MURS — L’idéologie soviétique vit encore dans les murs de Bishkek

C’est lors d’un dimanche ensoleillé qu’on profite sûrement le plus de Bishkek. On passe devant la place centrale, la grande place Ala Too, ensuite on peut se promener à l’intérieur des parcs ou des allées ombragées par de nombreux arbres. On aperçoit ainsi la « Maison Blanche », l’immense palais présidentiel fait uniquement de marbre blanc. Puis on s’avance jusqu’à la place de la Philharmonie, plus colorée avec ses bâtiments d’architecture néoclassique.

Chacun de ces bâtiments rappelle l’ère soviétique. A l’époque, la ville de Bishkek s’appelle Frunze. Elle est construite de toutes pièces par les Russes au moment de l’Union Soviétique. Aujourd’hui, on voit encore ces grands bâtiments gris ou ces impressionnants édifices de marbre blanc et ces larges boulevards qui découpent la ville. Les voitures et les marshrutkas (le moyen de transport le plus utilisé à Bishkek qui se situe entre taxi partagé et minibus) y passent et y klaxonnent sans cesse.

© CrossWorlds / Clara Merienne

Maison Blanche de Bishkek – Palais présidentiel et Parlement construits en 1985 © CrossWorlds / Clara Merienne

 

Un groupe d’activistes luttant pour les droits LGBT en Asie Centrale, nommé штаб (acronyme signifiant « École de la théorie et de l’activisme de Bishkek ») s’efforce justement de montrer cette influence. Ils organisent régulièrement des tours dans la ville sur le thème de l’utopie soviétique. Ils veulent comprendre l’héritage soviétique et aimeraient moderniser l’idéologie communiste en montrant qu’être queer, selon eux, c’est être communiste.

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L’université d’État, place de la Philharmonie © CrossWorlds / Clara Merienne

 

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La Philharmonie de Bishkek © CrossWorlds / Clara Merienne

 

L’incertitude sur l’avenir de l’Académie des Sciences de Bishkek

Nous commençons la visite par l’Académie des Sciences de Bishkek. A l’origine une filiale de l’Académie des Sciences Soviétiques de Moscou ouverte à Bishkek en 1943, et devenue l’Académie Nationale des Sciences en 1993 après la chute de l’URSS, elle permit à une partie de la jeunesse d’étudier les sciences gratuitement. Sur ce simple bloc de béton, on remarque de nombreuses mosaïques très étonnantes sur les façades. Elles représentent des idéaux communistes, tels que l’horloge rappelant les sciences ou encore un marteau symbolisant les travailleurs. On en trouve également certaines d’inspiration orientale ou même locale, figurant par exemple des montagnes et des oiseaux.

L’emplacement de cet édifice monumental montre l’importance de l’Académie des Sciences au temps de la Bishkek soviétique. Le progrès scientifique était partie intégrante de l’utopie soviétique, et les villes de l’ex-URSS furent pensées comme idéal de l’environnement rationnel.

Le membre du Parti communiste français, Frédéric Joliot-Curie, physicien, chimiste et détenteur du prix Nobel de chimie en 1935, résume ainsi l’importance des sciences dans l’idéologie soviétique lors d’une conférence donnée en 1944 :

« La recherche scientifique se développe dans un esprit collectif ; le rôle de la collectivité et celui du savant qui la dirige dans un domaine donné se complètent harmonieusement. La science doit être vivante et ne plus avoir uniquement un caractère descriptif et contemplatif. (…) Tout en respectant les traditions scientifiques qui ont fait leurs preuves, il faut innover avec hardiesse et expérimenter. Enfin, les résultats de la science doivent être rendus accessibles aux larges masses des travailleurs. »

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L’une des façades de l’Académie des Sciences et ses mosaïques © CrossWorlds / Clara Merienne

 

Aujourd’hui, le bâtiment de l’Académie n’est plus aussi bien entretenu. Les façades sont sales et le bâtiment a été semi-privatisé pour accueillir des bureaux, faute d’argent. Sûrement aussi parce que, comme l’écrit le sociologue et journaliste français Stanislav Tchinkov, l’économie capitaliste recherche le plus grand profit et n’est donc pas toujours compatible avec le progrès scientifique puisque la science répond aux besoins de la société et non à la recherche de rentabilité. C’est pour cela que, selon lui, il est « peu probable que la société soutienne l’Académie des Sciences de Russie ou tout autre institution du même genre », telle que l’Académie des Sciences du Kirghizistan.

La balade continue. On arrive sur un bâtiment particulièrement surprenant : une usine plantée au milieu de la plus grande et plus centrale place de Bishkek, la place Ala Too. Cette usine de textile, toujours en fonction, représente l’un des points les plus importants de l’idéologie communiste : les travailleurs, les ouvriers, le peuple devaient prendre le pouvoir, le contrôle et même le monopole de la ville entière.

La fin de l’influence soviétique sur les murs de la ville?

Enfin, si l’usine toujours fonctionnelle sur la place centrale représente la survivance de l’idéologie soviétique dans Bishkek, c’est l’ancien planétarium qui figure le mieux la déchéance de celle-ci à travers les murs de la ville. Ce planétarium, le premier à avoir ouvert en Asie Centrale, en 1974, permettait notamment aux écoliers de découvrir gratuitement l’astronomie à travers de grands cinémas ou de conférences au cours desquelles ils présentaient un projet.

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La place Ala Too et, à droite, l’usine de textile Ilbirs © CrossWorlds / Clara Merienne

 

D’abord reconverti en boite de nuit gay et lesbienne, reconversion d’ailleurs saluée par nos guides du штаб, il est aujourd’hui abandonné. Ses murs sont en ruines. Il a pourtant été racheté par un propriétaire privé après la chute de l’URSS, mais, selon notre guide, les chercheurs peinent à le retrouver faute d’acte notarié officiel. En plein centre de Bishkek, cet ancien planétarium n’échappera sûrement pas à la destruction.

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L’ancien planétarium, entre abandon et incertitude © CrossWorlds / Clara Merienne

 

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L’intérieur du planétarium, aujourd’hui dépotoir informel © CrossWorlds / Clara Merienne

 

Des rumeurs parleraient même d’un projet d’hôtel ou de bâtiments de luxe comme il s’en construit aujourd’hui partout dans la ville, symboles d’un capitalisme reprenant le dessus sur l’ancienne ville communiste.

 

L’idéologie soviétique, bien que de moins en moins présente dans la vie bishkekoise, reste cependant centrale dans l’histoire de la ville. La statue de Lénine, une des plus grandes encore debout dans le monde, a certes été déplacée. Si elle ne se trouve plus au centre de la Place Ala Too, elle trône toujours à l’arrière du Musée historique, sur une place tout aussi centrale, rappelant l’importance de l’URSS dans la construction de la capitale kirghize.

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La statue de Lénine, derrière le musée historique © CrossWorlds / Clara Merienne

 

Clara Merienne

 

 

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