment que les initiatives de coexistence et la normalisation des relations entre Israéliens et Palestiniens masquent le déséquilibre des forces engendré par l’occupation et place au second plan l’urgence de l’indépendance et de la souveraineté palestinienne. Mais comment espérer un accord en l’absence de dialogue ? notent les deux auteurs.

Il n’est pas question de juger. Il s’agit de comprendre que l’éducation, de chaque côté, sème la peur et la rage. Que la politique laisse peu d’espoir alors la société civile prend le relai par des initiatives nombreuses mais encore timides. Parce que la peur demeure et les pressions persistent. Pression sociale, familiale, politique. D’un côté comme de l’autre, il n’est pas de bon ton de fricoter avec l’ennemi.

Alors saluons le courage de ces combattants pacifistes et humanistes, de ces juifs israéliens qui transgressent les règles pour briser les murs, et de ces femmes et hommes palestiniens qui acceptent d’accueillir chez eux « l’ennemi juré ».

Et c’est là tout l’enjeu de ces rencontres : donner un visage à l’ennemi et lui rendre son humanité. Pour marcher main dans la main vers une paix juste et durable.

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Des enfants palestiniens dans une école maternelle de Beit Ommar, en novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

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Des enfants palestiniens dans une école maternelle de Beit Ommar, en novembre 2016. © CrossWorlds / Camille Lévy

 

Camille Lévy

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