MURS — Mexico City : des murs qui aiment, qui gueulent et qui cassent

Symbolisant la fin de nos horizons et de nos champs de vision, nos regards s’y confrontent, puis oublient de s’attarder sur les murs. Pourtant Mexico City, inondée par l’art urbain, est peut-être la ville idéale pour transformer cette triste habitude. En marchant par ses rues bigarrées, impossible de dénicher un mur vide. De couleurs, de formes, de messages, de cris. Une quantité innombrable et farfelue de revendications, de publicités ou de déclarations diverses s’étalent sur les murs de la ville, figées et immobiles.

« L’art contre le mur de Trump » 

Le long de la frontière Mexique et Etats-Unis, sur certains espaces murés, quelques artistes, graffeurs ou simples sympathisants se sont exprimés en une initiative citoyenne autorisée par le gouvernement mexicain. L’objectif est de “maintenir uni ce que Trump veut séparer”, dit un des jeunes participants du projet interviewé dans la rue. La ligne de pensée du projet est “El arte contra el muro de Trump”, littéralement “l’art contre le mur de Trump”.

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« Ensemble, nous nous soutenons » , la réaction mexicaine au mur de Trump. Crédits photo : CrossWorlds / Juan Pablo Esquivel Mendoza

Des murs engagés

Normalement, taguer est interdit.  Les panneaux officiels  « interdiction de taguer » se noie sous une mer ironique de « Voici un tag interdit » ou « le graffiti n’est pas du tag ».

Un peu plus loin, une onde de protestations socio-politiques fait surface sous forme de dessins, peintures ou slogans divers : «No a la elevación del viaducto sobre Vasco de Quiroga » par exemple, à propos d’un projet d’élévation de viaduc grande vitesse. Selon les tagueurs, ce projet devrait surplomber l’ensemble d’un quartier déjà pauvre, dévalorisant les petits commerces locaux et empirant les conditions de vie des habitants. On peut aussi lire « No a la Reforma educativa », à propos de la réforme éducative proposée par le gouvernement de Peña Nieto qui impliquerait une réduction du personnel enseignant, alors que les effectifs par classe sont déjà effarants (parfois plus de 50 élèves par classe). Puis, au tournant d’une rue, c’est une déclaration d’amour qui éclot : «Mariana te quiero», ou tout simplement une de ces petites phrases que les Mexicains surnomment « terrorismo poético », en français « terrorisme poétique ». Les murs ici propulsent en criant : « Si no nos dejan soñar no los dejaremos dormir », (« s’ils ne nous laissent pas rêver nous ne les laisserons pas dormir »).

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Des murs qui gueulent (« l’insurrection se trouve ici ») Crédits photo : Flickr / CC / Julien Martin

Des « murs livres » pour le gouvernement seulement ?

Provenant des villes frontalières aux Etats-Unis, le graffiti est arrivé dans les quartiers marginaux de Mexico et s’est propagé dans tout le Mexique. Les groupes de jeunes le pratiquant demeurent stigmatisés jusqu’à aujourd’hui comme causeurs de troubles et individus détériorant l’espace public. Les articles 186 et 413 du code pénal de Puebla par exemple permettent de sanctionner jusqu’à trois ans de prison les artistes graffeurs ou quiconque utilisant illégalement les murs d’espaces privés ou d’immeubles publics comme moyen d’expression.  Ici, l’art urbain n’est reconnu que lorsqu’il est commandé à des artistes spécifiques par le gouvernement.

En effet, après la révolution, des muralistes tels que Diego Rivera, David Alfaro Siqueiros et José Orozco ont créé sur demande de l’Etat plusieurs représentations murales des racines préhispaniques du peuple mexicain, détruites par la colonisation. L’objectif derrière l’incorporation de ces peintures à la gloire des peuples indigènes au paysage de la capitale était de tenter un rapprochement entre les strates plus populaires de la population, en majorité d’origine indigène, et ce que représentaient les bâtiments d’Etat dans lesquels étaient exhibés ces muraux. Diego Rivera disait alors : « les murs doivent être comme des livres ». Le gouvernement d’Alvaro Obregón considérait que  la communication gouvernementale devait se diversifier au-delà des canaux traditionnels de la presse écrite,  étant donné que 90 % de la population indigène était analphabète à l’époque.  

Des murs qui divisent

À Santa Fé, l’un des quartiers les plus modernistes de la ville, deux murs froids érigés de chaque côté d’un large pont gris séparent buildings ultramodernes et leurs saunas, et baraques non achevées d’une des zones les plus misérable de la capitale. Selon la sociologue urbaine Margarita Pérez Negrete, aujourd’hui 5,72 % des habitants du quartier vit dans la pauvreté extrême et se concentre dans le Pueblo Santa Fé. De l’autre côté du mur, dans les zones riches de lomas et Bosques, le coût moyen du logement est estimé à 4 150 000 pesos (185 000 euros) selon les recherches de l’urbaniste mexicain Alfonso Valenzuela, pour une superficie moyenne de 200 mètres carrés, dans un pays où le revenu moyen disponible ajusté net par habitant est de 12 806$ par an (11 804€) selon l’OCDE.

Haut perchée et difficile d’accès, Santa Fé est jusqu’aux années quatre-vingt un gigantesque dépôt d’ordures où ne vivaient que quelques familles. Suite au séisme de 1985, qui détruit une bonne partie du centre-ville de Mexico, l’université privée Iberoamericana en ruines, traditionnellement fréquentée par l’élite socio-économique, est reconstruite à Santa Fé. La zone auparavant vide voit naître des commerces et restaurants divers autour de l’université. Petit à petit, le gouvernement manifeste l’idée de redessiner la zone en un projet urbain avant-gardiste destiné à transformer l’ancien quartier mi-désertique, mi-réservoir à déchets en un pôle moderniste au design calqué sur les grattes ciels new-yorkais fréquentés par les élites.

En parallèle à la construction de grattes-ciels, condominiums et centres commerciaux de luxe, l’espace où les déchets étaient stockés, auparavant peu fréquenté, par commodité géographique commence à se peupler par les employés travaillant dans la zone récemment développée. Des murs ou grillages d’initiative privée commencent petit à petit à encercler la zone favorisée, et le Pueblo se retrouve lui aussi emmuré.

Personne ne dit rien vis-à-vis de ces murs hostiles. Sur ces murs de séparation, pas besoin d’inscription, le silence et l’absence de couleurs se chargent de traduire la situation.

Helena Magnan Coehlo

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