MURS — La culture franchit les murs des quartiers chics du Burkina Faso pour se démocratiser

 

Il est 20 heures un vendredi soir à Ouagadougou. C’est l’heure où les 4×4 impeccables commencent à s’aligner sous les directives de gardes armés devant des murs hauts d’apparence hostile, dans les rues non goudronnées de la ville.  Ces chemins de terre, surnommés « six mètres » du fait de leur largeur, sont le théâtre d’un étrange ballet, qui se déroule  devant les enceintes, devenues forteresses, des restaurants branchés de la ville.

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Les graffitis de Ouagadougou, témoins de différentes époques © CrossWorlds / Claire Veyriras

Je mure, tu mures, nous murons…

Le contexte sécuritaire (délinquance, mais surtout menace terroriste) a amené les restaurants à mettre en place des mesures de sécurité afin de ne pas perdre leur clientèle, et notamment les expatrié-e-s de tous horizons qui sont contraints par leurs employeurs (le plus souvent des organisations non gouvernementales) de respecter des règles de sécurité de plus en plus strictes depuis le coup d’Etat de septembre 2015 et l’attaque terroriste du 15 janvier 2016 avec des lieux « blacklistés ».

A Ouagadougou, les murs sont partout et pas seulement devant des lieux sensibles comme les ambassades. Ils délimitent strictement l’espace privé et protègent les enceintes des maisons des particuliers, les bars et restaurants ou encore des lieux de culture tels que l’Institut Français. Ces murs sont donc le plus souvent hostiles tant dans leur aspect sécuritaire – munis de tessons de bouteille, de pics en fer, voire de barbelés – que dans leur fonction socio-culturelle favorisant l’entre-soi.

Passer les murs d’enceinte de restaurants ou maisons aussi bien gardés donne l’impression d’être Alice entrant au pays des merveilles. C’est en effet un monde aux antipodes du « six mètres » qui le longe qui s’ouvre derrière ces portes.

Le vert des jardins détonne avec la couleur ocre du mélange de terre et de sable qui constitue la rue. Les mets gastronomiques cuisinés à partir de produits importés principalement d’Europe contrastent avec les brochettes ou le poulet « bicyclette » avec frites traditionnels des maquis offerts par les modestes restaurants en bord de route, et les maisons dignes de Beverly Hills détonnent face aux cours communes où vivent ensemble plusieurs générations.

Les murs sont tellement devenus synonymes de sécurité, que les prendre en photo est fortement déconseillé, sans parler d’y faire des graffitis ou toute autre forme d’art. Les rares messages à la bombe se situent principalement sur les échangeurs ou encore les dalles des bas côtés et datent de l’insurrection populaire de 2014 et du coup d’Etat de septembre 2015. Et encore, la saison des pluies en a effacé la plupart.

La culture pour franchir les murs

Des initiatives culturelles tentent de passer outre les murs de plus en plus hauts, hostiles et nombreux. Les œuvres et évènements sont ainsi (re)placés dans l’espace public, voire dévoilent ce qui se passe derrière les murs. La culture au Burkina se libère des murs en se délocalisant dans des lieux symboliques et populaires, pour se démocratiser tant en termes d’accessibilité géographique que financière.

L’Institut Français de Ouagadougou – aujourd’hui devenu une « forteresse » fréquentée par une élite – organise, par exemple, des concerts décentralisés lors des Festivals « Jazz à Ouaga » et  « Rock à Ouaga ». Plusieurs concerts en 2016 ont ainsi eu lieu sur la Place de la Révolution (aussi appelée Place de la Nation) et dans un bar devenu une référence de la scène musicale de la capitale ouagalaise, le Petit Bazar. De plus, la majorité des initiatives de l’Institut Français de Ouagadougou sont répliquées dans celui de Bobo-Dioulasso, la seconde ville du pays.

Certains vont encore plus loin dans la démarche, comme le collectif « Association Arts, Clowns, Marionnettes et Musique dans nos rues » connu sous le nom d’ACMUR (lisez « Assez de murs »)  ou  encore le Festival des « Récréâtrales » en fondant le concept même de leur événement sur l’affranchissement vis-à-vis des murs.

ACMUR Burkina organise ainsi depuis 2009 un festival gratuit et hors les murs intitulé « Rendez vous chez nous – Les villages d’Afrique accueillent les arts de la rue ». Ce festival a lieu dans les rues de Ouagadougou, Bobo-Dioulasso ou encore Boromo et dans six villages ruraux afin de contribuer à « la décentralisation et à la démocratisation de l’art au Burkina Faso [dans une] logique de développement et de structuration des arts de la rue. »

Depuis 2002, un autre festival, les « Récréâtrales », situé dans le quartier populaire et artistique de Bougsemtenga, permet quant à lui de dévoiler ce que les murs dissimulent. Les festivaliers découvrent ainsi au fil des « six mètres » des cours familiales transformées, le temps d’une semaine, en lieux de rencontres, d’exposition ou de théâtre professionnel.

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Récréâtrales 2016 : installations en plein air des artistes dans la rue principale du Festival © CrossWorlds / Claire Veyriras

 

Durant les jours précédant les « Récréâtrales », le projet « Derrière les murs » porté par l’association de scénographes « Face-O-Scéno » a filmé les scènes de vie des familles ayant ouvert la porte de leur cour. Ces images ont ensuite été diffusées sur les murs de plusieurs d’entre elles durant le festival.

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Récréâtrales 2016 : diffusion des vidéos « derrière les murs » © CrossWorlds / Claire Veyriras

 

Un seul mot d’ordre : l’appropriation du quartier par les habitants de 0 à 99 ans . Les murs sociaux, culturels et sécuritaires disparaissent alors le temps du festival.

Les murs du « quartier des artistes » de Ouagadougou

Le quartier Bougsemtenga situé dans le quartier de Gounghin héberge la majorité des associations culturelles de la capitale qui le font vivre toute l’année, en plus de nombreux événements culturels ponctuels. Initiatives qui lui valent le surnom de « quartier des artistes ».

Au lieu de faire disparaître les murs du quartier, les artistes locaux les font vivre en les transformant en lieux de partage afin qu’une trace de la culture y soit visible de manière pérenne. Par exemple, l’association Napam-Beogo crée des œuvres murales afin de permettre « aux jeunes artistes burkinabè de bénéficier d’une notoriété durable dans le temps » lors du Festival « Mur-Mur ».

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Graffiti de l’artiste MARTO dans le cadre de « Mur-Mur » © CrossWorlds / Claire Veyriras

 

Une visite guidée des murs avec une habitante du quartier depuis 4 ans permet de prendre le pouls artistique du lieu. Les murs semblent jouer le rôle de thermomètre et de mémoire des événements artistiques du quartier grâce aux peintures qui les recouvrent et à  l’intensité de leurs couleurs.

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Le mur de l’association Napam-Beogo illustre les rafraîchissements successifs © CrossWorlds / Claire Veyriras

 

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Les couleurs passent, le mur de l’association Napam-Beogo illustre les rafraîchissements successifs © CrossWorlds / Claire Veyriras

 

Nous passons également devant l’affiche graffiti du documentaire « Parle avec eux… Sonse-né-ba…  » de Maïmouna Ndiaye sur le sujet tabou qu’est la maladie mentale au Burkina Faso.

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Affiche de film dans le quartier Bougsemtenga © CrossWorlds / Claire Veyriras

 

« Je sais quand un évènement artistique se prépare rien qu’en regardant les murs »

Ma guide, Erell, confie ainsi : « Je sais quand un événement artistique se prépare rien qu’en regardant les murs : de nouveaux graffitis apparaissent, les couleurs deviennent plus intenses… Ces dernières semaines, avec les préparatifs pour les Récréâtrales, j’ai vu les murs du quartier évoluer chaque jour ! »

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Nouveaux graffitis sur les murs de l’école longeant l’entrée principale des Récréâtrales 2016 © CrossWorlds / Claire Veyriras

 

Ces murs font la fierté du quartier et chaque habitant peut se targuer de contribuer, à sa manière et son échelle à l’aura culturelle de Bougsemtenga, du chef de famille qui ouvre sa cour ou accepte un graffiti sur son mur à l’artiste qui crée et aux enfants qui animent les événements.

Et ça marche ! Ce quartier qualifié de « bout du monde » par les expatrié-e-s qui n’y mettent jamais les pieds car ils vivent à l’opposé de la ville, parvient, lors de ces événements culturels, à les attirer en nombre pour une bouffée de liberté et de culture.

Claire Veyriras

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