MURS — Le parkour à Shanghaï, ou l’art de faire tomber les murs avec style

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Shanghai. A l’élan de développement urbain effréné que rien ne semble pouvoir arrêter. Au murmure bruyant des constructions qui s’enchaînent et rythme sa vie diurne et nocturne. Cette créature de fer, de verre et d’acier qui jamais ne semble se reposer. Crédits photo : Zero / CC / Joey Kyber

 

Face à des obstacles urbains qui se multiplient, face à ces murs qui s’érigent sur le chemin des Shanghaiens, une petite communauté d’individus apprend à dompter l’envahisseur comme pour mieux contrôler l’expansion de leur territoire, comme pour mieux apprivoiser un environnement qui chaque jour un peu plus se diversifie. Rencontre avec les traceurs et traceuses pour qui les murs de Shanghai ne sont qu’une composante d’un terrain de jeu chaque jour plus vaste.

La construction d’un mental en béton armé

Un beau jour du mois de septembre, le campus pourtant déjà bien agité de Fudan connaît une effervescence toute particulière. Entre deux terrains de tennis, des dizaines de tentes de fortune sont apparues et tous les étudiants semblent converger vers un même lieu. Le forum des associations bat son plein. Difficile entre tous les sinogrammes de se repérer. Pourtant, au centre, des acrobates en herbe attirent mon attention : course, saut au-dessus d’un muret improvisé, réception : l’assistance est conquise.

Depuis quelques années, une équipe de parkour a fait son apparition parmi la longue liste des sports pratiqués à Fudan. A Shanghai plus globalement, la culture du parkour a commencé à s’implanter en 2008 avec la promotion de clubs et groupes de pratique.

Ce sport acrobatique originaire de France a été popularisé par le film de Luc Besson District 13. C’est justement ce film qui a inspiré Martino, une des figures du parkour de Shanghai, à se lancer à l’assaut des murs de la ville.           

Martino Chen, 4eme sur la gauche. Crédits photo : Avec l’autorisation de Link Parkour Team

Martino Chen, 4eme sur la gauche. Crédits photo : Avec l’autorisation de Link Parkour Team

 

En 2008, Martino a 23 ans et découvre le parkour dans sa forme la plus sensationnaliste à travers les exploits de quelques stars de la discipline qui les retransmettent sur Youtube. Nous sommes à une période où le site est encore autorisé en Chine (le 17 mars 2008, Youtube sera interdit suite aux soulèvements de Lhassa au Tibet et de la publication de vidéos de la sanglante répression chinoise), et la communauté du parkour y trouve un moyen efficace de se faire connaître.

Attiré par l’envie de s’amuser sans les contraintes d’un sport plus traditionnel, Martino y découvre les valeurs et l’esprit d’une discipline à la fois physique et mentale :  “le parkour consiste à s’adapter à son environnement. Ce sport était à la base un entraînement militaire. L’objectif est aujourd’hui de permettre à tous de se renforcer pour être capable d’affronter n’importe quel obstacle de la vie : qu’il soit physique comme les murs d’une ville, ou mental comme les barrières que nous nous imposons par manque de confiance.”

Le parkour comme évasion sociale

Lao YongXiang, un étudiant en droit en 3eme année à Fudan, voit le parkour comme une chance offerte aux jeunes chinois de s’exprimer à la seule force de leur corps et d’apprendre à compter les uns sur les autres pendant l’entraînement, là où leurs années d’études leur apprennent à être individualiste. Il apprécie tout particulièrement le fait que ce « sport peu commun offre la possibilité d’apprendre à s’adapter rapidement à chaque situation« , selon l’obstacle qui se présentera sur leur chemin. Il en profite pour souligner à quel point cette qualité s’avère indispensable pour tenir le rythme d’une ville en perpétuelle métamorphose.   

Equipe de Parkour de Fudan University. Credits photo : CrossWorlds / Nadim Bel Lallahom

 

En Chine, et plus intensément encore dans les villes les plus compétitives comme Shanghai, les jeunes adolescents souffrent encore d’une pression familiale qui les pousse à s’enfermer dans leurs études pour prétendre aux universités les plus prestigieuses. C’est le résultat de la structure familiale dite « 421 », conséquence de la politique de l’enfant unique qui obligera deux jeunes adultes à supporter leurs quatre parents et leur enfant. Cette pression universitaire, Cheng-Wei Chang, désormais enseignant à l’école de journalisme de Fudan, l’a vécue : chaque activité extra-scolaire devait être une opportunité de développer de nouvelles compétences pour mieux comprendre les médias (photographie, cinéma) et ainsi s’assurer un métier stable.

Pourtant, l’émergence d’une nouvelle classe moyenne disposant de plus de temps libre et plus consciente du bien-être individuel, que le sociologue chinois Zhou Xiaohong a été l’un des premiers à étudier, a permis l’explosion de l’industrie du sport (qui devrait peser 1,6 milliards de dollars d’ici 2025 selon le groupe Caixin) et l’apparition d’une tendance : celle de la pratique des sports extrêmes.

Sensationnalisme chinois

Lorsque je questionne Martino sur la culture du parkour en Chine et à Shanghai, sa réponse est franche et critique : La culture du parkour et ses valeurs se sont perdues en intégrant le paysage chinois”. Le parkour a rapidement été étiqueté comme sport extrême et ainsi caractérisé pour sa recherche du danger, là où ses valeurs initiales y sont toutes autres : elles sont plutôt celles de l’efficacité et la beauté du mouvement, une économie de l’effort qui donne toute sa complexité à la pratique. Surtout, le parkour cherche à toucher le grand public.

C’est justement l’objectif principal de Link, l’équipe de Parkour de Shanghai que Martino manage : ouvrir le parkour au plus grand nombre en offrant des cours ou des formations. Rassemblant des professionnels des quatre coins du monde, les instructeurs ont profité de ce label « sport extrême » pour se faire connaître en tant que cascadeurs dans des productions cinématographiques, des publicités ou des événements, mais ils reviennent désormais aux fondamentaux de la discipline. , parmi lesquels on compte la réappropriation de l’espace public par le citoyen. Le parkour fait partie d’une culture underground de rébellion contre l’ordre établi, avec le graffiti par exemple.

Toute l'equipe de Link Parkour. Credits photo : avec l'autorisation de Link Parkour Team

Toute l’equipe de Link Parkour. Credits photo : avec l’autorisation de Link Parkour Team

Récupération par l’Etat

Pourtant son implantation contrôlée dans le paysage chinois lui a ôté les sensibilités politisées de son identité.  Cette culture des sports extrêmes en Chine a en effet été favorisée par l’action du gouvernement chinois et ses proches relations avec les promoteurs et marques internationales qui y ont vu une opportunité commerciale à saisir. Depuis 2011, les sports extrêmes sont reconnus comme des sports à part entière et ont obtenu l’aval du « Central government » pour se doter de structures officielles.

Comme Harvey Davis, Vice-Président du groupe ESPN (le 1er groupe média sportif), le souligne durant une conférence sur les sports d’action, ce passage obligé de tout sport amorce le développement d’une culture spécifique, puisque l’aval du gouvernement est une invitation à la pratique et un appel à l’investissement.

Aujourd’hui, le segment des sports extrêmes est l’un des plus dynamiques du business sportif. En témoigne l’affluence qui se presse au départ des ultra-marathons à la popularité grandissante en Chine, ou encore la toute récente construction du plus grand complexe dédié aux sports extrêmes, le « Chongqing Jihua Park Sports & Entertainment Hub », où le public peut, depuis septembre dernier, pratiquer de l’indoor surfing et s’essayer au simulateur de chute libre. 

Le contrôle s’opère par la validation obligatoire des clubs et associations sportifs par le gouvernement chinois et les autorités locales.

Il reste à la culture parkour de Shanghai cette sensation de liberté qui contribue à faire de tous les traceurs et traceuses les aventuriers modernes qui redessinent les règles et les frontières que l’environnement urbain cherche à leur imposer. La popularisation de la pratique devrait assurer le retour de sa dimension politique tant elle défie les règles de société, et pourrait même en faire à l’avenir un nouvel activisme urbain.

Si tel était le cas, les valeurs confucéennes, et notamment la notion d’harmonie, cimentant la vie des citoyens chinois, verraient naître les premières fissures d’un modèle social que la jeunesse se plaît à bousculer.

Nadim Bel Lallahom

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