MURS — Que reste-t-il du mur de Berlin ?

Que reste-t-il du mur de Berlin, des familles séparées, des transfuges est-allemands abattus ? Que reste-t-il de ces plaques de bétons trempées d’idéologies derrière lesquelles deux mondes, l’un qui s’appelait libre, l’autre socialiste, se sont toisés pendant près de trois décennies ?  

Une réponse réside peut-être dans la douceur du soleil et l’air indolent qui, le dimanche après-midi, enveloppent Mauerpark, le « parc du mur ».

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Le dimanche après-midi à Mauerpark © Flickr / Avaro Tapia

 

Un parc emblématique

Aujourd’hui, Mauerpark est une friche alternative, un havre de décontraction enclavé entre deux des quartiers les plus tendances de Berlin, Prenzlauer Berg et Wedding. On y va généralement après s’être levé tard. La veille on est allé mangé au restaurant, à l’issue d’un choix cornélien, vu la diversité de l’offre gastronomique, cosmopolite et bon marché. Puis l’on est allé à l’un des nombreux théâtres anticonformistes du nord de Berlin. Ou peut-être est-on sorti dans quelque boîte de nuit du quartier. Dimanche, on sera allé bruncher, puis on aura ponctué cette fin de semaine à Berlin par une balade à Mauerpark, parmi les musiciens, les artistes de rues, les graffeurs, les vendeurs à la sauvette et les nombreux curieux.

Pas en reste, les touristes viennent aussi à Mauerpark. Un réceptionniste d’un hôtel situé à Warschauerstraße y amène des clients, parce que son établissement « essaye de cultiver une image hype et alternative », comme tout le monde. Les visiteurs accourent donc, eux aussi, humer ce parfum d’une coolitude enivrante que dégage le parc. Certains, sur le départ, viennent s’emplir les poumons d’une dernière bouffée de ce vaporeux esprit berlinois.

Oh ! Qu’elle est difficile à saisir cette essence, qui est à tout à la fois effervescence et nonchalance.  Inspiré, Michael Müller, le bourgmestre-gouverneur de la ville-État, s’est récemment risqué à la figer en mots sur le mur d’un média social. « Berlin, écrivait-il à l’occasion des dernières élections législatives locales, de capitale de l’Allemagne nazie d’Hitler, s’est transformée en phare de liberté, de tolérance, de diversité et de cohésion sociale ».

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« Attention Berlin ! Personne ne devrait prendre [les élections de ce] dimanche à la légère! Les Nazis occupent la porte de Brandebourg, symbole de la liberté, ils attaquent les candidats en campagne, ils détruisent les affiches des partis, ils attisent la haine et la violence.[…]10 à 14% pour AfD [Alternativ für Deutschland, parti politique eurosceptique], ça n’a pas d’importance ? Ça en a ! Vous adresseriez au monde entier un signe, celui du retour des droites et des nazis en Allemagne. Berlin n’est pas n’importe quelle ville. Berlin, c’est la ville qui, de capitale de l’Allemagne nazie d’Hitler, s’est transformée en phare de liberté, de tolérance, de diversité et de cohésion sociale. »

Des décombres à vocation muséographique

Mais continuons plutôt notre promenade dans ce parc débordant de vie. Avant de rassembler une fois par semaine cette foule d’individus dont on ne sait plus très bien s’ils sont si différents ou tous pareils, Mauerpark fut pendant vingt-huit ans un no man’s land ceinturé par deux parois de plus de trois mètres de haut, le mur de Berlin.

Un segment du Mur y subsiste toujours, frêle filigrane de béton, mince raccourci de l’Histoire qui longe le parc, et qui lui donne des airs de mausolée de l’imagerie du Mur. Car comme toute histoire, l’histoire du mur de Berlin n’est rien de plus qu’une collection de clichés pris sur le vif. C’est une galerie d’instantanés, un petit musée des idées générales fait d’images et d’enregistrements sonores soigneusement réunis, conservés et classés par notre mémoire. On y trouve exposés :

  • L’évasion du soldat Schumann d’un bond impavide par-dessus les barbelés, dont l’élan a été capturé par l’argentique à l’été 1961 ;
  • Les mots  « Ich bin ein Berliner » bien sûr, ravis d’un discours qu’on sait fameux mais dont on n’a retenu que cet apophtegme, lancé par Kennedy depuis le balcon de l’hôtel de ville de Schöneberg ;
  • L’incontournable porte de Brandebourg, prisonnière du rideau de fer trente ans durant et désormais otage mémoriel, frappée sur les pièces de monnaie, estampillée sur les vitres du métro et imprimée sur les t-shirts souvenirs ;
  • Une minute dérobée à la conférence de presse du grisailleux Schabowski, le neuf novembre 1989, à dix-huit heures cinquante-sept précisément : pris au dépourvu par la question d’un reporter italien, le porte-parole du Politburo parcourt ses fiches d’un regard morne et irrésolu, puis se hasarde à une déclaration qui déclenche l’ouverture fortuite du mur, malentendu ordinaire de l’Histoire ;
  • Le vibrant hommage de Rostropovitch à l’unité allemande, filmé de près : de son archet, il étire au pied du Mur neutralisé des farandoles de notes, celles des suites pour violoncelle seul de Bach ;

Et quelques autres minces tranches d’instant qui nous sont parvenues, et  desquelles on dit, sentencieux, et hâbleur : « je n’oublierai jamais ! »

Tout comme les énormes blocs de bétons fichés dans le sol de Mauerpark sont l’essentiel de ce qui subsiste du mur, ces fragments kaléidoscopiques, fermement ancrés dans l’imaginaire collectif, constituent tout ce qui reste de son Histoire.

Une toile de fond

Mais à Mauerpark comme ailleurs, personne ne sait rien du soldat Schumann, sinon cette enjambée figée en noir et blanc ; les plus informés sauront qu’il s’est pendu après la Réunification, désespéré de découvrir dans les regards de son entourage est-allemand retrouvé le reflet d’un fuyard, d’un lâche. Et Schabowski ? De lui, on ne peut, ne veut rien retenir de plus de que cette cinquante-septième minute de la dix-huitième heure du neuf novembre. Ajoutez à cela quatre mots en allemand d’un président américain devenu icône, un prélude de Bach, les six colonnes doriques du Brandenburger Tor, et de temps à autre, quelque commémoraison : voilà un fardeau acceptable.

Il en va de même pour ces lourds morceaux de murs, qui se traînent comme d’affligeants souvenirs. Dociles fragments, ils ne sont tolérés qu’à la faveur de leur réductibilité abstractive. Apprivoisée comme un élément du paysage, leur grise immutabilité est devenue la toile de fond d’une multitude chamarrée de graffitis sans cesse renouvelée.


Relégué à l’arrière-plan, le Mur a même disparu pour Julien. Il ne l’a même pas remarqué au milieu du tohu-bohu dominical, cet expatrié français récemment arrivé à Berlin.  Déjà, cette paroi est pour lui invisible. Sa signification a été engloutie sous des couches de peinture à la bombe.

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Fragment du mur, devenu toile de fond des graffeurs berlinois © CrossWorlds / Gabriel Goll

 

Des oreilles

Le mur se noie aussi dans le bruit. Car le dimanche après-midi, une pléiade de musiciens, des milliers de curieux et le double d’oreilles se massent dans le parc. A son seuil, une chanteuse emplit l’atmosphère d’un célèbre air de Bob Marley à la mélodie chaloupée. A quelques pas de là, un groupe de percussionnistes martyrise en rythme des peaux de chèvre tendues sur des calices de bois. A peine plus loin, un rappeur s’époumone dans son microphone dans l’espoir de couvrir le vacarme ambiant : deux haut-parleurs s’agitent en de violents soubresauts sonores. Mais c’est peine perdue. Ici, un groupe en perfectos à franges fait hurler des guitares rauques survoltées. Là, les doigts d’un DJ virevoltent, les vinyles glissent sur leur feutrine : ces mouvements gracieux font naître, insoupçonné, un vrombissement terrible qui fait vibrer les cages thoraciques et crève l’azur du ciel.

L’effet produit par ce joyeux tintamarre est saisissant. Il est pareil à une nuée polyphonique qui voltige en cadence avec la poussière projetée dans l’air par les mille pas de la foule.

Quelques centaines de mètres encore, et on accède à une scène circulaire de pierre qu’enserre un amphithéâtre. C’est le Bearpit Karaoke Show, véritable institution du dimanche après-midi berlinois. On y fait la queue des heures durant pour chanter son morceau fétiche, de Billie Jean de Michael Jackson à Happy de Pharrell Williams. Les années quatre-vingt dix ont la faveur d’un public nombreux et bigarré, qui pour une grande part, n’a pas connu la guerre froide, mais a grandi avec Oasis, les Spice Girls et les Backstreet Boys. Les spectateurs juchés dans les gradins accompagnent volontiers la vedette d’un quart d’heure en tapant des mains. Ils applaudiront de bon coeur pour peu que l’interprète néophyte se lance dans quelques pas de danse, et même à tout rompre s’il tout en chantant il se dévêt sensuellement, pourquoi pas d’un pyjama kigurumi.


L’ébullition bon enfant du dimanche après-midi continue plus loin, au marché aux puces du parc. Sur les étals éphémères, des produits pour l’heure encore avant-gardistes, des vinyles et des vélos d’occasion. Çà et là, des bibelots imitant le style est-allemand : leur inauthenticité serait délicieusement ironique si elle ne portait pas en elle le germe insidieux de l’inculture assumée, dont la gratification facile constitue le mode de propagation et la médiocrité sérieuse l’incurable symptôme.

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Un groupe de musiciens venu jouer © CrossWorlds / Gabriel Goll

Le silence

A l’arrière-plan du parc serpentent les vestiges diaprés du Mur. Taiseux témoins de ce tumulte fugace, ridiculement anachroniques, ils font lourdement face à la vie berlinoise, à sa modernité.

Alors, que reste-t-il du mur de Berlin ? Au promeneur dominical qui se pose la question, le soleil de l’après-midi finissant semble désigner de ses rayons un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux qui sait mais ne dit qu’il n’y a pas de vie sans oubli. Mur, mur silencieux, il est le décor aphone du bruyant bouillonnement berlinois.

Gabriel Goll

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