MURS — Les murs entre les murs des maisons-cages de Hong Kong

 

2016 à Hong Kong. Il y a ces murs des façades des gratte-ciels du quartier d’affaires de Central qui font scintiller la ville tous les soirs lors du “spectacle des Lumières”, ceux colorés des grandes tours de Kennedy Town, les murs ornés des petits temples de Lantau, ceux délabrés de certains quartiers de Wan Chai, ou encore ceux qui constituent une véritable œuvre de street art dans les rues montantes de Sheung Wan. A Hong Kong il y a ces murs de l’extérieur que tout le monde connaît, qui s’élèvent jusqu’au ciel en formant de grands ensembles, puis ces murs, mal connus ou ignorés, qui subdivisent les appartements, découpent des pièces de moins d’un mètre carré pour y faire « vivre » des hommes. Plus de 210,000 personnes sont concernées selon la Hong Kong Society for Community Organization (SoCO), une association qui agit pour le respect du droit au logement et de la dignité de chacun.

Le quartier de Mong Kok à Hong Kong, réputé pour être le quartier le plus peuplé du monde avec 130 000 habitants par kilomètres carré. © CrossWorlds / Laure Billoret

Le quartier de Mong Kok à Hong Kong, réputé pour être le quartier le plus peuplé du monde avec 130 000 habitants par kilomètres carré. © CrossWorlds / Laure Billoret

 

Une vie dans un mètre carré

Les murs qui se dressent à l’intérieur des appartements, principalement sur le continent, dans le quartier très congestionné de Kowloon, se présentent sous diverses formes : il s’agit parfois de cages de fer, parfois de véritables murs découpant des pièces où il est tout juste possible de tenir allongé. Le loyer pour une « cage », c’est à dire un lit délimité par un grillage, s’élève déjà à plus de 150 euros (1500-2000 HKD) par mois selon les rapports de l’association SoCO. A l’intérieur de ces minuscules espaces, un humain tient à peine couché ou assis. Cependant, pour le locataire, ou pour les familles il s’agit d’un véritable « espace de vie » : ils y conservent leurs biens personnels, les enfants y font leur devoirs etc. M. Cheng, Community Organizer de l’association SoCO précise les difficultés qu’ils rencontrent : « Quand l’hiver arrive, notre association  leur fournit des affaires chaudes car ils n’ont pas la place d’en avoir chez eux. Je connais quelqu’un qui a jeté toutes ses affaires au début de l’été, il n’avait pas d’endroit où les mettre. »

Un « caged home » : des murs qui se résument à des fils de fer à l'intérieur desquels les habitants doivent entasser tout leurs bien personnels. © Benny Lam pour l'exposition Trapped organisée par SoCO à Hong Kong.

Un « caged home » : des murs qui se résument à des fils de fer à l’intérieur desquels les habitants doivent entasser tout leurs bien personnels. © Benny Lam pour l’exposition Trapped organisée par SoCO à Hong Kong.

 

Malgré ces murs artificiels, l’intimité semble inexistante. M. Cheng explique que les gens vivant dans les « coffin rooms (littéralement ‘chambres cercueils’) partagent leurs toilettes, cuisine et salle de bain ». Pas de mur pour préserver un espace privé  dans ces lieux  partagés qui deviennent vite très sales et insalubres.

S’ajoute aux problèmes d’hygiène (saleté, prolifération des maladies…) celui de la sécurité. Ces appartements subdivisés se trouvent pour la majorité dans de vieux immeubles et respectent rarement les normes de sécurité. M. Cheng confirme « qu’il n’y a personne pour contrôler l’environnement de ces espaces. Le propriétaire peut construire ce qu’il veut pour maximiser ses profits, il n’y a pas de réglementation claire sur ce qui est légal et ce qui ne l’est pas. »  Souvent, la structure de l’immeuble est menacée par ces constructions, ce qui peut causer des effondrements comme celui de janvier 2010.

 

Un « coffin unit » : la superficie d'un cercueil pour vivre. © Benny Lam pour l'exposition Trapped organisée par l'association SoCO à Hong Kong.

Un « coffin unit » : la superficie d’un cercueil pour vivre. © Benny Lam pour l’exposition Trapped organisée par l’association SoCO à Hong Kong.

 

De même, les services de protection anti-feu sont défaillants : absence de détecteurs de fumée, d’alarmes, de système d’arrosage ou encore d’issues de secours. En cas de feu, il semble presque impossible de s’échapper. Même lorsque l’incendie a lieu à l’extérieur de l’immeuble , le feu engloutit rapidement tout le bâtiment, comme en 2011, quand la propagation d’un feu venu des marchés de Mong Kok a causé la mort de 9 personnes, et l’hospitalisation de 30 autres. Il n’y a pas non plus de sécurité du logement ou de garantie, selon M. Cheng : « Le propriétaire peut te virer ou augmenter le loyer quand il veut ! Il n’y a pas de contrôle ». Pour la plupart des résidents, le plus difficile reste le manque de climatisation. Les températures montent parfois au-dessus de 35 degrés à l’intérieur, il est alors presque impossible pour eux de respirer : « L’été, la majorité d’entre eux va passer ses journées dans les grands malls pour avoir de l’air conditionné. Ces conditions sont invivables pour les enfants, alors on les accueille dans nos centres. »

Des murs sans fin

Les murs ne disparaissent pas une fois à l’extérieur. Plus de 21% des ménages gagnent moins de 10,000 HKD par mois alors que le loyer moyen s’élève à 4,200 HKD par mois, encore selon l’association SoCO. Si certains travaillent comme chauffeur de bus, serveur ou portier, d’autres n’ont aucune activité pour occuper leurs journées. Condamnés à errer dans les rues, ils se retrouvent une nouvelle fois dans un espace délimité, enfermés par leur pauvreté qui ne leur permet pas d’utiliser les moyens de transport.


L’enfermement est aussi social et psychologique. De nombreux Chinois venus du continent ne souhaitent plus avoir de contact avec leurs familles car ils ont honte de leur dire qu’ils ne réussissent pas. De même, la plupart du temps, les résidents ne partagent pas plus que l’espace avec leurs « voisins ». Peu se connaissent ou  se parlent. Les séquelles psychologiques sont aussi très importantes. Pour Cheng Wai Ray, il est clair que « n’importe qui vivant dans ces espaces développerait des problèmes mentaux. » L’enfermement dans un espace plus petit qu’une cellule de prison conduit souvent à une certaine perte de contact avec la réalité. Pour M. Cheng, « les femmes dans les familles sont les plus sujettes à la dépression, puisqu’elles doivent s’occuper des enfants et vivre dans de très mauvaises conditions, mais peu de personnes à Hong Kong reconnaissent ce problème. » Certains ne se rendent plus compte de ces murs qui les entourent, et sont désormais dans leurs têtes. Ils deviennent alors inatteignables, au dépit de l’association SoCO : « Dans nos centres, on sert ces personnes. Mais, si je suis en dépression, je ne veux pas voir d’autre gens, je ne cherche pas cette aide-là. Il y a des gens qui ne sortent jamais, même lorsque l’on va dans les appartements, ils n’ouvrent pas leur porte pour nous rencontrer », témoigne M. Cheng.

Le problème des logements n’est pas récent à Hong Kong : les premières maisons-cages sont apparues dans les années 1950, occupées par des réfugiés chinois lors de la guerre civile. La prospérité économique de Hong Kong amena des forts taux de naissance et des migrations venant du continent : entre 1951 et 1961, la population augmente de plus d’un million. En l’absence de réponse de la part du gouvernement à cette nouvelle demande de logement, les maisons-cages se sont développées pour ces travailleurs chinois qui ne pouvaient payer des loyers trop chers du fait de leur faible salaire. A cette époque, l’ « âge d’or » d’Hong Kong, la croyance commune était encore celle du « self made man » : travailler dur pour réussir à améliorer ses conditions de vie. Les locataires visaient toujours une vie meilleure, un « après-cage ».

Organisation de l'espace au sein d'une des subdivisions d'un appartement : vivre, manger, dormir dans quelques mètres carrés. © Benny Lam pour l'exposition Trapped organisée par SoCO à Hong Kong.

Organisation de l’espace au sein d’une des subdivisions d’un appartement : vivre, manger, dormir dans quelques mètres carrés. © Benny Lam pour l’exposition Trapped organisée par SoCO à Hong Kong.

 

Aujourd’hui, la classe ouvrière hongkongaise n’a plus les mêmes aspirations. M. Cheng explique qu’ils se sentent « découragés, sans espoir. Ils veulent s’affranchir de ce mode de vie mais n’ont pas les moyens d’améliorer leurs conditions. Même ceux qui travaillent doivent dépenser la moitié de leur salaire dans le logement : c’est impossible de faire une quelconque différence dans ta qualité de vie si tu n’as que la moitié de ton salaire. »  Arriver à obtenir un logement décent, comme un logement public subventionné en partie par le gouvernement, semble un objectif bien lointain. D’après M. Cheng, une personne seule doit attendre en moyenne plus de 30 ans avant d’obtenir un tel logement, s’il a candidaté à 18 ans. Plus le développement économique est important et le prix des loyers élevé, plus la population accepte ce mur qui se dresse entre les plus pauvres et les autres et la prolifération de ces misérables « lieux de vie ».


Le manque de perspectives pour ces personnes s’entend aussi dans les divergences très importantes entre l’évolution du prix des loyers et celle des salaires. De 2005 à 2015, le prix de location d’une propriété a augmenté de 88,6% alors que le salaire moyen d’un foyer n’a augmenté que de 52,4%, d’après le livre Trapped d’Eric Chandesign . Il est donc de plus en plus dur d’obtenir un espace à Hong Kong, et de faire respecter les droits élémentaires de la population.

L’impasse du relogement

Une récente  prise de conscience  a poussé le gouvernement hongkongais à mesurer l’ampleur du problème et à chercher doucement à le résoudre. Depuis 2011, il a inspecté 150 bâtiments chaque année pour traquer les constructions de murs illégales ou les appartements ne respectant pas les règles de sécurité. Ces enquêtes ont donné lieu à 104 ordres de suppression en avril 2011 et 295 en 2012. Cependant, ces ordres de suppression sont souvent ineffectifs (respectivement, 44 et 18 ordres ont été effectués en 2011 et 2012) et ne peuvent pas aider les locataires qui sont trop pauvres pour louer un autre appartement. Le gouvernement se trouve dans une impasse : que faire de ces 210 000 personnes qui vivent actuellement dans ces logements subdivisés si ceux-ci sont détruits ? Détruire sans reconstruire n’est pas envisageable. Le véritable enjeu est celui du relogement.

Une simulation organisée par SoCO dans les rues de Hong Kong, à CauseWay bay (quartier commercial sur l'île d'Hong Kong) : prise de conscience de l'exiguïté dans laquelle vivent les habitant des appartements subdivisés. © SoCO

Une simulation organisée par SoCO dans les rues de Hong Kong, à CauseWay bay (quartier commercial sur l’île d’Hong Kong) : prise de conscience de l’exiguïté dans laquelle vivent les habitant des appartements subdivisés. © SoCO

 

Selon Daniel Dwan, Meghan Sawicki et Jeffery Wong du Worcester Polytechnic Institute, une université privée de recherche dans le Massachusetts, dans leur rapport intitulé « Subdivided Housing Issues of Hong Kong: Causes and Solutions », pour sortir de cette impasse, le gouvernement devrait dédier plus de terres à la fonction résidentielle, augmenter significativement le nombre de plans de construction pour les logements publics, réformer les politiques de logement public et organiser une répression des propriétaires qui profitent de cette situation. L’actuel chef de l’exécutif de Hong Kong, Leung Chun-Ying, a pris à cœur lors de sa campagne le besoin pour Hong Kong de résoudre ce problème de logements. Elu en 2012, il évoque alors comme sa « priorité » le fait de construire de nouveaux logements publics et des appartements pour les « petits revenus ». Un programme d’assistance pour les personnes à reloger a été lancé et l’objectif de Leung Chun-Ying est de créer 460 000 appartements en 10 ans. Si, contrairement aux anciens gouvernements, Leung a été capable de reconnaître et de parler publiquement de ce problème, les avancées restent encore faibles : seuls 7% du territoire de Hong Kong sont consacrés aux habitations et le nombre de personnes vivant dans ces appartements subdivisés n’a cessé d’augmenter. Pour M. Cheng, « la politique de construction de logements publics est une solution sur le long terme dont on ne peut pas encore mesurer les résultats. Mais il y a un problème sur le court terme à résoudre aussi. Le temps d’attente pour un logement social est bien trop long et le gouvernement ne propose pas d’alternatives. L’organisation SoCO suggère au gouvernement des solutions qui pourraient être appliquées sur le court et moyen terme pour résoudre en partie le problème de l’attente pour un logement social : établir des logements alternatifs dans des conteneur de bateaux, des ‘hostels’ pour les personnes seules ou des logements temporaires pour les familles. Mais globalement, il n’y a qu’un seul choix véritablement accessible sur le marché : les appartements subdivisés. » Ces populations, de plus en plus isolées et marginalisées, ne voient plus les perspectives de changement tant les murs qui se dressent devant elles sont grands et nombreux.

Quand on demande à M. Cheng si ces personnes protestent ou cherchent à se battre pour leurs droits, il répond que non. « La majorité ne souhaite pas faire du bruit, ils ne veulent pas être identifiés comme des pauvres, mais certains participeront quand même à des actions organisées pour rencontrer le gouvernement et renforcer leurs droits. »
Laure Billoret

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