MURS — Plongée dans l’univers del Niño de las Pinturas

Rencontre avec l’enfant des rues de Grenade, devenu célèbre graffeur

 

« Nos vemos en la calle ****** del Realejo, allí está mi estudio »

(« On se voit dans la rue ****** du Realejo. C’est là qu’est mon atelier »)

 

Raúl Ruiz devant un de ses graffitis © M. Zarza

Raúl Ruiz devant un de ses graffitis © M. Zarza

 

C’est dans une ruelle du Realejo, à Grenade, par un soir de novembre, que le mur est tombé. Il a laissé apparaître cet homme qui le fait exister, le graffeur. Il est artiste et laisse sa trace dans la ville de Grenade depuis maintenant plus de vingt ans. Il s’appelle Raúl Ruiz, mais on le connait surtout sous le nom de El Niño de las Pinturas ou Sex69.

Un point de rendez-vous flou, il veut rester discret. Paradoxal pour quelqu’un qui étale son art et sa vision du monde un peu partout sur les murs de Grenade.

Une porte sans inscription. On devine que c’est ici. Elle s’ouvre.

Raúl Ruiz est grand. Il a la voix rauque et chaleureuse. Elle est forte et affirmée. Né à Madrid en 1977, il en a fait voir de toutes les couleurs à Grenade depuis qu’il a commencé à y peindre des graffitis, dans les années 90. « À l’époque, il n’y avait rien ». Les murs ne parlaient pas, du moins pas à sa manière.

« Il n’y avait pas de peintre dans ma famille », explique-t-il. Pourtant, tout comme ses deux frères, respectivement dessinateur de bandes dessinées et infographiste 3D, le dessin est vite apparu comme une évidence. Du plus loin qu’il se souvienne, il a toujours dessiné.

 

L’enfant des rues

C’est dans les années 90 que tout a commencé. Alors que le graffiti connaît son explosion à New-York, l’Espagne se remet tranquillement de l’ère franquiste. La parole veut se libérer. Elle le fait progressivement. L’art fleurit, comme le printemps après l’hiver.

A cette époque, Raúl peint sur les murs avec des amis. Puis il rejoint un groupe,  Los Niños del Demonio  (Les Enfants du Démon). Chacun y est artiste, peintre comme musicien. C’est de là qu’il tient son nom emblématique. D’abord El Niño Azul ( l’Enfant Bleu ), il devient par la suite El Niño de las Pinturas, l’Enfant des Peintures .

 

CrossWorlds. Et Sex69, c’était votre ancien nom ? 

Raúl Ruiz, (un peu gêné). Non, non, je m’appelle aussi comme ça… 

Mais vous l’utilisez moins quand même, non? 

– … C’est cela, vous imaginez, (il fait semblant de répondre au téléphone) « Holà es Sex !! » (« Salut, c’est Sex !! »)

Il rigole et sourit comme un grand enfant. Il explique que c’était surtout pratique au début pour signer ses œuvres rapidement. Les relations avec les autorités de Grenade ont toujours été un peu conflictuelles, nous y reviendrons.

 

Un talent incontestable, reconnu mondialement

L’art est tout ce qu’il est. Il l’a fait vivre et voyager à travers le monde, de Paris à New-York en passant par l’Argentine, le Venezuela, le Maroc et bien d’autres endroits encore. Les ArtBattles (compétitions opposant plusieurs peintres simultanément dans un temps imparti et des conditions précises), il les a toutes faites, et comme il le dit : « je les ai toutes gagnées ». Pourtant, il dit n’y avoir jamais participé dans ce but, seulement pour faire valoir son art. Même des États-Unis, où « c’est différent, c’est du sérieux », il garde un très bon souvenir.

Il a participé à la décoration du Governors Ball Festival à New York* durant l’été 2013.

 

Mural fait par El Nino de las pinturas pour le Governors Ball Festival 2013, New York. Crédits

Mural fait par El Niño de las Pinturas pour le Governors Ball Festival 2013, New York. Crédits

 

Son séjour lui a aussi donné l’occasion de rendre hommage à son compatriote grenadin Federico Garcia Lorca. Sur la rue La Fayette, en plein cœur du quartier new-yorkais de Soho, il a complètement  repeint la façade du Hotel City Rooms NYC.

La façade du Hotel City Rooms NYC, dans le quartier de Soho à Montréal. © Tara Murray

La façade du Hotel City Rooms NYC, dans le quartier de Soho à New York. © Tara Murray

 

À Paris, il a participé à l’initiative des « Bouilles des Halles – Êtres aimés » dans le 1er arrondissement en 2012**. Cette année, il a aussi contribué à un projet de dessin animé intitulé « SIKAME, El alma del oro » ou « SIKAME, L’âme de l’or » projeté à Grenade, Barcelone et New York***.

 

Partout où il va, Raúl Ruiz impose son style. Mais c’est Grenade qu’il garde comme source.

« El mundo es mi casa pero el Realejo es mi hogar » (« Le monde est ma maison mais le Realejo est mon foyer » ). Raúl Ruiz ne veut pas rentrer sur le marché mondial de l’art. Ça ne l’intéresse pas. « Pour que des riches aillent cacher leur argent dans mes œuvres ? » La célébrité ne veut pas dire grand-chose pour lui. Il refuse gentiment qu’on le prenne en photo dans son atelier. Il aime rester discret.  

Le marché international, cela ne fait aucun doute, est bien à l’opposé du personnage qui se dessine au fil de la conversation. Il tient à ce qu’on vienne lui acheter ses tableaux dans son atelier. Il veut les voir, les acheteurs. « Je veux savoir qu’ils ne vendront pas mon tableau. » L’attachement sentimental d’un homme ou d’une femme pour une œuvre d’art est la seule unité de mesure qui compte pour lui.

Quand on lui demande, un peu naïvement, ce qu’il veut transmettre comme message, ou ce que signifient ces roues, qui apparaissent de manière récurrente dans ses graffitis, il tique.

« Je me refuse à parler de mon art. » Il faut selon lui que chacun puisse en tirer sa propre interprétation, selon son vécu. Si tout dans l’œuvre était limpide, l’art perdrait son sens. C’est sa manière de parler à tous les marcheurs qui foulent ces rues chaque jour. Ses graffitis ne sont pas clairs, justement, pour faire réfléchir ces passants.

 

CrossWorlds. Votre message est politique ? 

Raúl Ruiz. Tout est politique…Mais je veux parler des questions de fond, du cœur de la réflexion, avant qu’elle ne devienne politique. C’est impossible de ne pas être politique.

Selon lui, « il y a des choses universelles, qu’on soit de droite ou de gauche. » L’amour, le temps, la fragilité des enfants. Son visage est tout d’un coup plus sérieux. C’est important pour lui et cela se ressent immédiatement.

Il est en prise avec la réalité et les enjeux du monde moderne. Pourtant, dans cet atelier, un joint à la bouche, il semble hors du temps. Universel. Intemporel. Un peu comme ses graffitis, qui résistent à l’épreuve du temps.

 

Sa collection de sprays, Grenade. © Hortense Bertrand

Sa collection de sprays, Grenade. © CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

Des relations compliquées avec les autorités

Mais moins facilement au passage des autorités de la ville. Les années 2000 ont constitué une forme d’âge d’or selon lui. « On peignait dans la rue au beau milieu de la journée. » Pas besoin de se cacher. Depuis, cela a bien changé. En 2009, les autorités de la ville ont demandé une autorisation des propriétaires des murs ainsi qu’une autorisation délivrée par la ville pour pouvoir y peindre légalement. Sauf que, « le formulaire pour faire ce permis n’existe pas ! »

Du coup, les amendes, il en a reçues : plus de 5000 euros. Des graffitis, il en a vu disparaître. Des procès, il en a connus. Les astuces, il les connaît. Rusé, il nous raconte volontiers comment au cours de la nuit, il s’habillait toujours bien au cas où la police débarquerait à l’improviste. Quand elle arrivait,  il « cachait ses bouteilles » et « se faisait passer pour un étudiant en Erasmus bourré rentrant de soirée ».  Sinon, il explique réaliser ses graffitis sur plusieurs nuits, pour ne pas se faire repérer. Il se dit « entêté ».

Quand il parle de ses relations avec les autorités de la ville, son discours est rodé. C’est le défenseur de l’art libre, « del Arte para todos » (« l’Art pour tous »), qui surgit. Pour lui, son art est un cadeau fait à la ville, « un regalo ».

Il dépeint des autorités qui « vivent toujours dans le passé, qui refusent de voir la ville évoluer. » « On va tenter de changer cela. » Des autorités qui jouent sur deux tableaux. Elles ne se privent pas de promouvoir des circuits touristiques autour de ses œuvres dans le Realejo. Et pourtant, il lui est toujours aussi difficile de peindre au grand jour, même si les propriétaires des murs sont d’accord.

Quand on lui montre une brochure d’un tour touristique organisé dans le Realejo autour de ses graffiti et lui demande :

CrossWorlds. Vous prenez une commission là- dessus?

Raúl Ruiz. Non. Je sais, mes amis m’en ont parlé. Ils m’ont dit que je devais faire quelque chose à ce propos. Mais si mon travail permet à des gens de nourrir leur famille, alors tout le monde y gagne. Je vis déjà de mon travail, s’il peut en faire bénéficier d’autres, c’est bien non ?

 

Un tableau en cours d’élaboration, Grenade. © CrossWorlds / Hortense Bertrand

Un tableau en cours d’élaboration, Grenade. © CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

L’atelier del Nino de las Pinturas, Grenade. © CrossWorlds / Hortense Bertrand

L’atelier del Niño de las Pinturas, Grenade. © CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

Une philosophie de vie

On est venu en quête d’informations sur le monde du graffiti et voilà qu’il nous offre une grande leçon de philosophie, la sienne.  

Complètement dédié à son art, il explique comment il aime participer à des ateliers de graffitis avec des enfants placés en foyer d’accueil. Il l’a fait notamment en France, à Rochefort. Le cœur serré, il dit : « Quand je suis là c’est bien pour eux, mais je ne peux jamais rester indéfiniment. » Il a trouvé la solution : former leurs éducateurs, pour que son travail perdure dans la vie des enfants qu’il vient aider.  Ça aussi, ça compte pour lui.

Il est aussi tatoueur à ses heures perdues. « Quand j’ai commencé, je voulais faire beaucoup d’argent. » Et le tatouage est plus lucratif. Aujourd’hui, ça ne l’intéresse plus. « Les studios de tatouages, maintenant, sont devenus des abattoirs. » Ce n’est pas sa philosophie. Comme il l’explique, quand il tatoue quelqu’un c’est très particulier, parce qu’il sait que cette personne « portera son œuvre toute sa vie » .  Faire un tatouage sur le corps d’un être vivant est pour lui le support ultime de l’artiste.

Rencontre d’un autre type

Enfin, c’est une fois dehors, en marchant à ses côtés dans les ruelles du Realejo, qu’on réalise qu’il est vraiment partout. Dans ces rues, le calme règne. Comme si le temps s’était arrêté. On lui demande : « Il est de toi celui-là ? ». Il répond : « Oui », rien de plus.  Les ruelles et leurs murs défilent tranquillement sous l’œil attentif. Inlassablement, la même réponse revient à la même question.

Raúl Ruiz est un grand livre, qui s’ouvre petit à petit, au fil des murs. Il faut le laisser aller au gré de ses histoires et de ses silences.

Quartier du Realejo © CrossWorlds / Hortense Bertrand

Quartier du Realejo © CrossWorlds / Hortense Bertrand

 

Il dira de celui-là : « Ce soir-là j’étais triste. Mais je ne sais plus pourquoi. »

On peut y voir écrit : « El sol seguira saliendo », « Le soleil continuera de se lever. »
Hortense Bernard

Avertissement : Aucun journaliste n’a été maltraité au cours d’un trajet à vélo sur le porte-bagages del Niño de las Pinturas. Oui, il vous propose même de vous raccompagner à travers les ruelles escarpées du Realejo à la fin de l’interview.

 

Si vous désirez le voir à l’œuvre :

https://www.youtube.com/watch?v=IamRBrmuaBM&ab_channel=folmusica

*À New-York https://www.youtube.com/watch?v=zb68JSuhBL4&ab_channel=GuillermoL2G

Pour le Centre de langues modernes de l’université de Grenade https://www.youtube.com/watch?v=9ISbVBjsvT0&ab_channel=CLMGRANADA

**Les Bouilles des Halles – Êtres aimés : https://www.youtube.com/watch?v=G-246u-Atp4&ab_channel=Mairiedu1er

*** Making of de « SIKAME, L’âme de l’or »: https://www.youtube.com/watch?v=YZKeC7efS2I&t=374s&ab_channel=ElBuen%C3%81rbolAnimationStudio

Des relations compliquées avec les autorités de la ville de Grenade: https://www.youtube.com/watch?v=wOhlbaZj1wk&ab_channel=MOLI7  

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