MURS — Les murs de l’Indignation : en Espagne, les syndicats étudiants veulent faire tomber les réformes de Rajoy

Aujourd’hui, 24 novembre, l’Espagne est en grève contre les mesures éducatives du gouvernement de Mariano Rajoy. Regardons les murs de Grenade, témoins de l’ébullition intellectuelle qui a cours chez ses jeunes étudiants. Réfléchir comme premier moyen d’affronter ce monde qui change, qui évolue au gré des retournements de situations, des imprévus qui rythment les siècles. Réfléchir pour ne pas se résigner. C’est en définitive la leçon qu’ils nous enseignent ces murs, chacun à leur manière.

Alors si, vous en rencontrez un dans vos balades, malgré l’hiver qui rentre en scène, arrêtez-vous. Ce mur, il a peut-être quelque chose de bien à vous dire!

« Les murs de l’Indignation »

L’expression veut que les murs aient des oreilles. À Grenade, on a plutôt envie de dire qu’ils ont une grande bouche. Le 20 novembre dernier  sonnaient les quarante-et-un ans de la mort de Franco et de la fin de trente-six ans de dictature, et le paysage urbain a bien changé en Espagne.

Le marcheur déambulant dans les rues de Grenade se trouvera vite interpellé par des murs aux multiples histoires. Il trouvera des murs illustrés dans le fameux quartier du Realejo, ancien quartier juif de Grenade détruit après la reconquête catholique, pour enfin réaliser que chaque rue, chaque recoin, est susceptible de cacher des trésors. Invective ou invitation au voyage, appel à la lutte ou à la simple réflexion. Voyez plutôt :

Un homme enfermant son coeur dans les rouages de la vie ? Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

Un homme enfermant son coeur dans les rouages de la vie ? Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

De drôles de créatures sorties d'on ne sait où... Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

De drôles de créatures sorties d’on ne sait où… Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

Un joueur de guitare andalouse. Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

Un joueur de guitare andalouse. Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

Un paysage imaginaire. Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

Un paysage imaginaire. Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

Suicide ou allégorie du lâcher prise ? Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

Suicide ou allégorie du lâcher prise ? Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

Sur ce dernier tag, cet homme se jette dans le vide. Suicide ou allégorie du lâcher prise ? Quelque soit votre interprétation, si vous vous êtes arrêté, ne serait-ce qu’un instant, quand toute votre vie tend à vous presser, alors les murs ont gagné leur pari.

Des murs universitaires aux réclamations politiques

A Grenade, le pari actuel est étudiant. Les murs de l’Université de Grenade en pleine effervescence attestent des combats estudiantins en cours. En effet, depuis la crise économique de 2008, le secteur de l’éducation supérieure a subi une bonne douche froide. En 2012, à l’initiative de José Ignacio Wert, membre du Parti Populaire espagnol et à l’époque ministre de l’Éducation, le gouvernement de Mariano Rajoy propose une nouvelle réforme universitaire pour réduire le déficit budgétaire. Deux mesures constituent le corps de la réforme : l’augmentation des frais de scolarité et la refonte ou la suppression des cursus jugés trop petits, comptant moins d’une vingtaine d’étudiants.

Concrètement, c’est une augmentation des frais de scolarité pouvant atteindre plus de 20% voire 40% pour les étudiants ayant redoublé, estime l’Étudiant. C’est le licenciement de professeurs et autres coupes budgétaires, telles que la suppression des cours de langues étrangères offerts gratuitement. Une réforme qui, selon Mario López Martínez, professeur titulaire au Département d’Histoire Contemporaine de l’Université de Grenade, qui enseigne actuellement « L’Histoire des mouvements sociaux dans l’Espagne Contemporaine », remet en question l’essence du système universitaire espagnol, une institution publique censée garantir l’égalité des chances.  

Dans ce contexte, la jeunesse espagnole semble ne pas vouloir se laisser faire. Elle multiplie les messages invitant à résister. Ainsi, le 26 octobre dernier se déroulait une grève étudiante nationale paralysant tout le système éducatif espagnol. À l’université de Grenade, les cours ont été suspendus par les délégués des élèves. Ce jour-là, les enfants du professeur  Mario López Martínez, élèves dans un collège de Grenade, ne sont pas allés en cours en signe de protestation solidaire. Selon les données du Ministère de l’Éducation, 84.5 % des étudiants andalous en 3e et 4e années d’ESO (Éducation Secondaire Obligatoire), soit de 4e et 3e au collège, ainsi que des lycéens ont observé la grève.

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Campus Fuentanueva : « Les recteurs continuent la lutte aussi ». Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

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Faculté de traduction de Grenade : « Non à Bologne », en référence au « Processus de Bologne » entamé à la fin des années 90. Il vise l’harmonisation de l’éducation supérieure européenne dans le but de permettre à l’Union Européenne de rester compétitive à l’échelle mondiale dans ce secteur. L’utilisation d’un système d’équivalence, les ETCS, European Credit Transfer Scale (ou Échelle de Transfert de Crédits Européenne) en est un des résultats. Il est critiqué par ses opposants pour la mise en compétition  des cursus universitaires entre les pays européens. Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

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Façade de la Faculté de Sciences Politiques et de Sociologie : « L’éducation publique dans l’UE? Impossible ». Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

Façade de la Faculté de Sciences Politiques et de Sociologie « Organise-toi et lutte ». Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

Façade de la Faculté de Sciences Politiques et de Sociologie « Organise-toi et lutte ». Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

Des murs partisans et syndicalistes

Les murs sont avant tout un mode de communication pour les différents syndicats étudiants. Le sigle du syndicat Los Colectivos de Jóvenes Comunistas, l’un des plus actifs, est très visible sur les murs de l’Université de Grenade.  

Selon le professeur Martínez, leur visibilité ne reflète pas pour autant un fort taux d’adhérence. Martínez explique même qu’à l’échelle nationale, le parti communiste n’occupe qu’une part infime de l’échiquier politique espagnol. Il ne représente plus qu’un résidu de l’après Franco, où le parti communiste espagnol occupait fortement le spectre politique. Au niveau local et universitaire, les syndicats sont plus présents, mais toujours dans des proportions minimes. C’est pourquoi ils auraient recours à ce mode de communication, les murs leur servant de plateforme à l’Université.

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Le sigle du syndicat Los Colectivos de Jóvenes Comunistas. Faculté de Sciences de l’Université de Grenade, Campus Fuentenueva. Crédits photo : CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

Comme le dit Aurora, 22 ans, étudiante en architecture à l’université de Grenade : « Si les autres partis ne le font pas, c’est qu’ils n’en ont pas besoin ». L’omniprésence de leurs graffitis arrive facilement à faire croire à l’étranger que ces forces syndicales occupent une large part de l’échiquier politique.

En réalité, ils représentent surtout une force de mobilisation des étudiants. Dans le cadre de la grève du 26 octobre, il ont avant tout relayé l’appel à la grève lancé à l’échelle nationale par la CEAPA, la Confédération espagnole des associations de pères et mères d’élèves, et par le Sindicato de Estudiantes, la structure nationale regroupant l’ensemble des syndicats étudiants d’Espagne.

En effet, le 26 Octobre, les étudiants de l’Université de Grenade ont entamé leur manifestation à midi sur la Plaza Einstein, tout comme leurs camarades de Madrid ou Barcelone. Dans la capitale espagnole, la grève a rassemblé entre 1 300 personnes selon les autorités gouvernementales et 50 000 selon ses organisateurs, paralysant plus d’une quarantaine de villes à travers l’Espagne.

Le symbole d’un nouveau souffle politique pour l’Espagne

Ces inscriptions s’affichent dans le contexte actuel de l’Espagne comme l’étendard d’un renouveau politique et d’une forte politisation de sa jeunesse, avec en mémoire ce fameux 15 Mai 2011, quand on pouvait lire et entendre sur la Plaza del Sol  « Democracia real ya! »  La vraie démocratie maintenant ! »).

À l’échelle de l’Espagne, ce sont deux nouveaux partis qui ont vu le jour, Podemos  Nous Pouvons ») et Ciudadanos  Citoyens »), offrant à la jeunesse de nouvelles alternatives, dans un contexte où, comme  nous dit Mario López Martínez, « l’avenir est plus qu’incertain ».

Offrant aussi et surtout un nouveau souffle à la cohésion intergénérationnelle, la grève du 26 Octobre n’a pas été la lutte des seuls étudiants. Ce fut aussi celle de collégiens, de lycéens, de leur parents ou de professeurs… C’est, enfin, une communion qui se retrouve autour d’autres enjeux de fond pour l’Espagne, comme le féminisme, l’écologie et la paix. Chacun s’exprime à sa manière. Les uns sortent leur spray et écrivent sur les murs tandis que d’autres écrivent des communiqués de presse, à l’image de l’appel à la grève de la CEAPA.

Ne pas se résigner

En bref, c’est un peuple espagnol qui ne se dépite pas et continue la lutte, bien qu’elle soit longue. Un peuple qui trouve encore en lui la force de s’indigner. Suite à la grève étudiante, le gouvernement Rajoy a annoncé qu’il reviendrait sur les propositions de la réforme universitaire mais sans plus de précisions.

Ce 24 novembre, une autre grève est programmée contre les réformes éducatives du gouvernement Rajoy. Signe que les paroles de Stéphane Hessel, qui avaient fortement contribué au mouvement des Indignés (Los Indignados) en 2011,  sont toujours de rigueur en Espagne :

« La pire des attitudes est l’indifférence ».

Hortense Bertrand

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