MURS — Italie : que fait-on, lorsque les murs qui nous protégeaient s’effondrent ?

Les murs et le sol de l’appartement tremblent pendant des secondes interminables. Le silence, puis les aboiements des chiens de la ville venant de toutes directions, accentuent la perte de repère momentanée qui suit chaque séisme. Spontanément, nous nous retrouvons tous dans le couloir, à la lumière vacillante de l’ampoule qui pend du plafond, qui se balance encore dans l’arythmie de la secousse.  

« Porca Miseriaaa ! Mon appli de séisme m’a même pas prévenue ! » se lamente ma colocataire, avant d’ajouter, fatidique: « Isa, imagine, les murs ne font que 60 cm, ils s’écrouleront ! ».

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Dans la région du Latium, depuis le tremblement de terre qui a tué 297 personnes en août 2016, les secousses sont devenues quotidiennes. L’accélération de leur force et de leur fréquence s’explique par la présence d’une faille sismique dans les Apennins, l’épine dorsale qui traverse le pays. Le Conseil national de la recherche a noté un déplacement « hors du commun » et inexplicable de la croûte terrestre dans les montagnes de l’Ombrie, et les sismologues sont perplexes sur le nombre impressionnant de répliques : plus d’un millier depuis la fin de l’été.

Le 30 octobre, un séisme de magnitude 6,5 sur l’échelle de Richter, le plus fort enregistré depuis 1980, a de nouveau réveillé et effrayé Rome, laissant cette fois quelques décorations rupestres. Ce sont des craquelures discrètes et peu menaçantes qui apparaissent et s’éparpillent sur les monuments de marbre, qui courent sur les parois et les ponts. Une fissure sur la façade de la Basilique de Saint Paul Hors-Les-Murs, une autre sur la coupole de Sant’Ivo alla Sapienza, de fines fêlures qui lézardent les fresques et les murs.

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La basilique de Saint Paul Hors-Les-Murs. Crédits photo : CrossWorlds / Isabel Del Real

 

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Sur l’arche centrale, la fêlure causée par le séisme a été rapidement réparée. Crédits photo : CrossWorlds / Isabel Del Real

 

Pour Gianni Ferrari, architecte à Rome et spécialiste des constructions anti-sismique, les murs romains ne sont pas vraiment en danger. La sismologie est une science des statistiques, et tout indique que Rome est à l’abri d’un violent tremblement de terre.

Mais dans les provinces situées au nord-est de Rome, dans l’Ombrie et dans les Marches, les murs s’effondrent, les toitures cèdent, les églises s’affaissent. Les hameaux sont dévastés, les rues ensevelies sous des tas de ruines informes. Dans les décombres de villages de montagne, se dressent des pans de murs gris, solitaires et abimés.

L’architecte Andrea Rossetti m’explique que dans le village de Amatrice, les murs faits d’un entassement de pierres brutes, liées par un ciment friable que le temps avait affaibli et rendu sablonneux, étaient dangereusement fragiles. Entre 30 000 et 40 000 italiens ont dû quitter leur foyer pour se réfugier près des côtes.

Alors que fait-on, quand les murs qui nous protégeaient s’effondrent ?

Soigner les murs

Face au réveil de ces failles sismiques, les architectes italiens proposent des solutions. Le 2 octobre 2016, le journal 24 Ore Sole publiait une interview de Renzo Piano, un architecte reconnu et membre honoraire à vie du Sénat en tant que président d’une section sur l’architecture italienne. Il refuse la fatalité et l’attente passive du prochain tremblement de terre :

« La terre tremble, voici mon projet intergénérationnel : nous avons le devoir de rendre l’Italie moins fragile ».

Pour lui, bien plus qu’un banal refuge contre le froid et la pluie, la maison est le lieu de la chaleur humaine, où l’on se sent en confiance. Il se présente alors comme un « docteur des murs », prêt à soigner les édifices malades comme s’ils étaient des « êtres vivants », cherchant à diagnostiquer leurs fragilités à partir de la thermographie, afin de les colmater et de les consolider.

Les murs faits de briques et de pierres ne sont pas élastiques, et risquent donc de subir des lésions ou de craquer à la moindre secousse. Pour Andrea Rossetti, il est possible de rendre ces murs antisismiques, plus flexibles, afin de permettre aux bâtiments d’osciller avec la terre. Les solutions les plus courantes sont de les recouvrir d’un filet de fer ou d’un enduit de fibre carbonique qui donnent de l’élasticité et retiennent les pierres qui tombent. En ce qui concerne les monuments antiques, Gianni Ferrari m’apprend qu’il est envisagé de creuser sous les murs pour ensuite injecter un matériau absorbant, qui consommerait toute l’énergie de la secousse.

« Quelle est l’importance de la permanence ? »

Et pourtant, malgré ces remèdes, les murs s’érodent. Au fur et à mesure, les plantes s’y installent, les infiltrations pluviales affaiblissent les édifices, les tassements de terrain attaquent les fondements, les matériaux se détériorent. Le temps et les intempéries font périr les murs. Inévitablement, le mur qui ne s’effondre pas violemment finit par s’effriter et se délabrer doucement, abandonné.

Jusqu’au 27 novembre, se tient à Venise la 15ème Biennale de l’Architecture, un évènement majeur où les idées et les projets novateurs des architectes du monde entier sont exposés. Dans les immenses galeries de l’Arsenal vénitien, c’est l’urbanisme de demain qui nous est dévoilé.

Au détour d’une salle, je suis frappée par cette phrase :

« Quelle est l’importance de la permanence? – Si l’on regarde une ville à travers le temps, c’est l’éphémère qui émerge comme condition fondamentale, peut être la seule qui perdure ».

Le concept d’une urbanisation contemporaine défiant la notion de permanence est attirant. Parce que l’histoire tend à prouver que les murs sont destinés à tomber, les architectes tentent de détourner cette finalité en créant des villes repliables, éphémères, réutilisables avec des murs de toile, de verre, qui dépassent l’idée d’opacité de la tradition architecturale. Nous avons voulu ancrer nos murs ; pour ces architectes, il s’agit de repenser cet ancrage, de changer nos perceptions, afin de réinventer les limites du mur.

Retour à Rome, rénovation et renouveau

Au-delà de l’idée tentante d’apporter l’éphémère dans les constructions italiennes, se trouve un véritable chantier de rénovation et de renouveau des murs italiens. Ils se doivent d’évoluer avec l’environnement, en tenant compte des risques sismiques et de l’identité des villes. Ce que l’on a voulu infaillible, on le veut en fonction des failles.

Les contraintes ont changé, et les murs n’ont plus besoin de nous défendre des mêmes choses. Alors c’est aussi une nouvelle esthétique qui apparaît. À Rome, où nous venons parler aux murs, aux ruines de l’Antiquité, aux merveilles de la Renaissance, nous venons admirer les murs du passé. Et la capitale, fière de son patrimoine, n’est pas moins consciente de l’importance de se renouveler.

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MAXXI (Musée des arts du XXI siècle) de la célébrissime « archistar » Zaha Hadid, tout de béton ciré, d’immenses baies vitrées, qui fut critiqué par l’opinion publique. Mais pour Pio Baldi, directeur du musée : « Il manquait à Rome une architecture contemporaine de qualité ». Crédits photo : CrossWorlds / Isabel Del Real

 

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Reflet des maisons romaines sur le MAXXII. Crédits photo : CrossWorlds / Isabel Del Real

 

Les nouveaux monuments de Rome oublient la verticalité, créent de nouveaux équilibres en défiant les centres de gravité. C’est la continuité d’une ville qui se dessine au détour de ses murs. C’est vrai que les murs s’écroulent en Italie, c’est vrai que les murs tremblent à Rome, mais il suffit de les penser et de les projeter pour savoir qu’ils continuent les villes.

Isabel Del Real

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