MURS — Révolution et contre-révolution : les murs du Caire sont l’un des théâtres d’affrontement

Du départ de Moubarak à l’avènement du régime actuel d’al-Sissi, en passant par les premières élections démocratiques du pays, les phases de transitions et les manifestations se succèdent en Egypte depuis maintenant plus de cinq ans. Les murs de la capitale portent les marques physiques de l’évolution du pays ces dernières années.

Le Caire est l’épicentre du bouillonnement politique égyptien depuis le départ de Moubarak en 2011. Logique, une fois réalisé que la capitale et ses banlieues concentrent plus de 17 millions d’habitants – soit presque 20% de la population égyptienne – ainsi que tous les lieux de pouvoir d’après David Sims dans son livre Understanding Cairo : the logic of a city out of control (AUC Press, 2010).  Mais avant de se lancer dans le cœur du sujet, voici un (très) rapide résumé de la trajectoire politique de l’Egypte :

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Frise chronologique du « printemps arabe » en Egypte. © CrossWorlds / Laura Meynier

Les murs comme supports révolutionnaires

En Europe, les médias ont accentué le rôle des réseaux sociaux dans ce qu’ils ont appelé « le printemps arabe ». La page Facebook « We are all Khalid Saïd »un jeune alexandrin mort sous les coups de la police en juin 2010, est considérée comme un des facteurs déclencheurs de la révolution égyptienne de 2011.

Mais ne nous limitons pas à la sphère virtuelle. Tout comme des activistes ont tweeté leur indignation et des leaders ont guidé des manifestations, les murs réels ont eu leur utilité.

Faits de briques, de béton, ou de parpaings, ils sont devenus de puissants supports révolutionnaires. Y sont immortalisés, grâce au courage de talentueux citoyens-artistes, différents épisodes de la période révolutionnaire. Ces tags rendent hommage aux martyrs, dénoncent les violences policières, critiquent les hommes forts du régime. De manière plus ou moins explicite, plus ou moins agressive, les murs du Caire révèlent l’exaspération, les douleurs, et les espoirs des égyptiens.

Petite balade guidée entre les murs tagués

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حشتيني signifie : « tu m’as manqué » – graffiti réalisé après un nouvel épisode de violence policière. © CrossWorlds

 

Les bombes lacrymogènes utilisées par les forces de l’ordre contre les manifestants auraient été importées des Etats Unis et seraient périmées depuis 2003, ce qui les rend d’autant plus dangereuses.

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Tag devant le palais présidentiel aujourd’hui habité par al-Sissi. © CrossWorlds

 

La force que la silhouette sombre puise dans les tombes des martyrs lui permettra-t-elle de tenir bien haut, et aussi longtemps qu’il le faudra, la liberté ( حرية ) ?

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Les initiales A.C.A.B (All Cops Are Bastards) aujourd’hui utilisées de par le monde, et la date symbolique du 26 janvier, lendemain du début des manifestations, à Mounira, quartier central populaire au Caire. © CrossWorlds / Laura Meynier

 

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« Ils ne tueront pas notre révolution » : لن تقتلوا ثورتنا  © CrossWorlds

 

Ces croquis ne plaisent pas à tout le monde. Pour dénoncer la superficialité de la transition politique, un tag représentant les visages accolés de Moubarak, de Mohamed Tantaoui (SCAF) et de Morsi était souligné par l’expression ما ماتش : اللى كلف : ce qui les a enfantés n’est pas mort. Aujourd’hui ce dessin n’existe plus : il a été recouvert de peinture. Les Frères musulmans auraient en effet entrepris une politique d’effaçage des tags. Le Monde ou encore Les Cahiers de l’Orient parlent ainsi de ces « effaceurs de rue ».

Ravalements de façades

Les régimes en place – quels qu’ils soient depuis 2011 – ont effacé de nombreux tags révolutionnaires. Quelques oeuvres ont cependant été épargnées, et l’on ne sait pas à ce jour pourquoi. La rue Mohamed Mahmoud, proche de la place Tahrir, en est un exemple. Les murs qui font face à l’ancien campus de l’Université Américaine du Caire sont couverts de larges fresques datant de la révolution.

Cependant, il est strictement interdit de les photographier. De fait, l’existence, ou plutôt la non-disparition de certains tags semble faire partie d’une stratégie gouvernementale : préserver certains vestiges de la révolution en place pour afficher un visage compréhensif.

Mais déjà, quelques rues plus loin, les murs font l’objet de batailles acharnées entre le régime et ses opposants. La façade ci-dessous, photographiée à des périodes différentes, illustre ce combat en béton.

Graffiti réalisé pendant la révolution
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Quartier de West el Balad (centre-ville) au Caire © CrossWorlds

« Ce n’est pas très poli ». Sarcasme après que le mur a été repeint une première fois.
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Quartier de West el Balad (centre-ville) au Caire © CrossWorlds

Chaque parti s’entête, et c’est à se demander si aucun des deux sortira vainqueur.
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Quartier de West el Balad (centre-ville) au Caire © CrossWorlds

 

Et beaucoup de penser que la réaction des autorités en dit tout aussi long que les dessins qu’elles tentent de faire disparaître.

Un mur pour un autre : les murs du régime

Depuis juin 2014 et la mise en place du régime militaire, certaines zones considérées « sensibles » de la capitale ont été sécurisées par la construction de grandes palissades anti-émeutes.

Ainsi, de grands portails aux couleurs du drapeau égyptien ont été édifiés dans la plupart des rues menant à la place Tahrir. Ceux-ci sont gardés, de jour comme de nuit, par des policiers. Ce mécanisme permet aux forces de l’ordre d’encercler de potentiels manifestants en l’espace de quelques minutes. Et ainsi de mettre un terme immédiat à d’éventuels rassemblements sur la place Tahrir  (littéralement « place de la libération ») devenue le symbole de la révolution de 2011 après que son occupation par les manifestants, trois semaines durant, a mené à la démission du président Mubarak.

Résistances

Dans un ultime effort de contestation, un artiste égyptien a voulu représenter cette bataille symbolique. Au moyen d’une ingénieuse mise en abyme – puisqu’il choisit le support mural pour s’exprimer – l’artiste avertit son public qu’il ne faut pas se réjouir de ces couleurs flamboyantes parce qu’elles sont le symbole même du régime et de ses travers.

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Quartier de Maadi © CrossWorlds

 

« Elles sont belles les couleurs? »

« Vous êtes contents? »

« Ne soyez pas contents »

« On ne colorie pas pour la beauté »

« On colorie la corruption »

Les murs de la capitale n’ont pas dit leur dernier mot et et l’on peut encore, lors de déambulations dans les rues cairotes, apercevoir des inscriptions provocatrices. Comme autant de rappels que la période d’effervescence politique que l’Egypte a connu ces dernières années reste fraîche dans les mémoires.

Laura Meynier

 

Pour plus d’images des murs du Caire révolutionnaire, AUC Press a publié un calendrier de l’année 2013 illustré par ces oeuvres de rue tirées de l’ouvrage  Revolution Graffiti: Street Art of the New Egypt de Mia Grondahl. (AUC Press, 2012)

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